L’open peer-review est en test

Et voilà encore un anglicisme, diront d’aucun ! Si l’expression open peer-review – littéralement « commentaire ouvert aux pairs » – est d’un usage courant en anglais, elle n’a pas encore acquis droit de cité en français. Peut-être tout simplement parce que si cette pratique commence à être répandue, sous diverses formes, dans le monde académique anglo-saxon, il n’en est pas de même en francophonie. Mais quelle est cette pratique ?

L’article Wikipedia en anglais la décrit comme « tout mécanisme d’évaluation académique qui révèle l’identité de l’auteur ou des examinateurs, à un moment ou l’autre du processus d’examen par les pairs ou de la publication ». L’article Wikipedia en français qui y correspondrait n’existe pas encore, mais celui qui porte simplement sur l’évaluation par les pairs signale que « certaines revues scientifiques ont poussé le système du comité de lecture jusqu’à inviter un très grand nombre, voire l’ensemble des chercheurs du domaine à critiquer les articles qu’elles publient : c’est le commentaire ouvert aux pairs (anglais : open peer review) ».

Derrière ce jargon  se révèle une révolution de taille. La procédure habituelle de l’examen d’un article ou d’un livre en vue de la publication, veut que l’auteur ne soit pas informé des noms de ceux et celles qui l’examinent, et dont il ou elle va recevoir les remarques. Dans la procédure dite du « double examen par les pairs à l’aveugle », les examinateurs ne connaissent pas non plus le nom de l’auteur qu’ils examinent. Mais depuis plus d’une vingtaine d’années, d’autres initiatives ont vu le jour, pour tester des procédures transparentes. Par exemple, la revue médicale BMJ va jusqu’à mettre à la disposition des lecteurs tout l’historique de la pré-publication de l’article en ligne.

Ce qui frappe le plus, c’est la différence de culture sur cette question entre le contexte anglo-saxon et la francophonie. Serions-nous plus résistants à tester d’autres systèmes d’évaluation par les pairs ? La première étape est de prendre conscience de ce phénomène anglo-saxon, de le flairer, de le tester, et c’est ce que fait ce billet de blog. Je termine avec un exemple que tous les lecteurs et lectrices à l’aise avec l’anglais peuvent aller regarder : l’éditeur De Gruyter en est à son troisième volume mis en processus d’open peer-review. Il s’agit d’un volume sur le bouddhisme et la culture digitale, Digital Humanities and Buddhism. Il est ouvert pour six semaines à commentaires, avec modération par l’éditeur qui explique le processus.  C’est le test et l’expérience qui l’emportent ici sur les apriori et les cadres théoriques, un renversement classique dans la culture digitale. Open question.

Pourquoi restons-nous attachés aux sociétés de surveillance?

La lecture qui me fut imposée au gymnase de Cent ans de Solitude, de Gabriel Garcia Márquez, a fortement marqué mon imaginaire d’alors. En particulier la description des célèbres « croix violettes », indiquant dans l’agenda de l’héroïne tous les jours interdits au devoir conjugal : «Fernanda portait sur elle un précieux almanach avec des petites clés dorées, dans lequel son directeur de conscience avait marqué à l’encre violette les jours d’abstinence dans les rapports des époux. En retirant la Semaine sainte, les dimanches, les fêtes de précepte, les premiers vendredis du mois, les retraites, les sacrifices et les empêchements périodiques, la partie utile de son annuaire se réduisait à quarante deux jours éparpillés dans une forêt de croix violettes » [1]. Souvenir littéraire d’un temps où l’Eglise catholique aura régi de près une bonne partie du vécu des couples, du moins dans la société bourgeoise.

Wikicommons, CC BY-SA 3.0, auteur: Nicolas Halftermeyer

Mais les croix violettes, qui dans mes souvenirs estudiantins représentaient jusqu’à il y a peu le sommet de la coercition gratuite, viennent d’être largement détrônées par ce qu’a voté le parlement ce printemps dernier, en acceptant les propositions d’assureurs privés pour surveiller les « mauvais » assurés : « Outre les enregistrements visuels et sonores, le projet permet des techniques de localisation de l’assuré, comme les traceurs GPS fixés sur une voiture. A la différence des enregistrements, l’autorisation d’un juge sera nécessaire dans ces cas. Des drones pourraient également être utilisés, à condition qu’ils servent à la géolocalisation et non à une observation. La surveillance ne sera pas limitée à l’espace public, comme les rues ou les parcs. Elle sera effectuée aussi dans des lieux visibles depuis un endroit librement accessible, par exemple un balcon ».

Je reste encore incrédule à lire ces lignes des semaines plus tard, espérant toujours qu’il s’agisse d’un passage d’une nouvelle du K de Dino Buzzati, ou autre récit fictionnel. Mais apparemment, c’est bien ce que notre parlement a voté, et c’est un soulagement de savoir que le référendum concerné a abouti en 62 jours, rapidité record. Nous nous prononcerons donc sur ces règles kafkaïennes. Mais comment est-il possible que des politiciens aient pu considérer comme positive une telle société de surveillance, qui plus est à l’égard des concitoyens déjà fragilisés?

