La pomme d’Apple, si tentante à croquer

© CC BY-SA 3.0; auteur: Aleeexfernandez; wikicommons

Le témoignage oral est de retour, et nous ne savons plus faire avec. Mais il est urgent de nous y réhabituer et de nous donner les moyens scientifiques et techniques d’y faire face. C’est ce que démontre l’épisode emblématique de l’explication de l’origine du logo d’Apple, la fameuse pomme croquée. En effet, le philosophe Michel Serres, à l’oeuvre incontournable quant à la culture numérique, en donne une interprétation on ne peut plus nette dans un film du CNRS de Catherine Bernstein sur le mathématicien et cryptologue de génie Alan Turing, tourné en 2012. Pour Michel Serres, «ce logo, c’est toujours la pomme de Turing, il n’y a aucun doute là-dessus» (à la minute 26,21-24).

Pour mémoire, Turing est décédé d’une empoisonnement au cyanure – et l’article Wikipedia français n’en dit pas plus : selon un récit ou légende urbaine bien ancré, il se serait suicidé en croquant une pomme, cherchant à imiter le conte de Blanche-Neige qui l’avait marqué. Michel Serres dit adhérer à ce récit de la mort de Turing qu’on «raconte… et on a raison… et je crois que c’est vrai», souligne-t-il (à la minute 25,9-27). Via les éditions du Pommier, que je remercie chaleureusement, j’ai eu confirmation de Michel Serres lui-même qu’il avait entendu lors de ses années d’enseignement à la Silicon Valley l’explication de la mort de Turing comme étant à l’origine du logo d’Apple. Soit, mais ce qui est un récit oral, non attesté, se retrouve présenté dans ce film avec un poids d’autorité très fort, via un intellectuel reconnu qui conclut: «il n’y a aucun doute là-dessus».

La modernité avait fait de l’intellectuel un homme des livres. La culture digitale met en pleine lumière le discours oral de ceux et celles qui représentent le savoir. Dans la modernité, on a toujours été plus indulgent face à ce qui était dit par oral que par écrit : normal, on n’en gardait aucune archive. Les innombrables manières numériques d’enregistrer l’oralité repondèrent complètement ce rapport désormais, surtout dans le cadre d’un film labellisé par le CNRS. Le cas laisse au final songeur, car cette déclaration de Serres est contredite de manière frontale dans un ouvrage de Ian Watson, publié en 2012. Celui-ci raconte que le présentateur TV Stephen Fry rapporte dans une émission de la BBC – témoignage oral également – que Steve Jobs, fondateur d’Apple, a nié l’explication de la pomme de Turing comme origine du logo, s’exclamant «It isn’t true, but God we wish it were!», «ce n’est pas vrai, mais Dieu que nous voudrions que cela le fût!». Et Watson de commenter : «A chaque fois que je vois le logo d’Apple, je me rappelle la pensée de Turing, sans les découvertes duquel les produits d’Apple n’existeraient pas». [1]

Logo dessiné par Wayne, domaine public; wikicommons

Cette interprétation du logo n’a donc vraisemblablement pas été présente à son origine, mais elle appartient désormais fortement à l’histoire de sa réception. On court d’un témoignage oral à l’autre pour le discerner, tel l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours! En tous les cas, le premier logo d’Apple, dessiné par le troisième co-fondateur d’Apple, Ronald Gerald Wayne [2], représentait une pomme non croquée, celle de Newton sous son arbre: le registre cognitif était tout autre. Preuve est-elle donc faite que la culture digitale nous balade d’information en information sans qu’on ne puisse plus être sûr de rien, à l’ère de l’oralité à tout craint? J’aurais tendance à tirer une autre leçon de cette symbolique frutière vagabonde, qui appelerait une étude détaillée, on le voit bien.

