De la démence en politique

« Notre société, écrivait Bertrand de Jouvenel dans son Cahier de travail daté de mai 1972, risque la démence avant l’empoisonnement physiologique. » L’empoisonnement physiologique est en cours. Un enfant sur 59 développe aux États-Unis un syndrome autistique. Les cancers les plus variés se multiplient autour de nous, quand ils ne nous affectent pas directement. Des méga-feux dévorent des agglomérations entières en Californie et les précipitations hors normes (500 mm et plus en quelques heures) dévastent le Sud de la France ou le Nord de l’Italie. Au même moment l’Assemblée national française autorise de nouveau l’usage des néonicotinoïdes et le Conseil National helvétique adopte une loi CO2 qui aurait pu retenir l’attention si elle avait été adoptée dans les années nonante.  Nous assistons bien à une forme d’empoisonnement de la Biosphère, lequel est permis par une forme de démence préalable. Or c’est ce dernier point, celui de la démence politique, que j’aimerais développer ici. Par démence, j’entends pour ma part essentiellement un processus de perte progressive de repères, un déni de réalité doublé de la construction d’une réalité alternative. Les dysfonctionnements contemporains des démocraties en effet ne sont pas, comme durant le 20e siècle, le fait de l’avènement de formations politiques nouvelles, extrêmes, mais pour l’essentiel celui de la dérive des formations classiques.

Considérons en premier lieu le cas des Républicains nord-américains. Ils ont constitué longtemps le parangon du parti conservateur. Ils étaient, en l’occurrence avec les Démocrates, garants des institutions et résolument attachés à une Constitution qui apparaissait jusqu’à une date récente sacrée. Même s’il débordait l’attachement constitutionnel, le conservatisme en était inséparable, et les autres valeurs dont il était porteur – de la liberté économique à un certain traditionalisme en matière de mœurs –, ne semblaient en rien contradictoires. Certes chaque parti se sentait plus légitime que l’autre à exercer le pouvoir, mais nullement au point de refuser de le céder à l’issue d’une échéance électorale. Avec l’affaire du Watergate, Nixon avait démissionné pour échapper à une procédure d’impeachment, où il aurait été lâché par son propre parti.

Cinquante ans plus tard, la métamorphose est fascinante. Le juge Kavenaugh a été nommé à la Cour suprême parce qu’il était fanatiquement antidémocrate, et en conséquence la règle des 60 %, obligeant à une transversalité minimale dans les nominations a alors été transgressée. Autrefois tiers en surplomb, l’institution devient étroitement partisane. C’est désormais le Président en exercice lui-même, Trump, qui annonce qu’il contestera les résultats électoraux de novembre s’ils ne lui sont pas favorables ! Et il les conteste en quelque sorte par avance en dénonçant a priori la fraude que susciterait le vote par correspondance. Et pour faciliter la construction de « faits alternatifs », curiosité revendiquée dès la cérémonie de la passation de pouvoir, il cherche depuis des mois à affaiblir les postes américaines.

Timothy Snyder dénonce en Trump un « fasciste » : suprémacisme blanc revendiqué, culte de la personnalité et exaltation pathologique du moi, appel aux bandes armées et défense sans bornes du second amendement et de la présence des armes sur la voie publique, etc. Je me référerai quant à moi aux analyses lumineuses de Claude Lefort sur l’essence de la démocratie et sur les mécanismes d’engendrement du totalitarisme. Lefort définit le pouvoir en démocratie comme un « lieu vide », à savoir un lieu inappropriable, qu’on ne peut ainsi occuper que transitoirement, avec un mandat formel et provisoire des électeurs. Autre trait essentiel aux démocraties, la séparation entre l’État, son administration et la société civile. Il est autrement dit toutes sortes de normes auto-définies par la société civile, sans que l’État n’intervienne. En revanche, le propre de l’État totalitaire est de refuser cette séparation et d’identifier État et société civile, d’intervenir ainsi dans tous les domaines. Staline se préoccupait de linguistique, défendait la pseudo-génétique de Lyssenko et voulait connaitre les visages de ceux qui étaient envoyés au goulag, etc. Rien ne devait lui échapper, il était le peuple. Trump est trop paresseux et inculte pour s’y essayer, mais il nie les sciences du climat, cherche à supprimer leurs crédits, et ne s’adresse qu’à ses seuls électeurs, comme s’ils constituaient seuls la société américaine. Son comportement à l’international, sa préférence affective pour ses homologues dictateurs, ses relations troubles avec Poutine, etc. viennent corroborer cette analyse. Et rappelons qu’il conteste a priori le résultat des élections du 3 novembre.