Elle enracine de fait sa légitimé dans la 2ème moitié du 18ème siècle, où la transparence devient un projet politique, juridique et moral, jusque dans les droits de l’homme et du citoyen (1789, art. 15). Comme le résume Michel Foucault, «une peur a hanté la seconde moitié du XVIIIe siècle: c’est l’espace sombre, l’écran d’obscurité qui fait obstacle à l’entière visibilité des choses, des gens, des vérités. Dissoudre les fragments de nuit qui s’opposent à la lumière, faire qu’il n’y ait plus d’espace sombre dans la société, démolir ces chambres noires où se fomentent l’arbitraire politique, les caprices du monarque, les superstitions religieuses, les complots des tyrans et des prêtres, les illusions de­ l’ignorance, les épidémies» [2].

Le drône qui vous suit par monts et vaux n’est finalement que l’acte extrême de cette poussée de la modernité vers la transparence, en régime de continuité culturelle. Le parlement n’a fait qu’aller jusqu’au bout de cette logique en votant ces nouvelles mesures. Heureusement, un groupe de citoyens, soutenu ensuite par les partis de gauche, se sont mobilisés, laissant ainsi à tous les citoyens le temps de réfléchir à ces propositions. Pour moi, c’est sans appel: elles sont à bannir à l’instar des croix violettes. Le seul usage du drône qui pourrait commencer à me convaincre de l’utilité de cet instrument est cette vidéo publiée par le Temps. L’attention tendre apportée à ces petits faons accorde au drône un droit de cité malgré tout.

https://www.letemps.ch/images/video/suisse/drones-sauver-faons

[1] Gabriel Garcia Márquez, Cent ans de solitude, Paris, Point Seuil, 2007, p. 237.

[2] Merci à Sandrine Baume, professeur associée au Centre de droit comparé à l’Université de Lausanne, pour cette citation: M. Foucault, « L’œil du pouvoir », in Dits et écrits II, 1976-1988, Paris, Gallimard, 2001, p.

La vie n’est pas «données» : la gouvernance algorithmique et nous

« La vie n’est pas donnée », tel est le titre d’un article d’Antoinette Rouvroy, docteur en sciences juridiques de l’Institut Universitaire Européen, un article qui fera date, à mon sens, dans la réflexion sur la gouvernance algorithimique. Cette gouvernance décrit la manière dont nous sommes menés par les innombrables traces numériques que nous laissons de gauche et de droite, tels des cailloux involontaires du Petit Poucet. Rouvroy affirme dans ce texte que la gouvernementalité algorithimique souhaite désormais dominer la « puissance » des sujets, soit leur capacité à être inattendus, non prédictibles [1].

Wikicommons, CC BY-SA 3.0; auteur: DL5MDA

Un récent Temps présent sur la police prédictive nous met sous les yeux le potentiel de ce type de gouvernance, qui pourrait s’aventurer à annoncer le méfait avant qu’il ne soit commis. Chercheur à l’ETHZ, Marcello Ienca peint également, dans un article du Scientific American, un monde où « dans le futur, le contrôle des cerveaux pourrait remplacer le clavier et la reconnaissance vocale devenir le premier moyen d’interaction avec les ordinateurs ». Il ajoute que des juristes s’activent déjà pour définir ce que serait alors la « liberté cognitive » ; on a aussi un nom pour dire la manière dont un cerveau contrôlé pourrait être hacké : le brainjacking, le hacking des cerveaux. Le temps du « lavage de cerveaux » nous guetterait-il donc à nouveau ?

Chacun de nous peut réagir différemment à ce type d’information, mais crier « au loup, au loup » ne servira à rien. Antoinette Rouvroy, quant à elle, cherche à réagir en réveillant notre confiance en nos capacités, ou dans notre « puissance » de sujets non encore munis de puces électroniques : nous avons encore la possibilité d’échapper parfois à toute prédiction. Elle précise que « de cette puissance des sujets, il ne peut être rendu compte par des chiffres, par des données, mais seulement par des mots et toujours dans l’après-coup, sur le mode de la fabrication singulière, ou de la “comédie”, ou encore de la rationalisation contrefactuelle, à contretemps » [1]. Sera-ce un vœu pie ? Ou alors une discipline de la non-coïncidence à travailler, à pratiquer, à renforcer ? Je pencherai pour le second choix, en raison du titre de l’article de Rouvroy qui joue sur l’idée courante que la vie nous a été donnée, alors que nous avons précisément désormais à arracher des parcelles de vie aux données : « La vie n’est pas donnée».

C’est un tournant radical de conception qui est proposé dans ce titre, et j’aimerai le soutenir également du point de vue d’une lecture théologique des débats autour des données. Car le divin est très (trop) souvent de retour dans ces débats. Il est par exemple assez surprenant de lire que le président français, dans un récent discours sur l’intelligence artificielle (IA) aurait affirmé que « désormais, les machines contemporaines aidant l’Homme à agir par calcul, elles le rapprochent un peu du Dieu ». C’est le calcul et la gouvernance qui sont érigés dans ce propos au rang de divinité, rédupliquant une théologie trop immédiate de la volonté qui guiderait toute chose, grand architecte oblige. Mais cette lecture n’a jamais été, heureusement, qu’une piste théologique parmi d’autres.