En effet, j’ai été surprise de constater que l’historien d’Harvard Stephen Greenblatt vient de publier tout un livre sur l’histoire de la réception du récit d’Adam, Eve et du fameux fruit devenu pomme, sans mentionner une seule fois le monde informatique, la compagnie Apple, pas plus que la figure d’Alan Turing. Alors même que comme vous et moi, il doit avoir de nombreuses occasions quotidiennes d’apercevoir le logo d’Apple. Si l’on peut questionner l’enthousiasme sans doute trop spontanné de Michel Serres dans ce film de 2012, combien davantage ne peut-on pas légitimement s’interroger sur la dichotomie culturelle qui s’opère chez un historien qui ne relie pas le monde qui l’entoure à son sujet phare, et ce dans un livre.

Martin Vetterli, digitalswitzerland starting day, SwissTech Center, 02.10.17; © Claire Clivaz

En conclusion, il nous reste impérativement à intégrer le discours oral citable parmi nos sources régulières, à cultiver plus que jamais notre sens critique, et à relier tout le savoir millénaire de l’occident à la symbolique et au langage développés par la culture digitale. C’est ainsi que nous contribuerons, dans les sciences humaines, à construire la «confiance digitale», ou digital trust, si bien soulignée par le président de l’EPFL, Martin Vetterli, dans son discours lors de la journée inaugurale du projet multidisciplinaire digitalswitzerland, lundi dernier.

 

En hommage paradoxal et admiratif à l’écrivain suisse Philippe Rahmy, à qui l’on dit adieu aujourd’hui: il connaissait le poids des mots.

 

[1] Ian Watson, The Universal Machine. From the Dawn of Computing to Digital Consciousness, Springer Verlag, Heidelberg, 2012, Kindle edition l. 1339. Le co-fondateur d’Apple, Wozniak, dit n’avoir jamais demandé à Jobs la raison de ce choix: «Steve Jobs had just come back from one of his trips and we were driving along he said ‘I’ve got a great name: Apple Computer’. Maybe he worked in apple trees. I did’nt even ask. Maybe it had some other meaning to him» (Owen W. Linzmayer, Apple Confidential 2.0: The Definitive History of the World’s Most Colorful Compagny, 2004, p. 5).

[2] Linzmayer, Apple Confidential 2.0, p. 6.

De l’encre aux pixels : la mue de l’écriture scientifique

C’est à Montréal que sont rassemblés du 8 au 11 août les chercheurs en Humanités Digitales (DH) du monde entier, pour le colloque annuel DH2017. Innovations et recherche de pointe sont au rendez-vous, et ce 10 août – ou cette orée du 11 août selon l’heure européenne – se conclut par la remise du prix Antonio Zampolli qui récompense tous les trois ans une réussite particulière de chercheurs en DH, à quel que stade de carrière que cela soit.

DH2017, Montréal, conférence du prix Zampolli, Nancy Ide © Claire Clivaz

Antonio Zampolli (1937-2003), linguiste italien, appartient aux pionniers qui ont lancé et créé la méthode principale d’encodage électronique des textes, le Text Encoding Initiative (TEI). Cette méthode reçoit précisément le prix Zampolli en ce 10 août : elle permet à un texte écrit sur support informatique de devenir interopérable dans une base de données, soit de pouvoir être relié à d’autres textes de recherche scientifique.

Ce soir à Montréal, nous fêtons donc la reconnaissance internationale de ce qui a changé dans l’écriture scientifique : le passage de l’encre aux pixels. Cet événement intervient alors même que le Fonds National Suisse vient de prendre un tournant décisif pour tous les domaines de recherche en publiant le 24 juin dernier son formulaire de gestion des données, data management plan, qui devra désormais accompagner toutes les soumissions de projet de recherche.

