Pourquoi restons-nous attachés aux sociétés de surveillance?

La lecture qui me fut imposée au gymnase de Cent ans de Solitude, de Gabriel Garcia Márquez, a fortement marqué mon imaginaire d’alors. En particulier la description des célèbres « croix violettes », indiquant dans l’agenda de l’héroïne tous les jours interdits au devoir conjugal : «Fernanda portait sur elle un précieux almanach avec des petites clés dorées, dans lequel son directeur de conscience avait marqué à l’encre violette les jours d’abstinence dans les rapports des époux. En retirant la Semaine sainte, les dimanches, les fêtes de précepte, les premiers vendredis du mois, les retraites, les sacrifices et les empêchements périodiques, la partie utile de son annuaire se réduisait à quarante deux jours éparpillés dans une forêt de croix violettes » [1]. Souvenir littéraire d’un temps où l’Eglise catholique aura régi de près une bonne partie du vécu des couples, du moins dans la société bourgeoise.

Wikicommons, CC BY-SA 3.0, auteur: Nicolas Halftermeyer

Mais les croix violettes, qui dans mes souvenirs estudiantins représentaient jusqu’à il y a peu le sommet de la coercition gratuite, viennent d’être largement détrônées par ce qu’a voté le parlement ce printemps dernier, en acceptant les propositions d’assureurs privés pour surveiller les « mauvais » assurés : « Outre les enregistrements visuels et sonores, le projet permet des techniques de localisation de l’assuré, comme les traceurs GPS fixés sur une voiture. A la différence des enregistrements, l’autorisation d’un juge sera nécessaire dans ces cas. Des drones pourraient également être utilisés, à condition qu’ils servent à la géolocalisation et non à une observation. La surveillance ne sera pas limitée à l’espace public, comme les rues ou les parcs. Elle sera effectuée aussi dans des lieux visibles depuis un endroit librement accessible, par exemple un balcon ».

Je reste encore incrédule à lire ces lignes des semaines plus tard, espérant toujours qu’il s’agisse d’un passage d’une nouvelle du K de Dino Buzzati, ou autre récit fictionnel. Mais apparemment, c’est bien ce que notre parlement a voté, et c’est un soulagement de savoir que le référendum concerné a abouti en 62 jours, rapidité record. Nous nous prononcerons donc sur ces règles kafkaïennes. Mais comment est-il possible que des politiciens aient pu considérer comme positive une telle société de surveillance, qui plus est à l’égard des concitoyens déjà fragilisés?

Elle enracine de fait sa légitimé dans la 2ème moitié du 18ème siècle, où la transparence devient un projet politique, juridique et moral, jusque dans les droits de l’homme et du citoyen (1789, art. 15). Comme le résume Michel Foucault, «une peur a hanté la seconde moitié du XVIIIe siècle: c’est l’espace sombre, l’écran d’obscurité qui fait obstacle à l’entière visibilité des choses, des gens, des vérités. Dissoudre les fragments de nuit qui s’opposent à la lumière, faire qu’il n’y ait plus d’espace sombre dans la société, démolir ces chambres noires où se fomentent l’arbitraire politique, les caprices du monarque, les superstitions religieuses, les complots des tyrans et des prêtres, les illusions de­ l’ignorance, les épidémies» [2].

Le drône qui vous suit par monts et vaux n’est finalement que l’acte extrême de cette poussée de la modernité vers la transparence, en régime de continuité culturelle. Le parlement n’a fait qu’aller jusqu’au bout de cette logique en votant ces nouvelles mesures. Heureusement, un groupe de citoyens, soutenu ensuite par les partis de gauche, se sont mobilisés, laissant ainsi à tous les citoyens le temps de réfléchir à ces propositions. Pour moi, c’est sans appel: elles sont à bannir à l’instar des croix violettes. Le seul usage du drône qui pourrait commencer à me convaincre de l’utilité de cet instrument est cette vidéo publiée par le Temps. L’attention tendre apportée à ces petits faons accorde au drône un droit de cité malgré tout.

https://www.letemps.ch/images/video/suisse/drones-sauver-faons

[1] Gabriel Garcia Márquez, Cent ans de solitude, Paris, Point Seuil, 2007, p. 237.

[2] Merci à Sandrine Baume, professeur associée au Centre de droit comparé à l’Université de Lausanne, pour cette citation: M. Foucault, « L’œil du pouvoir », in Dits et écrits II, 1976-1988, Paris, Gallimard, 2001, p.

