Le mirage du mitage jusqu’à l’absurde

Geler les zones à bâtir au mépris des intérêts de la population et de l’économie? C’est le but irresponsable que poursuit l’initiative contre le mitage, sur laquelle peuple et cantons s’exprimeront le 10 février prochain.

Le système démocratique suisse, avec son recours aux initiatives et aux référendums, suscite l’admiration de nombreux pays à travers le monde. Toutefois, il doit être cultivé et chéri pour ne pas perdre de sa valeur et ne pas lasser les citoyens. Les auteurs de l’initiative populaire «Stopper le mitage – pour un développement durable du milieu bâti (initiative contre le mitage) ont lancé cette dernière sans  attendre que la législation récemment approuvée par le peuple ne déploie ses effets. Celui-ci a ainsi de la difficulté à voir l’impact de ses décisions. Les initiants font la démonstration de cette dérive avec leur volonté de geler, pour une durée illimitée, la surface totale des zones à bâtir à son niveau actuel. Car l’utilisation maîtrisée du sol figure déjà en bonne place dans notre arsenal législatif.

Depuis l’adoption, en 2013, de la loi sur l’aménagement du territoire (LAT), la lutte contre l’étalement urbain et la préservation des terres agricoles sont garanties dans notre pays. Les autorités cantonales et communales travaillent d’arrache-pied depuis plusieurs années pour mettre en application ces mesures, qui permettent d’ores et déjà de lutter contre la prolifération non maîtrisée de constructions en milieu rural et périurbain. Certaines communes doivent même dézoner et rendre des terrains inconstructibles. Aller plus loin irait à l’encontre des intérêts et des besoins de la population et de l’économie, et foulerait accessoirement au pied les compétences des cantons et des communes en matière de développement territorial.

L’adoption de ce texte nuirait assurément au développement des entreprises et constituerait une regrettable entrave aux efforts que fournit notre pays pour demeurer attractif. Le gel complet de ces zones à bâtir induirait inéluctablement une hausse des loyers, car la raréfaction des terrains renchérit ces derniers. Et puis, les initiants ont-ils réalisé que les constructions d’aujourd’hui sont durables, peu énergivores et bien souvent situées aux abords de réseaux de transports publics performants? Il serait judicieux qu’ils en prennent acte en renonçant à ce texte superflu. L’initiative populaire des Jeunes Verts remettrait par ailleurs en cause la réalisation d’infrastructures indispensables comme des écoles, voire des projets ferroviaires.

Enfin, l’initiative contre le mitage instituerait une conception centralisatrice du territoire manifestement contraire aux intérêts des différentes régions du pays. Les besoins dans ce domaine ne sont à l’évidence pas les mêmes à Porrentruy, à Genève, à Berne, à Glaris ou à Bellinzone. Diverse, la Suisse requiert une gestion flexible de son sol et non des oukases hors de toute réalité. Le bon sens commande de dire clairement non le 10 février prochain à cette initiative inutile et de laisser ainsi la LAT déployer ses effets.

Crédit photo: Fotolia

Entrer dans 2019 avec un regard neuf

Vous envisagez de digitaliser votre entreprise cette année? Faites-le sans tarder, la transition numérique est incontournable. Mais pas n’importe comment. Il faut pour cela se baser sur des valeurs, comme le prônent les nouvelles méthodes de management.

Que peut-on souhaiter aux acteurs de l’économie à l’aube de cette nouvelle année, à part une bonne santé, tant du point de vue de leur personne que de celui de leurs affaires? De l’audace, même s’ils n’en manquent pas à l’heure d’innover et de conquérir de nouveaux marchés. De l’audace, donc, et notamment dans la manière de diriger leur entreprise. L’inventivité ne manque pas si l’on en juge par l’abondante littérature relative aux nouvelles méthodes de management, dans lesquelles la hiérarchie devient plus plate. A l’image de l’holacratie, mode de gouvernance horizontale dont nous avons parlé dans la précédente édition de notre magazine «demain».

