«Lire à l’écumoir», ou la diversification de nos manières de lire

CC BY-SA, 4.0; auteur: Jacquitoz; Wikicommons

Maryanne Wolf est une chercheuse américaine qui, en 2008, a délimité d’un ouvrage clé, Proust and the Squid, l’étude du «cerveau lisant» et l’évolution des manières de lire. Elle dirige le centre pour la «dyslexie, les apprentissages diversifiés et la justice sociale» à l’université UCLA, à Los Angeles. Elle vient de publier ce mois d’août un nouvel ouvrage consacré à la manière dont le cerveau lit dans la culture digitale. A voir l’article coup de poing du 25 août dernier dans The Guardian, l’ouvrage va faire parler de lui.

En effet, selon Wolf, nous sommes désormais à l’heure de la «lecture écumoir», cet ustensile de cuisine ancien, mais dont apparemment nous nous servons à notre sauce aujourd’hui. Le constat de Wolf est sans appel : «Parce que le cerveau lit en écumant les textes, nous n’avons plus le temps de saisir la complexité, de comprendre les sentiments des autres ou de percevoir la beauté. Nous avons besoins d’une nouvelle littératie pour l’age numérique». La lecture en profondeur est menacée, et notre cerveau serait en passe de subir un reformatage dont aucun équivalent n’aurait eu lieu depuis 6000 ans, précise-t-elle. L’analyse critique, et même notre capacité d’empathie, partiraient à vau-l’eau.

Elle cite en appui une important étude norvégienne, et la vision quotidienne de nos contemporains inclinés sur l’écran de leur smartphone ne nous laisse guère de doutes quant à la validité des études signalées. La «lecture écumoire» serait donc la nouvelle norme : «beaucoup de lecteurs utilisent maintenant un schéma en F ou en Z en lisant, avec lequel ils attrapent la première ligne, puis quelques mots dans le reste du texte», indique Wolf. Elle conclut sur un appel au développement d’une «bi-littératie», soit rendre nos cerveaux capables d’utiliser les médias traditionnels et numériques.

A n’en pas douter, ce nouvel ouvrage détonnant de Maryanne Wolf, et son rôle institutionnel de leader dans l’éducation, vont avoir un impact sur l’apprentissage outre-atlantique et au-delà. Reste tout ce dont cet article du Guardian ne parle pas, soit les autres manières de lire, les nouvelles manières de lire que permet le média numérique. Je reste toujours surprise qu’un discours sur les nouvelles technologies soit unilatéral, alors que nous faisons l’expérience jour après jour de la difficulté à saisir en temps réel ce qui se passe vraiment.

Dans le domaine qui est le mien, la recherche académique de pointe, je peux dire que je constate, en effet, une profonde évolution de la lecture. Parfois le temps nous est encore donné pour la lecture approfondie d’une monographie ou d’un texte d’une certaine ampleur. D’autres fois, nous «écumons» sans doute, mais surtout, nous sommes en train de développer de nouvelles manières de lire. J’en citerai deux en particulier.

Premièrement, la monographie disponible sur support numérique : elle se lit, à l’évidence, différemment. La table des matières est la porte d’entrée et de référence et, associée à la recherche des mots clés, elle nous fait quitter un mode de lecture linéaire : la monographie numérique peut se parcourir de diverses manières, telle un terrain à la géographie changeante. L’aura-t-on moins bien lue au final ? Pas forcément, à mon sens; nous sommes en train d’expérimenter une nouvelle sorte de lecture cursive de la monographie.