Mais le problème n’est pas tant Trump et sa personnalité de soudard que l’appui qu’il reçoit à l’intérieur, de l’appareil républicain en premier lieu, et des 40% au moins des suffrages potentiels. Soutien interne, mais aussi en un sens externe. Nombreuses sont en effet les formations politiques de droite classiques qui lui apportent son soutien ou font comme s’il s’agissait d’un leader standard. Même la presse a tendance à le normaliser, probablement comme Hitler avant-guerre. Si Churchill n’était pas parvenu à s’imposer en 1940, si Halifax avait pu prendre le pouvoir, les Tories, si tant est qu’ils aient pu se maintenir, se seraient docilement nazifiés, à l’instar des soutiens de Pétain en France. Dieu merci nous n’en sommes pas encore là, mais la perte de repères est cependant à maints endroits visible. Le gouvernement Macron, la REM sont à cet égard exemplaires ; certes il s’agit d’une formation nouvelle, mais qui voulait s’interposer entre Républicains et Socialistes français. A une politique résolument anti-environnementale avec le détricotage du droit de l’environnement, les faux-semblants de la politique climatique, la faiblesse des conditionnalités écologiques de la relance post-Covid, jusqu’aux néonicotinoïdes, s’ajoutent une dérive policière inquiétante et encouragée par le gouvernement, et une politique sociale de délaissement des plus pauvres dans un pays qui compte 9 millions de citoyens sous le seuil de pauvreté. Sous une forme certes plus édulcorée et policée, ces tendances ne sont pas sans lien avec le trumpisme. Le même Macron donne en revanche le change sur la scène internationale. Les conservateurs sous la houlette de Johnson connaissent une évolution analogue, au point de violer sans sourciller un accord signé avec l’Union européenne dans le cadre de la sortie du Royaume-Uni. Le cas suisse avec le système de la Concordance est plus difficilement lisible. Il n’empêche, comment ne pas souligner la dérive qui a conduit un parti, l’UDC (Union du Centre), à apparaître pour tout observateur étranger comme un parti d’extrême-droite, en termes de positionnement idéologique ?

La démence signifie évidemment, comme l’avait pressenti Jouvenel, le déni forcené des dangers écologiques. La citation dont nous sommes partis est celle d’un homme reconnu aux États-Unis après-guerre comme la figure par excellence du « libéralisme mélancolique », à la suite de la publication de Du pouvoir. Elle est celle d’un homme qui a appartenu à la société du Mont-Pèlerin, destinée à diffuser avec Hayek et Friedman les thèses néolibérales. Elle ne provient pas des spéculations d’un bolchévique, même si le Jouvenel d’avant-guerre a connu des engagements nauséabonds, mais de l’autre côté. Elle vient surtout d’un très bon connaisseur tant de la théorie que de la réalité économiques. Jouvenel a en effet connu une évolution idéelle inverse à celle de sa discipline au cours du siècle. Cette dernière, et à sa suite la société, se sont enfermées dans un déni de plus en plus obtus des questions écologiques. A la suite du Sommet de Stockholm de juin 1972 sur l’Homme et l’environnement, les différents États occidentaux ont, dans les dix ans qui ont suivi, entrepris des politiques efficaces de lutte contre les pollutions locales d’alors. En revanche, une trentaine d’années après la signature de la Convention Cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique (1992), force est de constater que les émissions de gaz à effet de serre, sans même évoquer les autres sujets, n’ont cessé d’augmenter. Et alors même que depuis 2018 se multiplient les signaux du basculement dans la seconde étape de l’Anthropocène – celle des effets boomerang des dégradations et destructions antérieures –, nous ne voyons venir que des engagements en silo, à échéance d’une ou plusieurs décennies, sans changement pour les autres silos. Nos sociétés ont évolué à l’inverse de Jouvenel, et c’est pourquoi s’imposent désormais et la démence et un début d’empoisonnement physiologique.