Car le constat s’impose: l’industrie 4.0, dans laquelle la numérisation, l’intelligence artificielle et les datas jouent un rôle central, bouleverse les schémas usuels et les idées reçues. Ce nouvel univers économique s’accélère à un point tel que le management du siècle passé s’en trouve largement dépassé. Avec l’arrivée graduelle des générations Y et Z, que l’on sait plutôt rétives à des organisations très hiérarchisées, les entreprises doivent offrir une relative autonomie afin de favoriser, chez ces collaborateurs au regard neuf, la créativité et l’interaction qui leur permettront de résoudre des problèmes toujours plus complexes. Il n’est bien sûr pas facile, pour les sphères dirigeantes, de lâcher du lest dans le domaine managérial. C’est pourtant, aux dires de nombreux experts, un passage obligé pour réussir le saut vertigineux de la digitalisation.

L’importance des valeurs

La recette miracle n’existe naturellement pas. Les problèmes inhérents à l’entreprise ne vont pas disparaître d’un coup de baguette magique et l’épanouissement ne sera pas forcément au bout du chemin. COO de MindMaze, start-up lausannoise spécialisée dans les neurosciences, Jean-Marc Wismer remarque dans les colonnes de notre magazine que le bonheur au travail n’est pas l’objectif premier d’une telle organisation: à ses yeux, l’entreprise doit avoir une vision claire et partagée, et générer des profits. «C’est le partage de cette vision et des valeurs de la société, la compréhension de chacun quant à sa contribution à la réalisation de cette vision, ainsi que le succès des affaires et de ce projet commun qui font que les gens sont heureux.»

Essayiste français spécialisé dans l’économie, Nicolas Bouzou parle de l’holacratie comme d’«une grande fumisterie» dans l’ouvrage «Comédie (in)humaine». Pour lui, une entreprise est une structure verticale, comprenant une hiérarchie avec des dirigeants, des managers et des collaborateurs, ce qui n’empêche pas de laisser de l’autonomie, bien au contraire. «Concilier la verticalité avec l’autonomie, voilà le défi intéressant», explique-t-il.

Il s’agit donc de ne pas de jeter les schémas du passé aux oubliettes, ni de foncer tête baissée dans le dernier concept managérial en vogue. Il faut faire le tri entre ce qu’offrent de mieux les anciens et les modernes, et expliquer la démarche à tous les échelons de l’entreprise pour faire passer le message du changement. En un mot, conserver ce qui fonctionne et appréhender différemment ce qui doit l’être pour assurer le futur. Verticalité et horizontalité rencontreront alors mécaniquement leur point d’équilibre.

Crédit photo: iStock 

L’investissement et la philanthropie, deux moyens de soutenir la société

 

Les récents chiffres de l’économie vaudoise montrent que le dynamisme de notre canton ne se dément pas. Avec plus de 3% de croissance en 2018, Vaud dépasse une nouvelle fois la moyenne suisse. Et même si nous devons rester prudents pour l’année qui vient, dont les perspectives apparaissent en léger retrait, nous pouvons compter sur la solidité, la flexibilité et la réactivité de nos entreprises pour que la tendance positive enregistrée depuis plusieurs années se poursuive.

De tous les signaux envoyés par les acteurs de notre économie, il en est un qui est particulièrement réjouissant: les entreprises investissent. Elles anticipent la révolution numérique, elles étendent leurs capacités, elles consolident leurs positions. Fin novembre, le désormais traditionnel rendez-vous du Prix vaudois des entreprises internationales (PVEI) a une nouvelle fois démontré le cercle vertueux d’une économie qui a su construire un mélange profitable de secteurs, de spécialités, de marchés et de tailles, refusant le piège de la monoculture, conservant des activités industrielles, misant sur la capacité d’entraînement des grandes entreprises envers l’activité des PME. Les exemples réjouissants de Bobst et de Tesa, deux entreprises récompensées par le PVEI 2018, sont l’illustration que ces résultats n’ont rient d’évident ni d’automatique. Croire en l’avenir, c’est être capable de restructurer lorsqu’il le faut et d’investir pour l’avenir. Ces phases d’investissements sont cruciales pour l’activité économique : elles sont les fondements des succès de demain, elles génèrent d’autres investissements, par des fournisseurs, des constructeurs, des mandataires. Créer et maintenir des conditions-cadres favorables à cet écosystème doit figurer au sommet des priorités des autorités et de celles et ceux qui les élisent.