Cette innovation, qui peut paraître technique aux profanes, est un vrai séisme. En effet, elle postule que le lieu digital est désormais l’environnement naturel de l’écriture scientifique, en exil ou émancipée de l’encre et du papier. Mener un projet de recherche dans un environnement virtuel, sur une plateforme numérique, équivaut à faire de l’écriture une expérience flexible, évolutive, faite de pixels semblabes à des cellules nageant en éprouvette. Il faut prendre soin de cette écriture pixellisée, depuis sa production et sur la durée. Elle est vivante, dans son environnement virtuel.

Tous les acteurs de la production scientifique sont concernés par cette mue, et un dialogue intense doit continuer à être mené entre bibliothèques, chercheurs, institutions et éditeurs. En Suisse romande, ce dialogue est nécessaire en particulier avec les éditeurs scientifiques, dont l’auteure de ces lignes imagine sans peine les soucis et interrogations suscitées par cette transformation. Des éditeurs scientifiques tel Brill sont déjà en quête de nouveaux modèles, et des pistes existent.

Le passage de l’encre aux pixels demande un surcroît de travail à tout le monde : elle exige de la recherche sur la recherche et sur les modèles économiques viables. Tous les acteurs de la production de l’écriture scientifique ont besoin que leur institution ou leur entreprise leur accordent le temps nécessaire à accompagner ce tournant.

  • Pour découvrir le TEI: BURNARD, Lou. Qu’est-ce que la Text Encoding Initiative ? OpenEdition Press, 2015  books.openedition.org/oep/1237
  • Pour s’initier au TEI, module en ligne dans le cadre du projet Erasmus+ #dariahTeach, préparé par Susan Schreibman (teach.dariah.eu)

Et si les sciences humaines créaient de nouveaux métiers: vers les ‘DH curators’?

Disons-le d’entrée, le bouleversement de notre paysage romand journalistique nous effraie: arrivera-t-on encore à penser ? La crainte est justifiée, le coup d’assommoir certain, mais il est plus que jamais urgent de scruter l’horizon apparemment obscure.

Mât, vergues, hune, haubans à bord de l’ Hermione, Rochefort-sur-Mer, Charente-Maritime; auteur: Zebulon; Domaine public

A l’ère du hacking et des hackers, la réserve d’images symboliques de la piraterie possède un rôle primordial: celui de la vigie. Grimper sur le mât, scruter, flairer ce qui peut advenir. C’est au printemps 2013 que j’ai appris l’existence d’un métier nouveau à mes oreilles: biocurator. Quatre ans plus tard, je vois poindre à l’horizon  un nouveau métier potentiel pour les chercheurs issus des sciences humaines: les DH curators. Mais que recouvre donc ce jargon?

De part et d’autre, il s’agit de prendre soin, d’avoir cure des données informatiques, pour ce qui concerne les sciences de la vie avec les biocurators, et pour ce qui concerne les sciences humaines numériques, avec de potentiels Digital Humanists curators, ou DH curators, comme je propose de nommer ce qui pourrait être un nouveau métier.

Le biocurator exerce son métier en bioinformatique, ce nouveau domaine né du séisme de la rencontre entre biologie et informatique, et fédérée au sein de l’Institut Suisse de Bioinformatique. L’explosion de la littérature scientifique dans ces domaines a vu également l’augmentation du nombre d’erreurs publiées, au point qu’il a fallu mettre sur pied un métier devenu indispensable: le biocurator “assure la cohérence et la valeur des contributions de la communauté des usagers, en collaborant à maintenir des ressources libres d’erreurs”, comme l’explique un article de la revue scientifique Database.

La mutation numérique des sciences humaines pourrait donner naissance à ce type de métier, qui permettrait à certains docteurs de trouver une finalité à leur formation de pointe. Un outil autrichien créé dans le cadre d’un projet européen semble conduire à l’émergence d’un tel métier : Transkribus. Cet outil permet la reconnaissance semi-automatique des manuscrits. Contrairement aux méthodes visant à une lecture entièrement automatique des manuscrits (ROC ou OCR), Transkribus fait le pari de la collaboration humain-machine. Un/e chercheur/se transcrit d’abord entre 5’000 et 10’000 mots d’un manuscrit spécifique, aussi ardu soit-il à lire, et en nourrit la machine à apprendre. Transkribus peut  lire la suite de lui-même, en assurant un taux d’erreur fort respectable. Il ne reste ensuite plus qu’au DH curator à rendre le texte libre d’erreurs, de manière similaire au travail des biocurators. Ce type de tâche continuera à exiger la maîtrise parfaite des langues concernées par le manuscrit.