La vie n’est pas «données» : la gouvernance algorithmique et nous

« La vie n’est pas donnée », tel est le titre d’un article d’Antoinette Rouvroy, docteur en sciences juridiques de l’Institut Universitaire Européen, un article qui fera date, à mon sens, dans la réflexion sur la gouvernance algorithimique. Cette gouvernance décrit la manière dont nous sommes menés par les innombrables traces numériques que nous laissons de gauche et de droite, tels des cailloux involontaires du Petit Poucet. Rouvroy affirme dans ce texte que la gouvernementalité algorithimique souhaite désormais dominer la « puissance » des sujets, soit leur capacité à être inattendus, non prédictibles [1].

Wikicommons, CC BY-SA 3.0; auteur: DL5MDA

Un récent Temps présent sur la police prédictive nous met sous les yeux le potentiel de ce type de gouvernance, qui pourrait s’aventurer à annoncer le méfait avant qu’il ne soit commis. Chercheur à l’ETHZ, Marcello Ienca peint également, dans un article du Scientific American, un monde où « dans le futur, le contrôle des cerveaux pourrait remplacer le clavier et la reconnaissance vocale devenir le premier moyen d’interaction avec les ordinateurs ». Il ajoute que des juristes s’activent déjà pour définir ce que serait alors la « liberté cognitive » ; on a aussi un nom pour dire la manière dont un cerveau contrôlé pourrait être hacké : le brainjacking, le hacking des cerveaux. Le temps du « lavage de cerveaux » nous guetterait-il donc à nouveau ?

Chacun de nous peut réagir différemment à ce type d’information, mais crier « au loup, au loup » ne servira à rien. Antoinette Rouvroy, quant à elle, cherche à réagir en réveillant notre confiance en nos capacités, ou dans notre « puissance » de sujets non encore munis de puces électroniques : nous avons encore la possibilité d’échapper parfois à toute prédiction. Elle précise que « de cette puissance des sujets, il ne peut être rendu compte par des chiffres, par des données, mais seulement par des mots et toujours dans l’après-coup, sur le mode de la fabrication singulière, ou de la “comédie”, ou encore de la rationalisation contrefactuelle, à contretemps » [1]. Sera-ce un vœu pie ? Ou alors une discipline de la non-coïncidence à travailler, à pratiquer, à renforcer ? Je pencherai pour le second choix, en raison du titre de l’article de Rouvroy qui joue sur l’idée courante que la vie nous a été donnée, alors que nous avons précisément désormais à arracher des parcelles de vie aux données : « La vie n’est pas donnée».

C’est un tournant radical de conception qui est proposé dans ce titre, et j’aimerai le soutenir également du point de vue d’une lecture théologique des débats autour des données. Car le divin est très (trop) souvent de retour dans ces débats. Il est par exemple assez surprenant de lire que le président français, dans un récent discours sur l’intelligence artificielle (IA) aurait affirmé que « désormais, les machines contemporaines aidant l’Homme à agir par calcul, elles le rapprochent un peu du Dieu ». C’est le calcul et la gouvernance qui sont érigés dans ce propos au rang de divinité, rédupliquant une théologie trop immédiate de la volonté qui guiderait toute chose, grand architecte oblige. Mais cette lecture n’a jamais été, heureusement, qu’une piste théologique parmi d’autres.

Si nous voulons réclamer une vie qui n’est pas donnée – ou tout au moins qui n’est pas à tout instant faite d’un tissus de données et peut encore prétendre à des espaces de non-prédictibilité –, il nous appartient de nous initier et de nous exercer à une « culture de la prise », qui était celle des flibustiers sur l’océan au 17èmesiècle, comme le rappelle le théologien protestant Oliver Abel : « on n’est plus [ici] dans une économie du don et de l’échange, mais de la “prise”, que l’on retrouve jusque le titre d’un livre du philosophe hollandais Grotius Le droit de prise ». C’est dans le geste inverse de la dépossession que les sujets pourront encore expérimenter quelque chose de leur « puissance » et réclamer une vie qui n’est pas (que) données. Ou pour le dire avec les mots d’Olivier Abel, « le droit de partir est la condition du pouvoir de se lier ». A nous de décider si le networking aura ou non raison de notre puissance.

  

[1] A. Rouvroy, « La vie n’est pas donnée », Le gouvernement des données. Etudes Digitales 2 (2017), p. 196-217 ; ici p. 198 : « La cible ou le “projet” de la gouvernementalité algorithmique ne serait plus, comme dans le biopouvoir décrit par Foucault, la folie, la maladie, le crime, la déviance, les enfants ou les pauvres, mais plutôt ce qui, des comportements possibles des personnes échapperait au calcul et à l’optimisation, c’est-à-dire, leur “puissance”. On peut définir cette “puissance” comme ce dont ils sont capables mais dont on ne peut à aucun moment être assuré, c’est-à-dire leur capacité à ne pas être là où ils sont attendus, en somme : leur non-coïncidence avec tout “profilage”, toute “prédiction” ».