Si nous voulons réclamer une vie qui n’est pas donnée – ou tout au moins qui n’est pas à tout instant faite d’un tissus de données et peut encore prétendre à des espaces de non-prédictibilité –, il nous appartient de nous initier et de nous exercer à une « culture de la prise », qui était celle des flibustiers sur l’océan au 17èmesiècle, comme le rappelle le théologien protestant Oliver Abel : « on n’est plus [ici] dans une économie du don et de l’échange, mais de la “prise”, que l’on retrouve jusque le titre d’un livre du philosophe hollandais Grotius Le droit de prise ». C’est dans le geste inverse de la dépossession que les sujets pourront encore expérimenter quelque chose de leur « puissance » et réclamer une vie qui n’est pas (que) données. Ou pour le dire avec les mots d’Olivier Abel, « le droit de partir est la condition du pouvoir de se lier ». A nous de décider si le networking aura ou non raison de notre puissance.

  

[1] A. Rouvroy, « La vie n’est pas donnée », Le gouvernement des données. Etudes Digitales 2 (2017), p. 196-217 ; ici p. 198 : « La cible ou le “projet” de la gouvernementalité algorithmique ne serait plus, comme dans le biopouvoir décrit par Foucault, la folie, la maladie, le crime, la déviance, les enfants ou les pauvres, mais plutôt ce qui, des comportements possibles des personnes échapperait au calcul et à l’optimisation, c’est-à-dire, leur “puissance”. On peut définir cette “puissance” comme ce dont ils sont capables mais dont on ne peut à aucun moment être assuré, c’est-à-dire leur capacité à ne pas être là où ils sont attendus, en somme : leur non-coïncidence avec tout “profilage”, toute “prédiction” ».

 

Etre baptisé ou prendre la communion en ligne ? Eglises et virtuel

A l’orée de la semaine des célébrations de Pâques, qui vont rassembler les chrétiens dans les églises, il est surprenant d’observer des premières réflexions ou tests pratiques sur le vécu en ligne de deux rites en usage dans l’ensemble des Eglises chrétiennes : le baptême et la communion (Eucharistie ou Sainte-Cène). Le premier rite implique de l’eau et signifie l’entrée dans la communauté ; il est célébré une seule fois dans la vie d’un/e chrétien/ne. Le second implique du pain et du vin, met le croyant en communion au divin, et est répété fréquemment au cours de la vie des croyants. A priori, rien qui ne puisse donc être vécu en ligne, le pain ou l’hostie pixellisés n’étant pas de mise. Et pourtant.

Arnad (Aosta Valley). Saint Martin parish church: Fresco of the mass of Saint Gregory (15th century) – detail: Eucharist. CC BY-SA 3.0; auteur: Wolfgang Sauber; Wikicommons

En avril se tiendra au CODEC Research Center de l’Université de Durham (UK), premier centre européen de recherche en théologie digitale, un colloque consacré aux « sacrements et à la liturgie dans les espaces numériques ». Le site d’inscription présente ainsi l’événement : « En ces temps de développements technologiques très rapides, la question de l’Eglise en ligne est à la fois d’actualité et très polémique. Le christianisme est profondément enraciné dans l’Incarnation [1] et ce qui est tangible, avec un attachement viscéral aux symboles et sacrements d’appartenance. Joignez-vous au CODEC Research Center et à ses invités de marque pour un symposium qui va explorer les questions des espaces sacramentels et liturgiques numériques ».

Si ce colloque a lieu, c’est que les discussions sur le baptême et la communion en ligne sont déjà présents dans le monde anglo-saxon depuis quelques années. On a  ici une différence de sensibilité culturelle. Si vous cherchez «baptême en ligne» via votre Google préféré, vous ne trouverez pas d’indications de baptême virtuel, mais de quoi être mis en contact avec les Eglises qui célèbrent des «vrais» baptêmes. Par contre, si vous tapez «baptism online», vous en trouverez plusieurs exemples : la vidéo d’une Eglise évangélique américaine ayant célébré en 2008 déjà un baptême en ligne, la candidate s’immergeant dans sa baignoire à domicile, ou des discussions sur ce type de pratiques. En 2016, l’Eglise protestante d’Ecosse l’a même évoqué en Synode, pour y renoncer dans l’immédiat. Le colloque de Durham signale que le sujet n’est pas clos.

Et bien sûr, si vous souhaitez vivre le rite de la communion à domicile, tout existe en ligne via certaines Eglises anglo-saxones : elles proposent de joindre un service organisé à une heure précise, ou des liturgies en vidéo pour communier ad libitum. Les Eglises les plus institutionnalisées, catholique, anglicane, réformée, luthérienne, ne semblent pas avoir franchi ce pas pour l’heure, même en contexte anglo-saxon. Tant mieux, pensera-t-on ! Il paraît bien normal de commencer par être interloqué devant ce type d’initiative, particulièrement si vous appréciez le fait de participer à un service liturgique dans une église de pierres, portés par la musique, la prière et la communauté. Mais si des pratiques s’établissent, même au sein d’Eglises moins traditionnelles, elles méritent d’être observées et réfléchies, comme le fait l’Université de Durham.