Tôt au tard, on aura besoin de ce type de profil, même si, bien sûr, les sciences humaines ne sauraient rivaliser avec l’ampleur et les retombées économiques des sciences de la vie. Mais ces besoins vont néanmoins émerger. Il reste toutefois entre eux et nous un océan à traverser, vigie en alerte : l’apprivoisement de cet espace collaboratif entre l’humain et la machine.

Décoder le livre de la vie : des personnes et de la médecine

La génomique n’hésite pas à solliciter le livre comme métaphore pour penser l’écriture de l’ADN : le colloque Wright 2016 a été placé sous le slogan «décoder le livre de la vie». L’impact symbolique

@ C. Clivaz; colloque Wright 2016, Genève, 8 novembre
@ C. Clivaz; colloque Wright 2016, Genève, 8 novembre

de l’expression a été souligné par l’un des conférenciers, Peter Sloterdijk, rappelant dans les pixels du Temps qu’on a souvent considéré que «Dieu écrivait le monde», et que «chez les généticiens, il y a une intuition spontanée, presque irrésistible, à parler du travail sur le génome comme d’une ‘écriture’». Il en va donc encore une fois de «l’écriture au risque du code».

De fait, le «livre de vie» est une expression issue du livre biblique de l’Apocalypse, aux allures plutôt inquiétantes : le livre de vie, on peut en être effacé (Ap 3,5), et un «étang de feu» est promis à ceux qui en seraient retirés (Ap 20,15), selon le langage imagé de ce récit digne des plus belles scènes du Seigneur des anneaux. Proclamer qu’on décode le livre de (la) vie pourrait donc trahir en négatif notre crainte profonde devant cette génomique apprentie sorcière. Conférencier du 8 novembre, Michael Snyder nous disait avec humour que nous pourrions «tous devenir hypocondriaques» avec les possibilités qui s’offrent à nous de connaître notre patrimoine génétique, bientôt dès la naissance, précisait-il.

Alors que les américains étaient en train de voter, Snyder a su donner à son auditoire la mesure du gigantisme des données accumulables à propos d’un seul individu : sur 10 trillons de cellules humaines et 100 trillons de bactéries (l’individu «noir de monde» pour reprendre Alain Bashung !), tout semble mesurable en nous désormais. Et je songeais que nous troquions allégrément l’adage du philosophe antique Protagoras, «l’homme est la mesure de toute chose» pour en arriver à «l’homme est mesurable en toutes choses»… sans savoir encore ce qui nous sera réellement profitable dans l’aventure. On a le droit de prendre la mesure de ce gigantisme, un sentiment que Frédéric Schütz nous communique clairement dans un eTalk sur la médecine personnalisée : il faudrait publier le journal Le Temps pendant quinze ans pour rendre accessible sous ce format le code génétique d’une seule personne, explique-t-il !

Décoder le génome, vouloir la médecine encore plus personnalisée qu’avant, conduit à de multiples réflexions, et en tous les cas à repenser encore le concept de «personne». Si un individu peut être traduit comme un ensemble de 10 trillons de cellules humaines et 100 trillons de bactéries, n’y a-t-il finalement plus «personne» dans cette personne ? La question philosophique de la personne aujourd’hui est posée par Jean-Paul Fragnière à l’Université de Fribourg en décembre prochain : «Y a personne ?! La personne dans la pensée d’Emmanuel Lévinas». Je ne suis pas sûre que les avancées génomiques seront convoquées dans cette conférence, au demeurant sans doute passionnante. Il est pourtant temps de réunir les discours, puisque l’humanisme est radicalement décentré via la génomique : l’homme n’est plus la mesure de toutes choses, il devient mesurable en toutes choses, sans être assuré de demeurer mesuré.