Un autre lauréat du PVEI s’est illustré en prenant cette année une décision majeure de confiance en l’avenir de notre canton: en février, Ferring a annoncé un investissement supplémentaire de 30 millions de francs pour étendre ses capacités de production en biotechnologie. Cet investissement s’ajoute à plus de 130 millions injectés à Saint-Prex et la création de 700 emplois hautement qualifiés – sans compter toutes les PME qui ont trouvé en cette société un client important. Ferring est l’exemple même d’un investissement intelligent: le Canton, utilisant entre autres les instruments de promotion économique à sa disposition à l’époque, avait convaincu la multinationale de s’installer chez nous. Les bénéfices à long terme dépassent très largement l’exemption dont a bénéficié l’entreprise pendant dix ans. Aujourd’hui, alors qu’elle est fiscalisée normalement depuis trois ans, elle continue d’investir, d’engager, de croître.

Mécènes importants

Mais il y a plus. L’installation d’entreprises internationales dans notre canton a coïncidé avec l’émergence de mécènes importants dans les domaines de la culture et du sport, notamment. La société Ineos est ainsi devenue un sponsor précieux pour le Lausanne Hockey-Club et le FC Lausanne-Sport. À titre personnel, Frederik Paulsen, président de Ferring, exerce ici et ailleurs une philanthropie généreuse et bien pensée, d’une remarquable constance, qui ne se préoccupe pas uniquement de quelque passion bien précise, mais qui s’attache aussi au lien social, aux activités locales, autant qu’à la science et la recherche.

En ce sens, ce citoyen particulier rejoint avec panache une cohorte de gens fortunés qui, attachés au bien public, reconnaissants du savoir-vivre indigène et soucieux de la communauté qui les entoure, ont contribué ou contribuent encore, sans attendre quoi que ce soit en retour, à l’amélioration du quotidien de la région où ils se sont installés. Leenaards, Sandoz, Hofmann, Michalski, pour ne citer que les plus connus, autant de noms devenus familiers d’une forme de soutien à la société qui complètent avec pertinence et abondance la part de la manne publique. Il est permis de penser que nous sommes des chanceux et que l’on oublie de le reconnaître. Et que ses acteurs méritent notre considération.

Crédit photo:  stock.adobe.com 

D’autres enjeux majeurs se profilent à l’horizon

Le rejet net, hier, de l’initiative contre le droit international montre que notre pays entend rester ouvert sur le monde. Il s’agit désormais de capitaliser sur ce message clair à l’heure où de nombreuses échéances essentielles nous attendent.

Le psychodrame du Brexit, avec son lot de rebondissements, de partisans, d’opposants, de «ni pour ni contre», voire d’adeptes d’un nouveau vote, a mis la Grande-Bretagne en situation de faiblesse à l’heure de négocier les conditions de son retrait de l’Union européenne (UE). Du coup, Bruxelles a eu beau jeu de surfer sur ce climat délétère pour imposer, en bombant le torse, un accord à une nation déchirée et désunie, accord dont l’issue demeure incertaine outre-Manche.

Dans ce contexte, le net rejet de l’initiative contre le droit international de ce week-end tombe à point nommé pour montrer que la Suisse reste ouverte, comme elle le fait depuis des décennies en concluant des accords avec des pays du monde entier. C’est en présentant un front large, comme viennent de le montrer le peuple et les cantons, que l’on peut traiter d’égal à égal avec un État ou une communauté d’États. Ce front uni est capital au moment où nous devons trouver une solution avec l’UE pour permettre d’adapter de manière dynamique les accords bilatéraux aux réalités du moment, d’en assurer l’interprétation de manière homogène, ainsi que la surveillance, et de déterminer les procédures de règlement des différends. Nous sommes un petit pays qui se trouve, de ce fait, toujours sur le fil, particulièrement pour réussir la négociation de cet accord-cadre. Mais un petit pays plein de ressources.