 

Etre baptisé ou prendre la communion en ligne ? Eglises et virtuel

A l’orée de la semaine des célébrations de Pâques, qui vont rassembler les chrétiens dans les églises, il est surprenant d’observer des premières réflexions ou tests pratiques sur le vécu en ligne de deux rites en usage dans l’ensemble des Eglises chrétiennes : le baptême et la communion (Eucharistie ou Sainte-Cène). Le premier rite implique de l’eau et signifie l’entrée dans la communauté ; il est célébré une seule fois dans la vie d’un/e chrétien/ne. Le second implique du pain et du vin, met le croyant en communion au divin, et est répété fréquemment au cours de la vie des croyants. A priori, rien qui ne puisse donc être vécu en ligne, le pain ou l’hostie pixellisés n’étant pas de mise. Et pourtant.

Arnad (Aosta Valley). Saint Martin parish church: Fresco of the mass of Saint Gregory (15th century) – detail: Eucharist. CC BY-SA 3.0; auteur: Wolfgang Sauber; Wikicommons

En avril se tiendra au CODEC Research Center de l’Université de Durham (UK), premier centre européen de recherche en théologie digitale, un colloque consacré aux « sacrements et à la liturgie dans les espaces numériques ». Le site d’inscription présente ainsi l’événement : « En ces temps de développements technologiques très rapides, la question de l’Eglise en ligne est à la fois d’actualité et très polémique. Le christianisme est profondément enraciné dans l’Incarnation [1] et ce qui est tangible, avec un attachement viscéral aux symboles et sacrements d’appartenance. Joignez-vous au CODEC Research Center et à ses invités de marque pour un symposium qui va explorer les questions des espaces sacramentels et liturgiques numériques ».

Si ce colloque a lieu, c’est que les discussions sur le baptême et la communion en ligne sont déjà présents dans le monde anglo-saxon depuis quelques années. On a  ici une différence de sensibilité culturelle. Si vous cherchez «baptême en ligne» via votre Google préféré, vous ne trouverez pas d’indications de baptême virtuel, mais de quoi être mis en contact avec les Eglises qui célèbrent des «vrais» baptêmes. Par contre, si vous tapez «baptism online», vous en trouverez plusieurs exemples : la vidéo d’une Eglise évangélique américaine ayant célébré en 2008 déjà un baptême en ligne, la candidate s’immergeant dans sa baignoire à domicile, ou des discussions sur ce type de pratiques. En 2016, l’Eglise protestante d’Ecosse l’a même évoqué en Synode, pour y renoncer dans l’immédiat. Le colloque de Durham signale que le sujet n’est pas clos.

Et bien sûr, si vous souhaitez vivre le rite de la communion à domicile, tout existe en ligne via certaines Eglises anglo-saxones : elles proposent de joindre un service organisé à une heure précise, ou des liturgies en vidéo pour communier ad libitum. Les Eglises les plus institutionnalisées, catholique, anglicane, réformée, luthérienne, ne semblent pas avoir franchi ce pas pour l’heure, même en contexte anglo-saxon. Tant mieux, pensera-t-on ! Il paraît bien normal de commencer par être interloqué devant ce type d’initiative, particulièrement si vous appréciez le fait de participer à un service liturgique dans une église de pierres, portés par la musique, la prière et la communauté. Mais si des pratiques s’établissent, même au sein d’Eglises moins traditionnelles, elles méritent d’être observées et réfléchies, comme le fait l’Université de Durham.

En première réaction, il me semble que le baptême, puisqu’il est un geste unique et profondément communautaire, peut difficilement être dissocié de son cadre liturgique public et collectif. L’Eglise Evangélique Réformée Vaudoise a toujours insisté pour que le baptême soit célébré dans le cadre de la communauté qui se rassemble le dimanche, et non pas de manière privée, alors qu’elle célèbre des Sainte-Cènes à domicile. La question de la communion en ligne pose naturellement beaucoup de questions du point de vue de la théologie des ministères, et peut-être faudrait-il trouver un terme spécifique pour ces moments vécus derrière son écran, à domicile. En France, les catholiques ont par exemple nommé «ADAP», assemblées dominicales en l’absence de prêtre, les célébrations dominicales qui ont lieu sans prêtre, conduites par un laïc, et où on distribue la communion sans célébrer la messe. Ces «communions en ligne» pourraient se rapprocher de cet état d’esprit, mais viser, à mon sens, un public différent de ceux et celles qui se déplacent à une célébration dans les églises physiques.