En première réaction, il me semble que le baptême, puisqu’il est un geste unique et profondément communautaire, peut difficilement être dissocié de son cadre liturgique public et collectif. L’Eglise Evangélique Réformée Vaudoise a toujours insisté pour que le baptême soit célébré dans le cadre de la communauté qui se rassemble le dimanche, et non pas de manière privée, alors qu’elle célèbre des Sainte-Cènes à domicile. La question de la communion en ligne pose naturellement beaucoup de questions du point de vue de la théologie des ministères, et peut-être faudrait-il trouver un terme spécifique pour ces moments vécus derrière son écran, à domicile. En France, les catholiques ont par exemple nommé «ADAP», assemblées dominicales en l’absence de prêtre, les célébrations dominicales qui ont lieu sans prêtre, conduites par un laïc, et où on distribue la communion sans célébrer la messe. Ces «communions en ligne» pourraient se rapprocher de cet état d’esprit, mais viser, à mon sens, un public différent de ceux et celles qui se déplacent à une célébration dans les églises physiques.

En effet, dans la pratique des visites pastorales, on rencontre fréquemment des personnes qui disent prier tous les jours, mais n’ont aucune autre pratique religieuse. Ce lien au divin très intime, mais fort et régulier, pourrait peut-être s’ouvrir à un aspect plus communautaire avec ce type de participation en ligne à des célébrations, avec ou sans communion. Il s’agirait alors d’un «plus communautaire», et non pas d’une perte de cette dimension. Le monde de l’internet n’est pas qu’une usine à isoler : accompagné par des Eglises qui sont prêtes à s’adapter à leurs contemporains, ce monde virtuel pourrait aussi permettre de rejoindre autrement celles et ceux qui prient régulièrement, mais sans plus avoir de contact avec une Eglise. Ils sont nombreux en Suisse.

[1] On appelle « incarnation » en christianisme l’accent mis sur l’anthropologie, le corps, les chrétiens considérant que Dieu s’est incarné en Jésus-Christ : https://fr.wikipedia.org/wiki/Incarnation_(christianisme)

Vers les «communs» de l’information : la mue des bibliothèques

Le reportage de la RTS En terrain connu «Les bibliothèques: la culture numérique», diffusé samedi soir 10 mars au téléjournal, a mis en lumière ce que nous ne pouvons plus ignorer: la mutation numérique des bibliothèques, ici en particulier les bibliothèques publiques. La bibliothèque de la Cité à Genève inaugurait en effet ce 10 mars un nouvel espace entièrement consacré à la culture numérique, un lieu d’animation et de formation. Il est clairement complémentaire à l’espace papier, comme le souligne Virginie Rouiller, responsable de l’établissement. Ce n’est qu’outre-Atlantique qu’on voit des bibliothèques qui ont entièrement renoncé au papier. C’est tant mieux, en effet, qu’on s’attache à conserver des objets et des espaces «déconnectés», en particulier pour la lecture loisir: qui de nous n’en ressent pas chaque jour davantage le besoin, pour rompre avec le rythme numérique souvent frénétique ?

Il n’empêche, l’espace inauguré est vraiment novateur: sur 110 mètres carrés, on peut par exemple faire de la robotique, s’initier au code ou à la programmation, apprendre une langue, louer un livre électronique, et à tout âge. Sami Kanaan, conseiller administratif de la Ville de Genève, relève judicieusement dans le reportage que la « bibliothèque est un troisième lieu entre la maison et le travail, gratuit, bienveillant, accueillant ». C’est à mon sens effectivement d’un tel lieu tiers dont nous avons besoin pour apprivoiser la tempête des nouvelles technologies. Reste que ce type d’évolution demande au bibliothécaire d’être à la fois un « conseiller, un animateur et un formateur » : ici comme ailleurs, des mutations professionnelles sont à l’agenda, qui demanderont que politique, économie et éducation s’accordent à mettre un accent sur la formation continue.

Université de Sheffield (UK); CC BY-SA 2.0; auteur: Chris J. Dixon; wikicommons.

Et qu’en est-il du côté des bibliothèques académiques? Sans passer en revue ici les nombreuses innovations de nos bibliothèques académiques suisses, menées depuis des années en particulier par la BCU de Lausanne, je mettrai en évidence un exemple particulièrement stimulant, l’Information Commons du campus de Sheffield (UK). Ce nouveau lieu a osé réunir centre informatique et bibliothèque, et les renommer, en 2007 [1]. Un tel regroupement est la reconnaissance que la matière même de la connaissance a muté vers le support d’écriture et d’expression numérique. De cette reconnaissance a naturellement découlé un changement de nom : la «bibliothèque», qui signife «l’endroit où on pose les livres», est devenue à Sheffield l’Information Commons, les «Communs de l’information».

Ce changement a été pensé en profondeur et est commenté sur le site web de l’institution elle-même: «Le terme de «communs» est devenu désuet au Royaume-Uni durant les derniers siècles – à part, bien sûr, pour désigner la maison basse du parlement. Mais c’est un bon vieux mot anglais, utilisé à l’origine pour désigner les pâturages communs, avant que ne soient mises des clôtures entre le 15ème et le 19ème siècle. […] Nous avons choisi ce nom, parce que, comme «bibliothèque», il est enraciné dans l’histoire. En le réintroduisant au Royaume-Uni, nous signalons l’expansion incroyable et innovante de ce nouvel environnement d’apprentissage, qui, par ses ressources partagées, donne accès au monde de la connaissance». Via la référence aux pâturages partagés, Sheffield montre ici la même vision que Sami Kanaan pour les Information commons: des lieux ouverts et libres de partage du savoir.