La semaine prochaine va s’ouvrir sur le campus EPFL le salon planète santé, riche de mille événements. Si l’on cherche sur son site le terme de «philosophie», on ne le trouvera toutefois mentionné qu’une fois à propos de la Fédération Romande des Consommateurs qui rend compte de sa propre philosophie. Espérons que l’an prochain, un Jean-Paul Fragnière ou d’autres philosophes seront associés aux débats sur la santé, pour rassembler les discours sur la personne, à l’heure où il devient de plus en plus évident que nous avons tous besoin de (re)faire nos «humanités».

Vous avez dit «dématérialisation»? Diagnostic d’une panne culturelle

Soupir. Un article du Temps, par ailleurs probant, associe une fois encore la culture digitale et le cloud à la dématérialisation: «Pour les «digital natives», la voiture n’est plus synonyme de liberté et dans leur Cloud les suivent, aux quatre coins du monde, leurs objets dématérialisés» (Aïna Skjellaug, 25.06.16). Cette association est si courante, si envahissante, qu’elle n’est plus un refrain, mais une rengaine usée.

© CC BY 2.0: auteur: Yoichi Ochiai / University of Tsukuba, DNG
© CC BY 2.0: auteur: Yoichi Ochiai / University of Tsukuba, DNG

Les meilleurs s’y vouent: l’Ecole Nationale des Chartres offre une formation continue intitulée «Dématérialisation et fiabilité numérique», liant cette impression de sortie de la matérialité à un sentiment de défiance. Du côté des universités suisses, on a fait une étude sur la «dématérialisation des diplômes» (2014) – entendez leur numérisation – qui elle-même s’appuie sur une évaluation juridique intitulée «Dématérialisation et archivage probant. Des documents électroniques dans le contexte juridique suisse» (2011). Et même la jeune association francophone en Humanités Digitales, Humanistica, estime que son assemblée 2016, qui a regroupé des membres principalement présents online, a fait une «expérience originale de dématérialisation»!

Pendant pas mal de temps, j’ai usé moi aussi de ce vocable, et à voir ce raz-de-marée «dématérialisant», il est peut-être totalement illusoire de vouloir attirer l’attention sur ce que les anglo-saxons qualifieraient si adéquatement de misconception, un «concevoir fallacieux». En effet, rien ne nous assigne plus à la résidence du matériel que la digitalité: qui ne s’est pas escrimé à faire mettre ses données sur un site? qui n’a pas constaté que c’est le jour où on est inscrit dans le système informatique qu’on est entré dans l’entreprise? et que dire des études biologiques qui commencent à montrer que l’usage du smartphone interagit avec notre cerveau, pour le meilleur ou le pire ? Sans oublier, bien sûr, l’impact écologique de ce beau monde numérique.

Câble, carbonne, électricité: c’est en fait une hyper-matérialité que nous fuyons à chaque fois que nous la qualifions de «dématérialisée». Tel ce cloud qui de manière paradoxale nous fait situer au ciel ce qui conditionne si drastiquement notre vie terrestre. Osons un diagnostic: nous faisons ici l’expérience d’une panne culturelle. D’une impossibilité à voir et à penser cette matérialité différente dans laquelle nous baignons désormais. Où on peut même toucher des images, des hologrammes.