Pénurie de main-d’œuvre 

La Suisse a besoin de l’extérieur pour se développer à l’intérieur. C’est d’autant plus vrai que la pénurie de main-d’œuvre commence à se faire sentir chez nous. La dernière enquête conjoncturelle de la Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie (CVCI) révèle que plus d’un quart des répondants rencontrent actuellement des difficultés de recrutement. Plusieurs études, dont une récente d’Adecco, montrent que l’accélération des départs à la retraite des baby-boomers va provoquer à terme une situation de carence aiguë sur le marché du travail. Nous pourrons certes combler ce manque de cerveaux et de bras en promouvant davantage de femmes à des postes de direction et intégrant davantage les seniors, mais il manquera assurément des talents qu’il s’agira d’aller chercher hors de nos frontières.

Dans cette perspective, d’autres combats essentiels se profilent à l’horizon pour la place économique, comme l’initiative populaire «Pour une immigration modérée (initiative de limitation)», sur laquelle nous nous prononcerons probablement vers la fin de 2020. Dans la foulée du résultat probant de ce week-end, nous espérons que nos concitoyens réserveront un sort similaire à ce texte qui constitue une menace de plus sur notre prospérité et nos emplois.

Crédit photo: leksele – stock.adobe.com

Un non déterminé à un texte qui menace la réputation et l’économie de notre pays

Le peuple et les cantons se prononceront dans moins d’un mois sur l’initiative dite «pour l’autodétermination». C’est encore le moment de rappeler combien celle-ci mettrait à mal la crédibilité de la Suisse, ainsi que sa place économique.

Le 25 novembre prochain, le sort de l’initiative dite «pour l’autodétermination» (ou contre le droit international) sera scellé. Si les sondages laissent espérer aujourd’hui un rejet, la dernière ligne droite menant aux urnes doit être l’occasion de rappeler à quel point ce texte, qui veut introduire la suprématie du droit constitutionnel suisse sur le droit international, serait néfaste pour notre pays. Le principe proposé? S’il existe une contradiction – même minime – entre un traité et la Constitution fédérale, celui-ci devrait être renégocié et, «au besoin», résilié par la Suisse. Cette vision très simpliste du cadre juridique constitue une attaque frontale contre le droit international et les quelque 5000 accords que notre pays a conclus avec d’autres États. En toute souveraineté et en toute indépendance, rappelons-le.

S’il est funeste, ce texte est surtout inutile, car il crée un problème là où il n’y en a manifestement pas. En exigeant que «la Confédération et les cantons ne contractent aucune obligation de droit international qui soit en conflit avec la Constitution fédérale», l’initiative enfonce une porte ouverte. Car aujourd’hui déjà, grâce aux vertus de notre démocratie, conclure un traité contraire à notre charte fondamentale n’est pas possible. Plusieurs garde-fous le garantissent: les consultations obligatoires des milieux concernés et des cantons, l’approbation par les Chambres fédérales, c’est-à-dire des représentants du peuple, le référendum obligatoire pour toute demande d’adhésion à une organisation internationale, comme l’ONU ou, encore, le référendum facultatif pour les traités d’importance, à l’exemple des accords bilatéraux avec l’Union européenne (UE).

Certains objecteront qu’il se peut, suite à l’adoption d’une initiative populaire, qu’une contradiction entre un traité international déjà en vigueur et la Constitution se fasse jour. Aux dires du Conseil fédéral, les cas sont rarissimes. Et jusqu’à présent, ils se règlent avec pragmatisme, en tenant compte des intérêts de la Suisse. Cas d’école: les Chambres fédérales ont agi de cette manière pour mettre en œuvre l’initiative «contre l’immigration de masse». Il est par ailleurs possible, aujourd’hui déjà, de lancer une initiative populaire visant à résilier le traité en question. C’est par exemple le but de celle qui vise à dénoncer l’Accord sur la libre circulation des personnes avec l’UE. On le voit, notre arsenal juridique permet déjà de parer à tous les cas de figure. Il est superflu d’en rajouter une couche.