Deuxième exemple, ce que je nommerai la «lecture à tiroirs». La référence sous forme d’un hyperlien nous donne la possibilité d’aller vérifier ce que l’auteur avance, ou le manuscrit dont il est question. Le lecteur va dès lors faire des aller-retour entre le texte qu’il/elle lit et les autres documents. Apparemment, une telle lecture peut donner le sentiment d’une perte de temps ou de concentration. En fait, elle est une prise de pouvoir du lecteur sur l’auteur, car la vérification immédiate des sources révèle très souvent de sacrées surprises. La culture numérique nous rend beaucoup plus critiques face aux notes de bas de page et aux références, car elle nous donne les moyens d’aller vérifier ce qui est affirmé. La culture imprimée nous vouait au contrat de confiance avec l’auteur, maître de la note de bas de page. La culture numérique met dans nos mains les clés du savoir, pour qui est tenace et apprend à lire en profondeur ce que lui apporte la «lecture écumoire». La vérification critique n’a jamais eu d’aussi beaux jours devant elle: maintenant, nous pouvons la plupart du temps vérifier l’information qu’on nous donne, aisément et rapidement.

Les humanités digitales à Paris: l’Europe de DARIAH

C’est dans le pittoresque chalet de la Porte Jaune, bois de Vincennes à Paris, que se réunissent pendant deux jours des chercheurs de nombreux pays européens sous l’étendard de l’infrastructure de recherche européenne – l’ERIC – nommé DARIAH, Digital Research Infrastructure for Arts and Humanities, infrastructure de recherche pour les arts et humanités, ou pour les sciences humaines, comme nous avons encore l’habitude de les nommer [1].

Cet événement annuel permet chaque année à quelques chercheurs suisses de croiser leurs collègues et de prendre la mesure des nouveautés et avancées scientifiques à la croisée de la recherche fondamentale et des infrastructures de recherche. A DARIAH, infrastructure rime en effet avec recherche, ainsi qu’avec enseignement, selon le nom que porte l’un des secteurs de DARIAH, «Recherche et Education ». Penser et écrire dans la matière digitale conduit à mettre constamment en synergie recherche, enseignement et infrastructure.

A quoi sert donc ce genre d’événement? Premièrement, à découvrir des projets et prendre la mesure du travail de fourmi au quotidien pour faire émerger les humanités digitalisées, par exemple dans le projet Women writers, conduit par la professeur de littérature française Amelia Del Rosario Sanz Cabrerizo (Madrid). Animé par des chercheurs et étudiants enthousiastes, ce projet en libre accès met en évidence l’apport méconnu et fascinant des femmes dans la littérature européenne. Les échanges furent nourris dans la rencontre sur ce thème, notamment sur ce qui stimule ou freîne les étudiants à entrer dans ce type de démarche. Toute transformation de l’enseignement demande du temps et une mise en place au jour le jour. Le résultat est là, accessible à chacune et chacun. Avec la culture digitale, les humanités sortent des murs académiques.

Deuxièmement, ce type d’événement est un bouillon à idées. Que de perspectives intéressantes sur l’Open Science, la «Science Ouverte». Parfois, on est aussi surpris: un orateur nous a demandé si nous considérions les articles scientifiques comme encore nécessaires, et s’il ne convenait pas plutôt d’encourager la mise à disposition de nos données en libre accès! Le propos, bien qu’extrême, m’a fait réaliser une fois de plus l’absence des éditeurs dans ce type de rencontres. Autour de la publication numérique, de nouvelles alliances sont à imaginer, le partenariat aux éditeurs restant un lieu essentiel de l’expression des humanités, de leur évaluation et certification, de leur lien à la société. Il y a encore des networks à construire, mais c’est bien à cela que sert DARIAH, l’ERIC des networks pour les humanités en voie de digitalisation [2].

Enfin ce colloque annuel permet de se familiariser avec la dimension européenne de la recherche, la diversité de ses langues et de ses idées, de ce qu’elle promeut et encourage. Avec Matthieu Honegger (Université de Neuchâtel), nous sommes partenaires pour la Suisse du projet de recherche H2020 DESIR, dont l’un des nombreux objectifs est de construire la candidature suisse à l’ERIC DARIAH, sous le lead de l’Académie Suisse des Sciences Humaines et Sociales. Les humanités digitales en Suisse sont en train de se mettre en réseau grâce à ce partenariat, qui rassemble désormais huit institutions académiques suisses (Bâle, Berne, EPFL, Lausanne, Genève, Neuchâtel, SAGW, Zurich). Un workshop sera la vitrine de ces activités suisses et de leurs liens à DARIAH, les 29 et 30 novembre prochains à l’Université de Neuchâtel, save the date!