En osant regrouper centre informatique et bibliothèque, en leur donnant un nouveau nom mais ancré dans l’histoire, l’Université de Sheffield a fait à sa manière la démonstration de l’importance du nom, si bien exprimée par Jacques Derrida dans son ouvrage Sauf le Nom: « Le nom : qu’appelle-t-on ainsi ? qu’entend-on sous le nom de nom ? Et qu’arrive-t-il quand on donne un nom ? Que donne-t-on alors ? On n’offre pas une chose, on ne livre rien et pourtant quelque chose advient qui revient à donner, comme l’avait dit Plotin du Bien, ce qu’on n’a pas » [2].

 

[1] Comme l’expliquer leur site web: «The Information Commons is a joint venture between Corporate Information and Computing Services (CiCS) and the University Library. Delivering high quality IT-enabled study spaces and 24 hour access to student materials, the IC provides a platform for developing innovative learning and teaching techniques».

[2] Jacques Derrida, Sauf le nom, Galilée, 1993. Ce passage se trouve à la première page du feuillet Prière d’insérer qui se trouve glissé au début du volume.

Ella, HeLa : parlons-nous tous la même langue ?

Nous sommes faits de contradictions : les avancées scientifiques et technologiques nous sidèrent et nous emmènent dans une tornade où nous craignons de perdre le souffle. En même temps, la culture générale, et plus encore l’enseignement de cette culture en milieu scolaire, fait peu de place à l’histoire des sciences. Au «langage des autres», ai-je envie de dire.

C’est par le hasard d’une excellente conférence qu’on trouve sur Youtube que j’ai réalisé l’homophonie existant en français entre le refrain que nous avons tous chantonné au moment du décès de France Gall, Ella, elle l’a, et le nom d’une autre femme résumé par l’accronyme HeLa.

La figure de l’artiste jazz américaine, Ella Fitzgerald, est on ne peut plus mise en valeur par le refrain simple mais persistant d’Ella, elle l’a, un phénomène qu’on peut pister jusqu’au cheesecake «Ella» à déguster dans un Montreux Jazz Café. Tout au plus aurons-nous eu une pensée pour Ella Maillard et ses incroyables périples aventureux, en fredonnant la rengaine de la chanteuse française juste décédée. Mais combien d’entre nous aurons pensé à HeLa, soit l’abbréviation d’Henrietta Lacks ?

Plaque en mémoire d’Henrietta Lacks, Wikicommons, CC BY-SA 3.0; auteur: Emw.

Et pourtant, lorsque le professeur Amos Bairoch, co-directeur du groupe CALIPHO à l’Institut Suisse de Bioinformatique, commence à parler d’HeLa dans la conférence adressée à son groupe, il s’exclame : «Bien sûr, vous connaissez tous HeLa !» (26min50 de la vidéo). Puis il rappelle dans les minutes qui suivent la figure d’Henrietta Lacks qui aura donné à la science la première lignée cellulaire cancéreuse, dite lignée cellulaire (cell line) «immortalisée», selon la page Wikipedia anglophone : ces cellules «ont permis en particulier la mise au point du vaccin contre la poliomyélite et une meilleure connaissance des tumeurs et des virus, ainsi que des avancées comme le clonage ou la thérapie génique», nous précise la page Wikipedia francophone consacrée à Henrietta Lacks.

Jusque-là, rien à signaler, semble-t-il, sauf que le consentement d’Henrietta Lacks – notion non existante pour ce type de recherche en 1951 – n’a pas été demandé à l’époque, au grand dam de sa famille qui n’en prendra conscience que bien plus tard. Il en est resté un malaise et un méli-mélo juridique. Quant à la notion de consentement, elle mettra encore du temps à se mettre en place, comme le raconte Amos Bairoch. De fait, pour ce qui concerne la famille d’Henrietta Lacks et la cell line HeLa, l’affaire n’est toujours pas terminée (29min39-44). Un film a contribué en 2017 à faire connaître son histoire, The Immortal Life of Henrietta Lacks. Les réflexions de la famille se poursuivent.

L’histoire (des sciences) de HeLa se révèle donc une riche matière à réflexion, et vaut comme parabole de notre impression d’entrer dans les avancées scientifiques sans toujours savoir où elles pourraient nous mener. Il est bien sûr douloureux pour une famille de constater qu’on ne lui a pas demandé son avis avant d’utiliser les données médicales d’un proche… Mais on peut aussi considérer l’histoire d’HeLa comme une invitation à penser ce que nous voulons faire des quelques dizaines de kilos de chair qui nous sont impartis pour la brève durée de notre vie d’humain. On sait combien on manque encore en Suisse de dons d’organes aux moments critiques : et si l’histoire d’HeLa nous motivait à prendre notre part, d’une manière ou d’une autre, à l’amélioration de la santé d’autrui ? Et avec notre consentement ?

La chanson Ella, elle l’a prend, à cette aulne-là, une toute autre résonnance : HeLa est là, et nous devons toute notre reconnaissance à Henrietta Lacks pour les progrès faits avec le souvenir de son corps, dans les cell lines. Ella, HeLa : de l’avantage d’apprendre à parler le language des autres, pour réaliser que l’histoire des sciences de la vie, c’est la nôtre, celle de notre être humain.