Réputation à maintenir

Un deuxième argument – parmi bien d’autres – milite en faveur du rejet de cette initiative: son adoption aurait pour conséquence d’isoler la Suisse en remettant en question sa réputation de partenaire fiable. L’instauration de la suprématie du droit constitutionnel sur le droit international déstabiliserait profondément le cadre juridique suisse et susciterait une grande méfiance chez nos partenaires étrangers. Quel État voudrait encore conclure un accord si nous nous réservons à tout moment le droit de ne pas tenir nos engagements? Poser la question, c’est y répondre.

De là découle une troisième raison majeure de glisser un non dans l’urne le 25 novembre prochain: une telle initiative ne tient aucun compte du fait que nous avons besoin de conclure des accords avec d’autres pays, et que nous les signons volontairement, en toute connaissance de cause. Ce texte ferait peser une incertitude permanente sur quelque 600 traités économiques conclus par la Suisse avec le monde entier. Notre pays doit une grande partie de sa prospérité aux échanges commerciaux intenses qu’il effectue avec d’autres États. Il est donc impératif de maintenir les accords qui existent actuellement, dans l’intérêt des près de 100’000 entreprises exportatrices que compte la Suisse.

Photo: DR

Une croissance qui doit beaucoup à notre flexibilité

 

Sonnez trompettes, la Suisse va terminer l’année 2018 avec une croissance d’une force qu’on n’avait plus vue depuis longtemps. Avec, selon les estimations, une hausse du PIB comprise entre 2,7% et 2,9%, l’économie du pays va atteindre un pic. Comment allons-nous en redescendre ? La réponse à cette question est cruciale.

Car si l’on doit se réjouir de cette performance d’athlète, il faut en détailler les origines pour ne pas céder à l’euphorie. Plusieurs facteurs concordants expliquent cette année hors du commun. Commençons par le point le plus positif : 2018 a encore bénéficié en plein des efforts d’adaptation effectués par l’industrie d’exportation suisse dans les mois qui ont suivi le choc monétaire de janvier 2015. Les carnets de commande remplis, les capacités de production ont tourné à plein régime et l’exportation, ce moteur majeur de notre économie, a enregistré d’excellents résultats.

La période de relative dépréciation du franc suisse, qui aura duré près de dix-huit mois, a favorisé cet élan. L’effet a été d’autant plus bénéfique qu’il était inattendu, offrant un bonus d’investissement aux entrepreneurs. D’autres éléments conjoncturels ont poussé le PIB suisse à la hausse – comme la tenue de grandes manifestations sportives internationales (Jeux Olympiques, Coupe du Monde de football) via les produits de licence et de droits touchant des institutions qui ont leur siège chez nous. On oublie trop souvent cet impact positif, même dans un canton qui héberge une bonne cinquantaine de fédérations internationales, et le siège du CIO !

Même le commerce de détail aura connu une année positive, de justesse. C’est dire. Mais lorsque le ciel est bleu roi comme dans l’été indien que nous vivons, il faut songer au retour de la grisaille. Les économistes, certes, tablent encore sur une croissance « robuste » (à un peu moins de 2%, selon le consensus des divers instituts), mais quelques signaux doivent mobiliser notre attention. Le domaine de la construction va ralentir, c’est une certitude. Le solde migratoire faiblit, l’offre en matière de logement atteint un plateau, que ne compensera pas la demande en locaux commerciaux et industriels, ni en équipements d’infrastructure.