[1] Les humanités numériques ou digitales sont en train de parvenir à faire revenir d’un usage courant en français le terme d’«humanités» au pluriel, qui était devenu désuet. Voir par exemple la nouvelle revue Les Cahiers d’Agora: revue d’humanités.

[2] CLARIN est le second ERIC en humanités digitalisées. Il n’y a pas d’ERIC pour les humanités sans la dimension informatique. L’ERIC des sciences sociales est CESSDA; la Suisse en est membre observateur. Sciences humaines et sociales se trouvent parfois associées à certains ERIC, comme SHARE.

Ce restaurant qui n’existe pas : les réalités du virtuel

Les villages en carton pâte des westerns d’autrefois, on voit bien ce que c’est. Ce phénomène des «villages Potemkine» se donne aujourd’hui de manière franchement raffinée parfois. Exemple AstaZero, un site voulu par Volvo pour ressembler à un village de la région de New York, afin d’y tester leur prototypes. On en verra des images dans cet article, ainsi que d’autres exemples de villages «fake» construits dans le monde.

Mais apparemment, les réseaux sociaux peuvent désormais premettre aux plus habiles des architectes de la toile de construire des morceaux de réel entièrement virtuels. Ou bien est-ce du virtuel réel ? On sent que les mots commencent à manquer pour décrire ce qui est arrivé au vrai faux restaurant The Shed à Dulwich, Londres, sur TripAdvisor, annoncé comme «britannique, végétarian, et options véganes». Grâce au savoir-faire d’Oobah Butler, journaliste, ce restaurant qui n’existe pas va se retrouver pour quelques jours n°1 sur 18’092 restaurants. Butler a rédigé sur le fait divers un article online et deux vidéos.

L’aventure paraît si incroyable qu’on lit bien le texte et scrute les vidéos pour être sûr que le compte-rendu de l’aventure fake ne soit pas lui-même un leurre. Mais l’expérience a bien eu lieu : la nouvelle a passé à la télévision anglaise, comme on le voit dans la première vidéo. L’épisode est décrypté dans d’autres articles également (voir par exemple celui-ci). Il faut dire que l’auteur du canular – c’est ainsi qu’on aurait auparavant appelé cet épisode virtuel – avait l’habitude d’écrire de faux avis sur TripAdvisor, payés pour décrire des restaurants non visités. Butler connaissait donc bien le système. Mais de là à penser qu’on pouvait faire fonctionner la mécanique jusqu’au bout… De nombreux amis ont contribué à la production des recensions, pour conturner la technologie anti-scammer de TripAdvisor. On regarde pensif la vidéo de TripAdvisor qui présente le système de recensions comme garant d’authenticité…

 

Il aura fallu six mois à The Shed pour se retrouver numéro 1, au 1er novembre 2017. L’aventure se terminera par une mémorable réelle soirée avec quelques personnes, au domicile du journaliste, dont le jardin a très bien suffi à fair la promotion en ligne de The Shed. La technique principale aura été de dire que le restaurant n’était accessible que sur réservation… et qu’il était toujours plein.

On sourira naturellement de l’épisode. Mais peut-être pas tant que cela, au fond. Il a aussi quelque chose d’effrayant: il est un cruel reflet de la capacité de nos contemporains à croire sans plus voir pour de vrai, ainsi que de la capacité des réseaux sociaux à faire le buzz sans beaucoup d’efforts. On peut ici parler de «réalité du virtuel», au-delà du simple «effet de réel» bien connu en peinture ou en littérature. En poussant l’argument, on pourrait en effet imaginer que nous mangions dans le futur au restaurant chez nous, lunettes virtuelles sur les yeux, goûtant des aliments incertains dont heureusement le goût et l’odorat auront été modifiés par la puce implémentée dans notre bouche. C’est le statut de l’expérience et de l’expérimentation qui est à refonder… si nous voulons encore du réel dans notre virtuel !