 

Dominique Bourg

Dominique Bourg

Dominique Bourg est un philosophe franco-suisse, professeur honoraire à l'Université de Lausanne. Il dirige la publication en ligne https://lapenseeecologique.com/ et diverses collections aux Puf.

10 réponses à “De la démence en politique

  1. Si l’on observe l’histoire des systèmes politiques modernes, on peut observer qu’ils entrent en crise assez régulièrement, environs tous les 70 ans, la dernière crise en Europe de l’Ouest étant le fascisme et en Europe de l’Est l’effondrement du communisme. La démocratie ne peut donc se concevoir comme avançant paisiblement sous l’effet d’un large consensus. A la fin de seconde guerre mondiale, les structures sociales et politiques d’Europe de l’Ouest ont été “régénérées” par la vision plus ouverte venue des Etats-Unis. Il reste que le néolibéralisme est venu gangréner les structures tant politiques que sociales réduisant le rôle économique des citoyens à celui de ressources humaines et concentrant les richesses et donc le pouvoir en un nombre de mains trop restreintes pour former une classe sociale. Il y a donc une divergence entre les structures du pouvoir démocratique et la réalité économique et sociale.
    Si vous vous posez la question de savoir qui peut souhaiter l’effondrement écologique, vous comprendrez qu’effectivement, nous ne sommes pas égaux et qu’un tel effondrement révélera où se trouve le véritable pouvoir, de la même manière que l’effondrement de l’URSS a fait émerger l’union de deux puissances: la mafia et les services secrets. Dans tous les cas, la démocratie aura vécu.
    Je serait intéressé de connaître la véritable sensibilité écologique des milliardaires.

    1. Merci de votre commentaire. Par définition un milliardaire doit avoir du mal à comprendre le global, celui des mécanismes du climat comme celui de la biodiversité.

      1. C est bien caricatural ..pourquoi un milliardaire ..je n en connais pas .ne verrail il pas les sapins mourir dans nos forêts..les algues disparaître de nos lacs ..ce sont des robots ?.
        Comme dirait si bien ce merveilleux sociologue qu est Alain Souchon .”.on sait où ça nous mène helas ” (la lutte des classes …)

      2. bonjour; j’aime votre phrase:
        ” Par définition un milliardaire doit avoir du mal à comprendre le global, celui des mécanismes du climat comme celui de la biodiversité. ”
        phrase adaptable à tous les décideurs sans exception qui freinent des 4 fers quant à l’inéluctable lutte en défense du réchauffement climatique;
        voici un lien vers un article de blog de médiapart concernant nos très chers boomers:
        https://blogs.mediapart.fr/guillaume-lohest/blog/131219/ok-boomer-ou-la-dechirure-dune-insoutenable-vision-du-monde

        «Ok Boomer» ou la déchirure d’une insoutenable vision du monde
        • 13 DÉC. 2019 PAR GUILLAUME LOHEST BLOG : LES INCONNUES
        On peut trouver cette expression géniale, ironique, bien envoyée ou, au contraire, offensante, inappropriée, injuste. Elle est la condensation parfaite d’une déchirure générationnelle plus lourde qu’on veut bien le croire. Analysé ici depuis l’angle des enjeux écologiques, ce “ok boomer” sonne le glas d’une vision du monde illusoire et aussi d’une certaine écologie à la papa.
        bonne journée;

  2. On parle, sans doute, abusivement des politiques.
    Les politiques ne sont que des marionnettes lobbyistes et sur tous les continents.

    Selon, allez Wikipedia, pourquoi pas, la “démocratie” est basée sur trois pouvoirs.

    Le peuple est autiste;
    Les politiques sont désintéressés;
    Et comment diriez-vous du troisième pouvoir?

    Celui, dont la Cour de Justice Européenne, excusez du peu ou du trop, n’arrive pas à faire payer les GAFAMMesques sur son propre sol?

  3. Voici une nouvelle intéressante: la Chine affiche l’ambition d’arriver à la neutralité carbone d’ici 40ans. Si elle relève sincèrement ce défi contrairement à nous occidentaux, cela signifie que par son sens des responsabilités, la Chine aura affirmé son leadership moral… alors que nous sommes otages de la folie.

    1. Je ne sais ce que vaut un engagement à 2040, et ce d’autant que le premier enjeu est de ne pas exploser les 2° après 2040, ce qui se joue dans la décennie.

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