Il ne faudra pas non plus s’attendre à ce que la consommation privée soutienne la croissance au-delà d’un apport modeste. Trois raisons à cela. D’une part, dans une situation, réjouissante, de quasi plein emploi, on privilégie le long terme, ce qui modère la hausse de salaires déjà comparativement élevés. Deuxième facteur, la transformation numérique qui touche l’ensemble de l’activité économique induit des investissements dans ce domaine et une prudence sur les charges de personnel. Troisièmement, le renchérissement – modeste en termes absolus, mais bien réel en comparaison avec les taux d’intérêts – et une fiscalité individuelle qui ne baisse pas, ne libère pas de gain significatif en terme de pouvoir d’achat.

Il y a un quatrième facteur, qui combine psychologie et réalité concrète. Les derniers soubresauts boursiers l’ont montré, une inquiétude sourde court la planète, autour des conflits commerciaux entre grandes puissances. L’impact économique effectif est encore difficile à jauger, mais l’incertitude est un mal insidieux, autant sur le moral des entreprises que celui des ménages. Et son effet sur le franc suisse est bien connu…

Pour se préserver des aléas de la conjoncture mondiale, reposons-nous sur nos fondamentaux. La belle croissance de 2018, hors des effets temporaires, nous offre une belle leçon. Une fois de plus, les entreprises suisses ont démontré à long terme leur capacité de réaction et leur souplesse, dans un contexte législatif et normatif qui privilégie le pragmatisme, dans le domaine de l’emploi en particulier. Cette démonstration est à afficher bien visiblement dans tous les bureaux des intervenants, politiques et administratifs, qui traitent des conditions cadres de notre pays : la flexibilité est l’atout gagnant, le levier décisif qui permet notre vitalité économique. Prenons bien garde de la conserver, et de ne pas la grever d’initiatives malheureuses comme celle qui veut soi-disant préserver notre « auto-détermination » – en nous coupant de nos partenaires commerciaux. Mieux : travaillons intelligemment à adapter les contours de cette flexibilité aux réalités structurelles et conjoncturelles à venir.

Photo: Adobe Stock

La flexibilité, une juste revendication

Travail.Suisse a choisi une approche musclée pour célébrer le 1er Mai, cette année. La faîtière syndicale a présenté 28 revendications relatives à l’égalité hommes-femmes, dont l’introduction d’une liste noire des entreprises pratiquant la discrimination salariale. Dans le cadre usuel du dialogue social tel qu’on le pratique en Suisse, ce ton quasi martial détonne. C’est d’autant plus regrettable que cette façon de procéder ne saurait contribuer à faire avancer les choses.

Dans son catalogue, et c’est là notre première source d’étonnement, Travail.Suisse réclame une série de mesures dont un certain nombre sont déjà en vigueur de plein droit, à l’image de la mise sur pied du processus de gestion de conflits. Les entreprises ont l’obligation de le faire, et la Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie propose d’ailleurs ce service à ses membres depuis 2013.

La principale revendication syndicale présentée ce mardi, à savoir l’introduction d’une liste noire, soulève un sérieux problème, car il n’existe pas de base légale pour la mettre en œuvre. C’est pour cette raison que nous avons dû renoncer, avec les entreprises, à établir une telle liste à l’encontre des employeurs qui recourent au travail au noir. En outre, cette démarche pose des questions épineuses au niveau de la protection des données comme de la sphère privée.

Une balle dans le pied

Avec sa liste de revendications, la faîtière syndicale se tire par ailleurs une balle dans le pied, car la moitié des salariés de notre pays bénéficient de conventions collectives. Cela fait tout de même plus de 2 millions de travailleurs pour lesquels les inégalités salariales ne doivent pas avoir cours, vu que les organisations syndicales prennent part aux négociations. De plus, il faut relever que l’établissement d’une telle liste s’avère extrêmement compliqué, car les outils actuels mesurant l’égalité salariale sont adaptés aux entreprises comptant 50 employés et plus. Or, en Suisse, près de la moitié d’entre elles sont des PME qui en comptent moins.