Drapeaux noirs et pirates : Daech à la conquête de nos océans

Le témoignage d’un proche me l’apprend: sur le coup des 23h30 de Big Ben, il était impossible le 3 juin au soir d’envoyer un quelconque SMS ou de consulter un site depuis Londres. Les iPhones et autres natels étaient bloqués, confisqués, par quelque puissance supérieur dont les quidam n’ont pas douté qu’elle fût étatique.

Drapeau pirate; auteur wikinade; © CC BY-SA 3.0

Dans l’horreur d’une attaque terroriste, ce détail nous met en face de ce qui n’est vraiment plus un fantasme: nos appareils connectés sont susceptibles d’être à tout instant maîtrisés et contrôlés. Ce petit objet qui nous paraissait encore il y a peu allier déplacements libres et contacts infinis, n’est bientôt plus que notre matricule d’identification planétaire, qu’on imagine connecté jusque dans nos cercueils fermés.

Sur l’océan de nos surfs internet, le drapeau noir de Daech, honni, terrifiant, a remplacé celui qui
symbolisait la conquête de l’océan aqueux au 17ème siècle, le drapeau pirate. Sans fin le téléjournal nous parle de la guerre ailleurs, de la prise successive des villes d’un Orient lointain aux mains des hommes de Daech. Mais qui pourrait encore longtemps se mettre des oeillères et ne pas voir cette guerre de tranchées diffuse qui sillonne nos contrées?

Le parallélisme des drapeaux noirs pirates et djihadistes mérite qu’on s’y arrête: en comparant les drapeaux, je conduis simplement un cran plus loin le parallélisme que le théologien et éthicien protestant Olivier Abel a esquissé entre les abordages d’hier et d’aujourd’hui (Clivaz 2015). Comme il l’explique, «le temps des flibustiers est ouvert, et particulièrement dans les Caraïbes il fleurit entre 1630 et 1670. [D]ans les nouveaux mondes, tout est offert à profusion par la divine Providence. […] On n’est plus dans une économie du don et de l’échange, mais de la “prise”, que l’on retrouve jusque le titre d’un livre du philosophe hollandais Grotius, Le droit de prise. La tempête de l’histoire a brisé tous les liens» (Abel 2009a, 108). C’est ainsi, «sur l’océan il n’y a plus ni roi ni pape, on est seul avec Dieu, on a tout quitté. Obligés de vivre chaque jour sans être trop assuré du lendemain, on sait vite qu’il est impossible de s’approprier la mer, de la retenir entre ses doigts. Les individus cependant sont ainsi déliés pour contracter des alliances nouvelles, des libres alliances : le droit de partir est la condition du pouvoir de se lier. Et la grande question politique deviendra alors peu à peu “comment rester ensemble” alors qu’on peut toujours partir, se délier» (Abel 2009b, 114-115).  Au 17ème siècle, «parce que sur l’océan tout se délie,  il faut repenser les amarres, les attaches, les cordes, les nœuds, et les pactes» (Abel 2009a, 108).

Il n’y a pas grand chose à rajouter. L’océan, c’est la moindre parcelle de nos territoires. Il nous faut urgemment repenser «comment rester ensemble», repenser nos amarres, nos attaches, nos cordes, nos pactes. Et vite, car déjà ceux qui estiment savoir penser pour nous préparent de nouveaux liens obligés : Theresa May tente de se dédouaner en souhaitant «réguler le cyberspace», comme le commente sceptique un article de Wired du 6 juin.

Vous avez déjà tenté d’enfermer l’océan fait d’eau et de sel, vous? Vouloir mettre Internet sous chape s’apparenterait à la même naïveté. Commençons simplement par nous rendre compte que de nouveaux drapeaux noirs nous indiquent les pirates d’aujourd’hui, sans territoire, sans pacte, sans alliances fixes. Ce n’est qu’après avoir mesuré le dérisoire de nos petites barques, lémaniques ou autres, qu’une prise de conscience à large échelle pourra être à même de soutenir ceux et celles qui  oseront prendront le large pour tenir tête aux pirates. Et, in fine, repenser les pactes et les alliances, pour permettre des voyages aux risques mesurés sur les océans en ligne et sur la terre ferme.