La presse et les nouvelles formes multimédia: le «long read»

Le multimédia est en train de se créer des nouvelles formes d’expression dans la presse, un défi passionnant! Le 27 janvier dernier, dans l’émission radio RTS Médialogues, Gaël Hurlimann, rédacteur en chef de la rubrique numérique du Temps, annonçait en fin d’émission le lancement de podcasts du Temps, une preuve de plus sur la montée en puissance de l’oralité, souvent soulignée dans les billets de ce blog. Mais plus fascinant peut-être encore, le journaliste attirait notre attention sur le succès de la nouvelle forme dite Long readLecture longue, qu’il décrit comme un texte impubliable dans l’imprimé, agrémenté de vidéos, sons, galeries de photos, et apte à renouveler les formes narratives journalistiques.

The Guardian, habitué du Long read, en a publié 150 en 2017 et présente ici les 20 qui ont eu le plus de succès, en fonction du nombre de minutes de lecture qu’ils ont connu. Car c’est là que gît la surprise: les internautes passent du temps dans les Long read, jusqu’à 5 à 6 fois plus que pour lire un article usuel, soulignait Gaël Hurlimann. On saisit ici au vol la transformation en cours de la sortie du papier: c’est le temps de lecture qui succède à l’espace de la page comme unité de mesure, secousse dont nous prendrons la mesure peu à peu. J’y pointe deux éléments: l’économie et l’exigence de qualité.

Gaël Hurlimann souligne qu’on n’a pas encore de modèle économique pour les Long Read, mais pointe aussi de nouveaux possibles : «Le site du Temps touche une bonne partie d’une audience française. C’est une audience qui historiquement, pour les départements commerciaux et marketing suisses, n’est pas considérée comme intéressante. Et si pourtant c’était le cas ? Et s’il y a avait quelque chose à en faire ?» (19min29-46). Dans cette observation pondérée se tient un monde: la culture produite en Suisse romande à la conquête des espaces de pensée français, marketing inclus, et pourquoi pas?

CC 2.0 Generic;24.12,2012, author: Andrew Turner; https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Reading_time.jpg

Quant à l’exigence de qualité, il n’y a aucune raison d’y renoncer dans les formes multimédia. «Nous on préfère avoir 45’000 vues sur une video avec un chef d’orchestre baroque plutôt que 160’000 avec des petits chats», commentait le rédacteur en chef de rubrique avec humour (15min 36-43). Le journaliste marocain Chafik Laâbi l’exprimait le 2 février sur un ton bien plus sérieux,  avec une aspiration similaire à la qualité: «si l’audiovisuel oscille entre l’embrigadement et l’abêtissement, il y a bien une troisième voie possible, celle de la culture et de l’esprit critique, qui peut prémunir la société contre l’extrémisme et l’obscurantisme». Personne ne doute à cette heure de l’urgence de cette attitude intellectuelle.

L’expérience du Long read semble à cet égard capitale, et il faudrait pouvoir l’observer en profondeur. Alors que notre apriori spontané est d’estimer que des éléments audio-visuels vont nous détourner d’une attention au texte, le Long read, apparemment, semble agir autrement. Ses lecteurs sont rendus capables de s’habituer à une nouvelle hiérarchie de l’information, loin de la fameuse note de bas de page qui aura connu la fortune dans les ouvrages académiques. En 1988 déjà, le philosophe Jacques Derrida commentait de quelle manière l’ordinateur allait permettre de nouvelles hiérarchies de l’information: l’ordinateur «protège et même prolonge l’autorité de l’écriture phonétique linéaire en lui conférant une capacité accrue d’intégration, et en fin de compte plus de proximité à la voix ou à l’acte de parole stricto sensu. […Il offre] une possibilité fortement accrue d’intégrer et d’effacer des annotations ou des notes infrapaginales dans le texte prin­cipal, que cette intégration soit le fait de l’auteur présumé, d’un tiers, ou d’un tra­vail collectif» [1].

Le Long read remet en jeu les hiérarchies de la typographie usuelle des textes, et permet au lecteur/lectrice de jongler avec les lieux d’information. Le podcast, par contre, nous guide dans la linéarité de l’acte oral. Faudra-t-il imaginer une fois un mini-podcast mettant en avant les points forts d’un Long read pour rassurer la voix auctoriale quant à son ascendant sur la hiérarchie des informations d’un Long read ? A suivre!

[1] Jacques Derrida, «Ceci n’est pas une note infrapaginale orale», dans L’espace de la note, J. Dürrenmatt et A. Peersmann (éd.), La Licorne, 2004, p. 7-20; ici p. 14.

Culture digitale et formation : la jungle d’un défi

Dans le flot des nouvelles, le nombre des jeunes de 25 ans sans formation en Suisse Romande est une information particulièrement alarmante, transmise le 23 janvier par la RTS : «A Genève, 16,9% des jeunes de 25 ans n’ont achevé aucune formation post-obligatoire. Ni apprentissage, ni gymnase, ni école de culture générale. Ils forment une population vulnérable, qui risque de ne trouver que des emplois précaires, voire de tomber au chômage ou à l’aide sociale». Le chiffre grimpe jusqu’à 21,8% pour les jeunes hommes d’origine étrangère.

Nous aurions grand tort de ne pas prêter l’attention la plus vive à une telle nouvelle. Elle contraste fortement avec ce que Mark Zuckerberg annonce être un investissement aux consonances quasi philanthropiques de Facebook en France, «injecter dix millions d’euros dans le secteur de l’intelligence artificielle et […établir] un programme de formation aux outils du numérique», comme l’annonce un article du Monde du 22 janvier dernier, en libre accès. Il s’agirait, pour ce qui concerne la formation, «d’un partenariat avec plusieurs universités françaises (dont la liste reste à déterminer) pour financer des bourses d’études, d’excellence et de doctorats en mathématiques, physique, informatique et ingénierie des systèmes complexes».