Au-delà de ces différents aspects, le problème de fond demeure que les femmes sont surreprésentées dans les métiers à bas salaires, une réalité que les syndicats admettent eux-mêmes. C’est pourquoi il faut avancer non pas en faisant de l’esbroufe autour de cette thématique, mais en facilitant la promotion des femmes dans l’encadrement intermédiaire et supérieur des entreprises. Car c’est bien à ce niveau que se trouve l’une des explications des écarts salariaux en leur défaveur.

À ce propos, Travail.Suisse fait fausse route dans sa volonté de cadrer le travail à domicile, en le limitant à deux jours par semaine pour un poste à 100%, par exemple. Comment parviendrons-nous à intégrer mieux les femmes dans le monde professionnel si l’on n’introduit pas une certaine souplesse organisationnelle? D’ailleurs, le télétravail n’est pas du ressort des syndicats, mais bien des employeurs et des employés, en fonction de la stratégie de l’entreprise.

La promotion des femmes passe incontestablement par la flexibilisation du travail. Le monde de l’économie, n’en déplaise aux syndicats, a compris l’intérêt de les intégrer davantage, notamment en raison du départ à la retraite annoncé des baby-boomers et du tarissement de l’immigration.

Photo: Fotolia

La SSR à la croisée des chemins

La Suisse peut-elle se passer de médias publics, comme la SSR? Ce thème constitue le cœur de l’initiative «No Billag», soumise au vote le 4 mars prochain.  En tant qu’association économique prônant la libre entreprise et la concurrence,  la CVCI se pose également cette question. D’un point de vue libéral, on peut admettre que la radio et la télévision soient régies par le seul marché, à une époque où l’offre de bouquets numériques évolue autant que nos habitudes de consommation médiatique. En outre, comme le disent avec un certain bon sens les tenants de ce texte, chacun d’entre nous devrait pouvoir décider librement s’il est d’accord de dépenser plus de 450 francs par an pour son information audiovisuelle.

Cette vision des choses se heurte pourtant à un certain nombre d’arguments, tout aussi pertinents, qui militent pour le maintien d’une redevance obligatoire. Tout d’abord, il est patent que la SSR, à travers ses nombreuses chaînes, joue un rôle fédérateur dans notre pays. Aucun autre média national ne permet de refléter la réalité helvétique dans toute sa diversité. La clé de répartition financière, très favorable aux minorités latines, permet à la Suisse romande et au Tessin d’offrir des programmes de qualité. Une belle illustration de la solidarité confédérale.

Ensuite, la SSR et ses divers canaux d’information contribuent activement au débat démocratique, en décryptant les enjeux économiques et politiques et en vulgarisant des sujets complexes qui permettent à la population de se forger une opinion. Cela résulte certes d’une exigence constitutionnelle, mais admettons que l’institution s’acquitte plutôt bien de cette mission. Tout comme les chaînes de radio et de télévision régionales, qui bénéficient elles aussi d’une partie de la redevance.

Qui accomplirait ces tâches si un oui sortait des urnes le 4 mars prochain? Une SSR sans redevance, à la voilure drastiquement réduite, a peu de chance de survivre: imagine-t-on vraiment que des citoyens seraient prêts à payer à la demande pour des émissions comme Mise au point, TTC ou Forum? Par ailleurs, personne ne songe un instant que l’institution puisse subsister grâce à la seule pub. Le gâteau publicitaire, qui se réduit tout en fragilisant dangereusement la presse écrite, profite surtout aux géants du Web que sont Facebook ou encore Google. Ne comptons pas non plus sur les diffuseurs français ou sur d’autres chaînes étrangères, davantage intéressés par le  marché des annonces que par la richesse de la démocratie suisse…

Le Conseil fédéral a, semble-t-il, pris conscience du danger en annonçant une baisse de la redevance de 20% dès 2019; il a par ailleurs mis en consultation un projet de nouvelle concession, qui accroît la part des recettes consacrée à l’information. Il est certain que l’on pourrait faire l’économie de certaines séries américaines, de quelques retransmissions sportives ou d’émissions mêlant info et divertissement clairement orientées.