Abel, Olivier. L’océan, le puritain, le pirate. Esprit 356 (2009a), p. 104-110.

Abel, Olivier. Essai sur la prise. Anthropologie de la flibuste et théologie radicale protestante. Esprit 356 (2009b), p. 111-123; http://olivierabel.fr/nuit-ethique-les-cultures-et-le-differend/pirates-puritains.php (consulté le 06.06.17).

Clivaz, Claire. En quête des couvertures et corpus. Quelques éclats d’humanités digitales. Dans Carayol Valerie & Morandi Franc (éd.), Le Tournant Numérique des Sciences Humaines et Sociales, Pessac, MSHA, 2015, p. 97-109.

Noël, Hanouka, Diwali: nos patrimoines culturels immatériels… et numériques ?

2016 aura été une première pour la Suisse : pour la première fois, l’une de nos traditions a été reconnue comme «patrimoine culturel immatériel» (PCI) par l’UNESCO. Il s’agit de la fête des vignerons, présentée par une video enjouée qui montre bien l’ancrage de la fête dans une micro-société. Le carnaval de Bâle est en examen.

Lumières de la fête de Diwali, auteur: Indianhilbilly; © CC BY-SA 2.0, wikicommons

Cette démarche de l’UNESCO nous fait à nouveau flirter avec les contradictions de nos perceptions de «l’immatériel» (voir le blog du 2 juillet dernier). Ce patrimoine «immatériel» se matérialise en fait de plus en plus via le support digital : le voici enregistré, filmé, expliqué, commenté par les acteurs anonymes mêmes qui le portent. Comme l’explique Hughes Sicard dans le récent collectif Patrimoine culturel immatériel et numérique, lorsque l’UNESCO a ouvert la démarche du PCI en 2003, les textes fondateurs n’impliquaient pas le numérique, mais celui-ci avait été mentionné dès les discussions préparatoires de l’entreprise dès 1989 [1].  La matérialité digitale nous appelle à revisiter encore autrement notre perception de l’immatériel, pour penser ce patrimoine culturel qu’on estimait volatile.

A l’heure où la terre s’est enfoncée dans la nuit la plus sombre depuis 500 ans, nous dit-on, j’ai pour ma part bien envie de promulguer «patrimoine culturel immatériel» mondial toutes nos fêtes de la lumière : Noël, la fête chrétienne du 25 décembre ; Hanouka, la fête juive des lumières, qui a lieu cette semaine en 2016 ; ou Diwali, la fête indienne des lumières, en automne. Le fait de devenir «patrimoine culturel immatériel» pourrait-il protéger un temps soit peu nos marchés de Noël, devenus si fragiles depuis quelques jours ? Faut-il se dépêcher de les numériser pour qu’au moins on puisse s’y rendre virtuellement, en toute sécurité, muni de lunettes ad hoc ? Arrivés à ce point on hésite, on regrette même peut-être déjà de tant vouloir numériser cet héritage immatériel, de la fête des vignerons au vin chaud. Et pourtant, ce ne sont certes pas les lunettes virtuelles qui sont en train de nous contraindre à protéger nos marchés: nous n’avons pas eu besoin d’attendre leur arrivée pour avoir de la peine à regarder la réalité en face.

Incertaine, notre génération hésite entre le matériel, le virtuel, l’immatériel, et «on avance peu à peu, comme un colporteur d’une aube à l’autre», selon les mots de Philippe Jaccottet. On avance peu à peu d’une fête des lumières à l’autre, dans un marché de fin d’année aux dimensions planétaires. Et vous, mettrez-vous du matériel, de l’immatériel, du virtuel, du réel au pied de votre sapin ? Nous en avons débattu le 24 décembre au matin sur RTS la 1ère, dans l’émission d’Antoine Droux.