Classe d’informatique à San Ramon, 1999; auteur: ZackClark ; domaine public; https://commons.wikimedia.org/wiki/File:HN999sRamon~ComptrFoto.jpg

Comment ne pas avoir l’impression d’un fossé digne du delta de Corinthe, et destiné à s’élargir inexorablement, entre ces deux nouvelles : d’un côté des jeunes laissés en rade de la société hyper-numérisée, de l’autre une tornade de recherches digitales menées peut-être bientôt par les grandes entreprises de réseaux sociaux en monde académique ! C’est évidemment la spirale caricaturale dont personne ne veut, j’ose espérer. Pour l’éviter, elle demande notre mobilisation claire et rapide, particulièrement parce que notre pays a toujours investi à raison dans la formation, et a la chance de pouvoir le faire.

En Suisse romande, il semble heureusement de plus en plus clair que différents acteurs, des politiciens aux enseignants, agitent la sonnette de l’importance de la formation, en particulier à la culture digitale. Lors de la Matinale sur la 1ère de la RTS ce matin, le doyen de la Faculté HEC de Lausanne dressait le tableau suivant : «On est dans une société plus instable et qui crée de l’incertitude pour tout le monde, en fait, et de l’instabilité, mais aussi de l’opportunité. […] Je pense qu’on a une responsabilité extrêmement importante pour donner la meilleure formation possible aux gens. Une partie des inégalités est liée à l’interaction entre deux facteurs, le talent d’un côté et l’éducation de l’autre». Et l’universitaire de souligner l’importance de savoir donner confiance et d’être crédible.

Si c’est bien cela que nous devons faire, alors l’équation sans inconnue posée en début de cet article se laisse résoudre : résistons aux sirènes de Mark Zuckerberg, et ce même si le monde académique français est plus en recherche de fonds que le monde académique suisse. Et misons urgemment sur la formation continue de tous les citoyens dès leur sortie des lieux de formation, et en particulier s’ils n’ont aucun diplôme à faire valoir. La formation continue est sans doute la plus urgente préoccupation que nous devrions avoir en matière d’éducation. Au vu des défis qui nous attendent tous sur le chemin de la mutation numérique, je ne vois aucune profession qui pourrait aujourd’hui réclamer d’en être dédouannée. A commencer par nos politiciens, dont ce reportage au téléjournal RTS du 4 janvier dernier expliquait que les «dossiers informatiques» sont «leur talon d’Achille», à notre grand dam. Il ne reste plus qu’à espérer que nos parlementaires se mettent à l’écoute de la loi qu’ils ont votée : la formation continue est de la responsabilité de chacun, en partenariat avec l’employeur et la Confédération [1].

[1] Voir https://alice.ch/fr/themes/politique-de-la-formation/: « Responsabilité : la loi précise que « la formation continue relève de la responsabilité individuelle ». L’employeur et la Confédération prennent cependant aussi une part de responsabilité en soutenant et en «encourageant» la formation continue » ; consulté le 24 janvier 2018.

«Radio Paris ment…» (1942): souvenons-nous avant d’aller voter

27 février 1942: la radio française libre égrène depuis Londres les célèbres «messages personnels» du jour, transmettant de fait des informations aux réseaux de la résistance: «Le manchot la serre dans ses bras; le fantôme n’est pas bavard; l’abbé est nerveux; la bibliothèque est en feu…». Précédés du célèbre refrain «Radio Paris ment, Radio Paris ment, Radio Paris est allemand». A écouter sur youtube, surtout si vous n’avez plus la mélodie en tête.

Ce refrain a bercé aussi les oreilles des Suisses romands durant les années de guerre. Il était le lien ténu avec un autre monde, qui préparait la résistance pour et avec ceux qui étaient au seul bénéfice de «Radio Paris». Pour moi, il suffit de nous replonger quelques instants dans ce contexte pour savoir immédiatement à quel point des médias d’information payés par la collectivité publique sont indispensables. Nous ne sommes pas en temps de guerre, rispoteront d’aucun, relativisant le contexte particulier dont il est question. Mais sommes-nous en temps de paix?

On reste sidéré de lire que Charlie Hebdo doit verser le gain d’un numéro vendu sur deux pour assurer la sécurité de ses locaux et de ses employés, désormais. Fabrice Nicolino, membre de l’équipe rédactionnelle, demande dans cet article du 6 janvier dernier : «Est-il juste que la République française ne garantisse pas réellement le droit de Charlie à réunir son équipe, à réaliser son travail hebdomadaire sous la protection efficace de policiers de la République ? ». Au point que l’ancienne secrétaire d’État française chargée de l’Aide aux victimes, Juliette Méadel, a proposé le 9 janvier de créé un «impôt Charlie Hebdo» pour financer la liberté d’expression. En France, on soulève donc la question des fonds publics même pour un représentant de la presse écrite.