Ce projet ne constitue cependant qu’un toilettage, alors qu’une vraie refonte de l’institution s’impose. Si elle triomphe de l’initiative «No Billag», la SSR ne devra pas considérer ce vote comme un chèque en blanc l’autorisant à croître démesurément, comme elle le fait notamment sur le Web. À l’heure de la mutation numérique des médias, le service public audiovisuel doit se remettre en question et accepter la tenue d’un grand débat de fond. Toute chose que l’initiative «No Billag», trop extrême, tue dans l’œuf.

Photo: DR

Mieux observer la société pour réussir la réforme des retraites

Le paquet Prévoyance 2020 a donc été renvoyé à l’expéditeur par une majorité du peuple suisse. Une nouvelle fois, une réforme – partielle ou complète – de notre système de prévoyance a échoué en votations fédérales. La fédération des oppositions l’a emporté sur la réalisation, alors que, tôt ou tard, il faudra procéder à des ajustements, et que personne ne pourra se soustraire à la pression démographique.

Remettre l’ouvrage sur le métier ne doit pas se limiter à reprendre les diverses composantes du paquet et à en renégocier les conditions. Il s’est écoulé huit ans entre les fondements de la réforme et son rejet le 24 septembre dernier. A l’échelle de l’évolution de notre société, c’est beaucoup. En 2009, pour rappel, ni Instagram, ni WhatsApp, ni Snapchat – les principaux canaux numériques d’échange d’information et de conversation des « millenials » – n’existaient encore, et Twitter était embryonnaire. On ne parlait pas beaucoup de crowdfunding ni de coworking, deux terminologies qui occupent de plus en plus l’espace économique.

L’impression de calme et de lenteur que peut dégager la société suisse ne doit tromper personne. Ici aussi, les grandes tendances qui s’observent dans les pays développés modifient le rapport au travail, les attentes des jeunes générations et les comportements, individuels et collectifs. Pour élaborer la réforme de notre système de prévoyance, il est impératif de tenir compte de ces nouvelles réalités. Trois éléments devraient ainsi être retenus.

Gotham – le plus grand espace de coworking de Suisse récemment inauguré à Lausanne – illustre l’une des tendances dont il faut tenir compte sur le marché du travail et, par ricochet, dans la future réforme de la prévoyance. (Photo: www.gothamco.com)

De nouvelles réalités à considérer

Première évolution, la généralisation du travail à temps partiel – ou, plutôt, de la réduction partielle du taux d’activité. Celle-ci ne se limite plus aux femmes qui entrent dans le marché du travail, ou y reviennent après une interruption due à une grossesse, un schéma classique qui commence à être battu en brèche. Les hommes sont de plus en plus nombreux à choisir un travail à 80%, voire moins. Soit pour disposer de plus de temps « pour eux », mais souvent pour le consacrer à une autre activité qui donne du sens à leur vie, et qui n’est pas toujours rémunératrice ou rentable financièrement.

Cette multiplication des sources de revenus, très inégaux, constitue la deuxième tendance forte. Elle s’inscrit aussi dans une individualisation du travail, qui implique une hybridation des statuts, où une même personne peut cumuler un état d’employé d’une structure publique, de salarié d’une entreprise et d’indépendant.

Cette souplesse s’inscrit enfin dans le temps : les carrières bifurquent plus souvent qu’à leur tour, les reconversions sont fréquentes, soit par choix, soit par nécessité, dans un monde très compétitif où les situations acquises se raréfient.

Même si ces tendances restent émergentes, c’est aujourd’hui que les réponses se préparent, pour qu’au moment où ces actifs arriveront à l’âge de la retraite, le système puisse répondre à leurs besoins. Outre la flexibilisation de l’âge de la retraite, qui paraît une évidence, la création d’un taux de cotisation unifié dans le 2e pilier, quel que soit l’âge des cotisants, pourrait être un axe de réflexion intéressant pour faire avancer l’indispensable réforme de la prévoyance.