 

[1] Hughes Sicard, «Le numérique au secours du patrimoine culturel immatériel ?», dans Patrimoines culturel immatériel et numérique, Marta Severo et Martine Cachat (dir.), L’Harmattan, 2016, p. 32-40 ; ici p. 32 : «Au cours des années 1990, les réunions d’évaluation de la Recommandation de l’Unesco sur la sauvegarde de la culture traditionnelle et populaire (1989) laissent transparaître des questionnements sur les possibles effets de l’émergence des nouvelles technologies».

Penser la terreur, quinze ans plus tard

La philosophe new-yorkaise Giovanna Borradori réussira un coup de génie pour penser et dire le «9/11», les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. Elle saisit l’occasion d’interviewer rapidement à New-York ses collègues Jacques Derrida et Jürgen Habermas, lors de rencontres déjà agendées auparavant, et en fait un ouvrage publié en 2003. Philosophy in a time of terror – Philosophie pour un temps de terreur – est resté mon regard de référence sur ces événements, précisément parce que les trois voix qui y discutent le font avec leurs émotions, sans chercher à rejoindre un impossible espace neutre, mais sans cesser non plus de penser, à chaque instant.

Oeuvre d'art sur le 9/11 (12.04.03); auteur: Robert Schnitzler; CC BY-SA 3.0, wikicommons
Oeuvre d’art sur le 9/11 (12.04.03); auteur: Robert Schnitzler; CC BY-SA 3.0, wikicommons

D’abord cette remarque aussi simple que judicieuse d’Habermas: l’ampleur de l’événement se mesure au fait que chacun se souvient de ce qu’il faisait à ce moment-là (p. 26). Cela fonctionne-t-il pour vous? Beaucoup de personnes m’ont confirmé se souvenir absolument du cadre et de l’instant où ils ont appris la nouvelle. J’étais occupée pour ma part à aller chercher deux de mes enfants à l’école, la troisième en poussette. Dans la rue ensoleillée d’un paisible bourg vaudois, j’ai rencontré un garçon d’une dizaine d’années qui courait en criant la nouvelle de l’attentat. Nous étions presque dix heures plus tard. C’était un autre temps, un autre monde, tout allait plus lentement: on le réalise à voir, dans le flash spécial de la TSR, une assistante amener une feuille de papier après l’autre, sans doute avec les dernières infos, au journaliste Xavier Colin. Pas d’écran virtuel devant lui, juste du papier.

Absorbée dans mes tâches familiales, je n’ai découvert les images des attentats que le lendemain, je crois. Peut-être ce décalage né de ma vie concrète avait-il contribué à me faire sentir d’entrée en opposition à cette autre déclaration d’Habermas: «Le 11 septembre pourrait peut-être être appelé le premier événement historique mondial au sens strict: l’impact, l’explosion et le lent écroulement […] ont littéralement pris place devant ‘le témoignage oculaire universel’ (the universal eyewitness) d’un public global» (p. 28). De fait, cette impression très «fin de millénaire» d’une télévision qui se fait oeil universel a très vite été reconfigurée par l’avènement des réseaux sociaux, démultipliant les points de vue, et donnant à voir ce qu’on ne voyait pas. Nous n’en étions pas encore là en 2001.

Reste en deuxième partie d’ouvrage l’appel passionné de Jaques Derrida à l’hospitalité  inconditionnelle plutôt qu’à la tolérance, dont on a fait des maisons, précise-t-il (p. 128). Quinze ans plus tard, il faut continuer à oser lever le regard vers le sommet des tours et vers l’hospitalité inconditionnelle. Même si depuis 2001, et au cours des quinze dernières années, toutes les conditions ont été réunies pour que nous ayons de quoi écrire un deuxième tome, qu’on pourrait nommer Theology in a time of terror. Des volontaires pour les interviews?