… et nous, au contraire, nous supprimerions l’information subventionnée par la collectivité en acceptant l’initiative «No Billag» le 4 mars prochain? Nous aurions cette inconscience, vraiment? Les derniers sondages de décembre nous l’annoncent, semble-t-il. Que la RTS doive s’adapter, investir bien davantage les réseaux sociaux, cela va de soi. Mais, il faut le redire, il n’y a pas de plan B : si vous en doutez, écoutez l’interview de Jean-Philippe Gay-Fraret, vice-président des Jeunes UDC, au  journal de la RTS du 10 janvier. Il capitule très vite sur l’argument de la publicité, pour souligner essentiellement des apports financiers potentiels via l’abonnement individuel aux émissions.

Or c’est exactement là que se joue notre rapport à la démocratie. Si nous ne sommes plus capables de nous mettre d’accord sur une information commune, publique, en libre accès, c’est le début de la cohabitation des informations et des voix, celle de «Radio Paris ment» et les autres. L’enjeu est capital: en effet, la culture digitale montre chaque jour davantage l’importance et l’impact de l’oralité, comme je l’ai déjà souligné dans ce blog. C’en est au point qu’en France, on songe désormais à faire payer y compris les auteurs qui souhaiteraient faire une lecture publique de leur texte! Par-delà le côté hubuesque de cette proposition, qui suscite une pétition à son encontre, elle signale que plusieurs acteurs sociaux ont désormais fort bien compris la valeur et le pouvoir lié à l’oralité et aux informations qu’elle transmet, accompagnée d’images ou non.

Parce que la culture digitale donne le pouvoir de disséminer à loisir discours et images politques, nouvelles vérifiées et fake news, je souhaite et espère que nous continuerons à avoir le repère clair d’une parole publique commune, libre et gratuite, subventionnée par notre collectivité. Souvenons-nous, avant d’aller voter le 4 mars, de ceux et celles qui ont lutté pour une telle radio libre, aux jours de guerre.

A visage découvert. Du masque de fer à la burqa

Lorsque nous étions enfants, la grille télévisée des fêtes nous rassurait avec son rituel immuable de films, dont L’homme au masque de fer, qui nous effrayait ce qu’il fallait. Paul Sonnino a livré en 2016 l’une des plus récentes interprétations historiques de ce fait poussé au mythe [1]. Le masque aurait été plutôt de velours, porté en intermittence, mais quoi qu’il en soit, l’effet du récit et de toutes ses variantes dit bien notre angoisse culturelle liée au fait de ne plus pouvoir montrer son visage.

Ce sentiment est ravivé aujourd’hui à chaque fois que nous contemplons des images de prisionniers torturés sous d’autres latitudes que les nôtres, souvent les visages recouverts ou masqués. Réfléchir au visage, à sa place dans notre culture, c’est bien sûr aussi faire mémoire de la pensée du philosophe Emmanuel Lévinas qui estimait notamment que « l’épiphanie du visage suscite cette possibilité de mesurer l’infini de la tentation du meurtre, non pas seulement comme une tentation de destruction totale, mais comme impossibilité – purement éthique – de cette tentation et tentative » [2]. Martin Grandjean, doctorant en histoire à l’Université de Lausanne, a fait une analyse synthétique de la pensée de Lévinas sur ce thème dans un billet de blog de 2013.

Impossible donc de penser à la burqa, au visage caché, sans que ne reviennent en mémoire ces souvenirs culturels, cette matrice culturelle, du masque de fer à Lévinas. Et cela sans même encore avoir abordé la question du statut de la femme. A mon sens, cacher un visage touche à des fondamentaux qui englobent certes la question féminine, mais la dépasse en exprimant aussi notre rapport à la sécurité, à la menace, à l’altérité, comme le montrent les exemples ci-dessus. Devant la complexité de la thématique, qui touche toute une société et ne peut se satisfaire de la réponse de quelques-uns, je ne peux que me réjouir de voir le Conseil Fédéral proposer un contre-projet indirect à l’initiative visant à interdire la burqa. Mais si ce premier pas était indispensable, il reste encore un énorme travail à faire de concertation politique et sociale sur cette thématique.

C’est pourquoi on écoutera à profit les propos clairs de la conseillère nationale Géraldine Savary, dans le journal télévisé de la RTS du 20 décembre dernier. Elle y affirme que « c’est une évidence qu’on doit s’opposer à la burqua, c’est une première chose, mais il faut élargir le débat ». Ce débat doit porter sur « le respect des femmes, des inégalités, de la sécurité publique. Tous ces domaines-là sont à discuter peu ou prou dans un contre-projet indirect », ponctue-t-elle. Il s’agit là d’un travail concernant toute notre société, tous les partis et opinions, tant il est fondamental.

Pour s’en convaincre, il suffit de regarder cette vidéo de l’action I’m here, « Un selfie pour un innocent », d’Amnesty International, lancée début décembre. Elle propose d’aider à libérer un prisionnier en téléchargeant un selfie, avec cette injonction : « accomplissez quelque chose d’incroyable avec votre visage ».

Espérons que 2018 offrira aux acteurs politiques nationaux et cantonaux l’espace nécessaire à ce débat fondamental.

En mémoire de Raimondo Natalino, mon grand-père né un jour de Noël, postier et chef du parti socialiste de Cagliari sous Mussolini, à visage découvert.

 

[1] Paul Sonnions, The Search for the Man in Iron Mask, Rowman & Littlefield Publishers, 2016.

[2] Emmanuel Lévinas, Totalité et infini, Livre de Poche, Paris, 2006, p. 217.