Cette panne culturelle va sans doute encore durer, d’ici qu’on arrive à la reconnaître et à l’apprivoiser. L’un de ses ressorts importants me paraît être la provocation faite à nos corps mêmes par les nouvelles technologies. S’il est encore charmant de pouvoir toucher du bout du doigt une fée en hologramme, «nous nous bouchons les oreilles et nous nous voilons les yeux», comme chantait Brel, lorsqu’il s’agit de faire face à cette nouvelle matérialité en cours de réalisation: le projet du génome humain synthétique. Sortir de la panne culturelle cristallisée par le terme de «dématérialisation» impliquera de faire face à cette matérialité synthétique qui projette de s’inviter coeur même de notre code humain. Un nouveau chapitre s’ouvre: «Des matérialisations».

 

En complément, à lire/écouter/parcourir, un eTalk: Claire Clivaz, «Mais où est le corps? L’Homme augmenté comme lieu des Humanities Digitales», dans Philippe Bornet, Claire Clivaz, Nicole Durisch Gauthier et Étienne Honoré (éd.), L’Homme Augmenté, Lausanne: VITAL-DH/Swiss Institute of Bioinformatics, 2015, http://etalk2.vital-it.ch/?dir=Clivaz; 34min13

Vidéo de démonstration d’un eTalk (2min27).

Pourquoi les chinois foncent sur la reconnaissance vocale

Rien de nouveau sous le soleil, pourrait-on penser à lire le titre de ce blog. On le sait, les chinois font tout très vite (et moins bien, espère-t-on toujours secrètement), alors pourquoi pas aussi la reconnaissance vocale!

En décembre dernier, la célèbre MIT Technology Review proclamait en tous cas que Baidu, compagnie leader en recherche sur l’Internet en Chine, avait développé «un système vocal qui peut reconnaître le discours anglais et mandarin mieux que les personnes, dans certains cas». Le nouveau système repose entièrement sur la capacité d’apprentissage en profondeur de la machine (“deep learning”) : elle a appris à reconnaître les mots en écoutant des milliers d’heures de transcriptions audio, comme un petit enfant, a-t-on envie d’ajouter.

Mais l’intriguant de cette course en avant repose sur ce qui la motive: les innombrables sinogrammes du mandarin sont impossibles à transmettre rapidement sur clavier, et les chinois rechignent à utiliser le système phonétique d’équivalence entre les caractères latins et le mandarin. Culture digitale aidant, l’oralité se fait ici plus efficace que l’écrit, si elle débouche sur une reconnaissance vocale effective.

Il conviendrait de prendre le temps de mesurer les implications gargantuesques d’un temps où l’oral pourrait sérieusement reprendre la main sur l’écrit, en provocant un renversement de l’équation pouvoir-savoir au sein de populations qu’on nomme “illettrées”. Verra-t-on un jour à nouveau en occident, comme dans l’Antiquité et jusqu’au 18ème siècle, une proportion plus importante de lecteurs que de personnes sachant lire et écrire ? La question se fait chaque jour moins farfelue.

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Stèle syriaco-chinoise, Baghdad, 781; domaine public; auteur du dessin: Henri Havret, 1895; wikicommons

Mais l’enthousiasme de Baidu nous campe en premier lieu dans le face à face Orient-Occident, comme l’explique avec enthousiasme Andrew Ng, brillant chercheur de Stanford aujourd’hui directeur scientifique de l’entreprise chinoise: «historiquement, on a vu le chinois et l’anglais comme deux langages totalement différentes… les algorithmes d’apprentissage sont maintenant si généraux que vous pouvez simplement apprendre». Aux racines de ce développement se trouve donc l’espoir un peu fou de surmonter l’hétérogène des cultures. Cet espoir a toujours existé, comme le montre cette stèle érigée en 781 par un patriarche chrétien syriaque à Bagdad, étudiée avec ardeur à l’Université de Nimègue: elle met en vis-à-vis caractères syriaques et chinois. On a toujours rêvé d’équivalence, on a toujours voulu mettre son identité dans les mots de celle de l’autre. Rien de nouveau sous le soleil, donc si ce n’est que la stèle avait au fond un solide avenir devant elle, celui qu’accorde la pierre.