Renverser son point de vue sur le monde? Une question de temps

Un article récent de la RTS a rappelé un projet mené par la Haute Ecole des Arts de Berne (HKB) en 2012-2013, «View points. The World in Perspective». Dans ce projet, un site simple mais efficace vous permet de choisir une entrée pour vous entraîner à voir le monde autrement qu’avec l’Europe au centre. On se prend vite au jeu de ces mondes qu’on peut faire varier à l’infini, sauvegarder sur son ordinateur ou partager sur Facebook.

http://worldmapgenerator.com, projet HKB
http://worldmapgenerator.com, projet HKB

A faire le monde autrement, on pourrait espérer libérer nos esprits des limites imposées par la cartographie occidentale moderne, qui a créé des «positions sans identité» selon les termes de Gayatri Chakravorty Spivak [1]. Daniel Rosenberg and Anthony Gratton ont fait une critique similaire des chronologies qui, depuis 250 ans à peine, ont formaté nos représentations du temps et de l’histoire [2]. La culture digitale, avec sa diversité d’instruments souvent ludiques, va-t-elle permettre l’émergence de la diversité des mondes, ou tout au moins de la diversité de nos représentations du monde?

A lire l’enthousiaste compte-rendu par Carole Kouassi de l’invention d’un «téléphone sans fil, sans carte SIM et plus important encore, sans crédit» par Simon Petrus, Namibien de 19 ans, on se prend presque à croire qu’avec peu de choses, on pourrait renverser jusqu’à l’égalité des chances dans ce monde, qui sait. L’annonce de cette invention m’a rappelé qu’en 2008, un jeune Texan, Zacary Brown, avait gagné 20’000$ de la fondation Rockefeller pour construire un prototype de routeur solaire sans fil, dans le cadre d’un challenge InnoCentive, à destination d’une région en Inde. Le projet avait enthousiasmé Michael Nielsen qui y consacrait tout un passage dans son ouvrage Reinventing Discovery [3]. Que s’est-il passé depuis? Zacary Brown a fait ce à quoi il s’était engagé, et créé deux prototypes de routeurs solaires sans fil, prêts à être testés. Mais je n’ai pas trouvé plus d’information passé ce stade. L’outil a-t-il été efficace? Et si oui, où est la firme qui s’en est emparée et a recouvert les bidonvilles, d’Inde ou d’ailleurs, du précieux instrument? On attend de voir, tout comme pour ce téléphone sans crédit ni opérateur. Le point de vue occidento-centré, qu’il soit cartographique ou économique, ne laisse pas si aisément que cela renverser. A moins que nous n’ayons d’autre raisons plus impératives que les cartes de l’HKB pour devoir nous rendre compte que la culture occidentale n’est plus le centre du monde.

[1] Haring Yan et Gayatri Chakravorty Spivak, “Position without Iden­tity: An Interview with Gayatri Chakravorty Spivak”, Positions: East Asia Cultures Critique 15 (2007/2), pp. 429­448; ici p. 430-431.

[2] Daniel Rosenberg et Anthony Grafton, Cartographies of Time. A His­tory of the Timeline, New York, Princeton Architectural Press, 2010; notamment p. 14.

[3] Michael Nielsen, Reinventing Discovery: the New Era of Networked Science, Princeton, N.J.: Princeton University Press, 2012; kindle 320-355.

«Mais par quel corps on commence ?». Des carnages en parallèle

«Mais par quel corps on commence ?» s’écrie Francesco, pompier de Syracuse, au moment d’entamer la tâche impensable. Avec son collègue il doit commencer à collecter les restes des 500 corps sénégalais encastrés dans un navire qui a sombré au large de la Sicile, et que les autorités italiennes ont décidé de remonter des eaux. Le Grand Format RTS du 22 juillet nous explique que les motivations sont multiples à l’origine d’une telle opération, menée sur 12 jours, 24 heures sur 24, et qui a déjà coûté dix millions : la scientifique de service nous fait bien comprendre l’importance de ce qui va être une base de donnée unique au monde. Mais la douleur des familles motivent les gestes de la plupart.

La RTS a eu le courage de glisser au début du reportage deux photos des corps dans le navire, prises par un anonyme : vous les voyez, et votre cerveau immédiatement croit voir des images couleur de Nuit et Brouillard (1956). Cette impression, aussi fulgurante que violente, est confirmée peu après par les commentaires des pompiers qui comparent ce qu’ils ont découvert aux charniers des camps de concentration.

Max Slevogt: Einfahrt in den Hafen von Syrakus, 1914, domaine public
Max Slevogt: Arrivée dans le port de Syracuse, 1914, domaine public, wikicommons

Dans cet été de plus en plus rouge, il est sans doute urgent de se demander «par quels corps on commence», car cette question relie de manière incisive nos divers désarrois suscités par des charniers résultants de folies meurtrières disjointes : charniers des vaisseaux naufragés, charniers des attentats terroristes, ou des folies meurtrières individuelles, ou encore charniers des violences militaires. Dans notre mémoire collective, les amas de corps sur sol européen commencent à s’entasser, à s’inscruster, au risque de nous faire oublier les monceaux des dépouilles de ceux qui rêvaient d’y venir, dans cette Europe. Alors qu’il est encore impossible de commencer à comprendre ce qui nous arrive, en Europe et au seuil de l’Europe, je saisis la question de Francesco comme une invitation urgente à ne détourner les yeux d’aucun de ces carnages en parallèle, jusqu’aux tréfonds de la câle du navire sénégalais. C’est là que les pompiers de Syracuse ont commencé pour nous.

Pourquoi les chinois foncent sur la reconnaissance vocale

Rien de nouveau sous le soleil, pourrait-on penser à lire le titre de ce blog. On le sait, les chinois font tout très vite (et moins bien, espère-t-on toujours secrètement), alors pourquoi pas aussi la reconnaissance vocale!

En décembre dernier, la célèbre MIT Technology Review proclamait en tous cas que Baidu, compagnie leader en recherche sur l’Internet en Chine, avait développé «un système vocal qui peut reconnaître le discours anglais et mandarin mieux que les personnes, dans certains cas». Le nouveau système repose entièrement sur la capacité d’apprentissage en profondeur de la machine (“deep learning”) : elle a appris à reconnaître les mots en écoutant des milliers d’heures de transcriptions audio, comme un petit enfant, a-t-on envie d’ajouter.

Mais l’intriguant de cette course en avant repose sur ce qui la motive: les innombrables sinogrammes du mandarin sont impossibles à transmettre rapidement sur clavier, et les chinois rechignent à utiliser le système phonétique d’équivalence entre les caractères latins et le mandarin. Culture digitale aidant, l’oralité se fait ici plus efficace que l’écrit, si elle débouche sur une reconnaissance vocale effective.

Il conviendrait de prendre le temps de mesurer les implications gargantuesques d’un temps où l’oral pourrait sérieusement reprendre la main sur l’écrit, en provocant un renversement de l’équation pouvoir-savoir au sein de populations qu’on nomme “illettrées”. Verra-t-on un jour à nouveau en occident, comme dans l’Antiquité et jusqu’au 18ème siècle, une proportion plus importante de lecteurs que de personnes sachant lire et écrire ? La question se fait chaque jour moins farfelue.

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Stèle syriaco-chinoise, Baghdad, 781; domaine public; auteur du dessin: Henri Havret, 1895; wikicommons

Mais l’enthousiasme de Baidu nous campe en premier lieu dans le face à face Orient-Occident, comme l’explique avec enthousiasme Andrew Ng, brillant chercheur de Stanford aujourd’hui directeur scientifique de l’entreprise chinoise: «historiquement, on a vu le chinois et l’anglais comme deux langages totalement différentes… les algorithmes d’apprentissage sont maintenant si généraux que vous pouvez simplement apprendre». Aux racines de ce développement se trouve donc l’espoir un peu fou de surmonter l’hétérogène des cultures. Cet espoir a toujours existé, comme le montre cette stèle érigée en 781 par un patriarche chrétien syriaque à Bagdad, étudiée avec ardeur à l’Université de Nimègue: elle met en vis-à-vis caractères syriaques et chinois. On a toujours rêvé d’équivalence, on a toujours voulu mettre son identité dans les mots de celle de l’autre. Rien de nouveau sous le soleil, donc si ce n’est que la stèle avait au fond un solide avenir devant elle, celui qu’accorde la pierre.