En effet, dans la pratique des visites pastorales, on rencontre fréquemment des personnes qui disent prier tous les jours, mais n’ont aucune autre pratique religieuse. Ce lien au divin très intime, mais fort et régulier, pourrait peut-être s’ouvrir à un aspect plus communautaire avec ce type de participation en ligne à des célébrations, avec ou sans communion. Il s’agirait alors d’un «plus communautaire», et non pas d’une perte de cette dimension. Le monde de l’internet n’est pas qu’une usine à isoler : accompagné par des Eglises qui sont prêtes à s’adapter à leurs contemporains, ce monde virtuel pourrait aussi permettre de rejoindre autrement celles et ceux qui prient régulièrement, mais sans plus avoir de contact avec une Eglise. Ils sont nombreux en Suisse.

[1] On appelle « incarnation » en christianisme l’accent mis sur l’anthropologie, le corps, les chrétiens considérant que Dieu s’est incarné en Jésus-Christ : https://fr.wikipedia.org/wiki/Incarnation_(christianisme)

Vers les «communs» de l’information : la mue des bibliothèques

Le reportage de la RTS En terrain connu «Les bibliothèques: la culture numérique», diffusé samedi soir 10 mars au téléjournal, a mis en lumière ce que nous ne pouvons plus ignorer: la mutation numérique des bibliothèques, ici en particulier les bibliothèques publiques. La bibliothèque de la Cité à Genève inaugurait en effet ce 10 mars un nouvel espace entièrement consacré à la culture numérique, un lieu d’animation et de formation. Il est clairement complémentaire à l’espace papier, comme le souligne Virginie Rouiller, responsable de l’établissement. Ce n’est qu’outre-Atlantique qu’on voit des bibliothèques qui ont entièrement renoncé au papier. C’est tant mieux, en effet, qu’on s’attache à conserver des objets et des espaces «déconnectés», en particulier pour la lecture loisir: qui de nous n’en ressent pas chaque jour davantage le besoin, pour rompre avec le rythme numérique souvent frénétique ?

Il n’empêche, l’espace inauguré est vraiment novateur: sur 110 mètres carrés, on peut par exemple faire de la robotique, s’initier au code ou à la programmation, apprendre une langue, louer un livre électronique, et à tout âge. Sami Kanaan, conseiller administratif de la Ville de Genève, relève judicieusement dans le reportage que la « bibliothèque est un troisième lieu entre la maison et le travail, gratuit, bienveillant, accueillant ». C’est à mon sens effectivement d’un tel lieu tiers dont nous avons besoin pour apprivoiser la tempête des nouvelles technologies. Reste que ce type d’évolution demande au bibliothécaire d’être à la fois un « conseiller, un animateur et un formateur » : ici comme ailleurs, des mutations professionnelles sont à l’agenda, qui demanderont que politique, économie et éducation s’accordent à mettre un accent sur la formation continue.

Université de Sheffield (UK); CC BY-SA 2.0; auteur: Chris J. Dixon; wikicommons.

Et qu’en est-il du côté des bibliothèques académiques? Sans passer en revue ici les nombreuses innovations de nos bibliothèques académiques suisses, menées depuis des années en particulier par la BCU de Lausanne, je mettrai en évidence un exemple particulièrement stimulant, l’Information Commons du campus de Sheffield (UK). Ce nouveau lieu a osé réunir centre informatique et bibliothèque, et les renommer, en 2007 [1]. Un tel regroupement est la reconnaissance que la matière même de la connaissance a muté vers le support d’écriture et d’expression numérique. De cette reconnaissance a naturellement découlé un changement de nom : la «bibliothèque», qui signife «l’endroit où on pose les livres», est devenue à Sheffield l’Information Commons, les «Communs de l’information».

Ce changement a été pensé en profondeur et est commenté sur le site web de l’institution elle-même: «Le terme de «communs» est devenu désuet au Royaume-Uni durant les derniers siècles – à part, bien sûr, pour désigner la maison basse du parlement. Mais c’est un bon vieux mot anglais, utilisé à l’origine pour désigner les pâturages communs, avant que ne soient mises des clôtures entre le 15ème et le 19ème siècle. […] Nous avons choisi ce nom, parce que, comme «bibliothèque», il est enraciné dans l’histoire. En le réintroduisant au Royaume-Uni, nous signalons l’expansion incroyable et innovante de ce nouvel environnement d’apprentissage, qui, par ses ressources partagées, donne accès au monde de la connaissance». Via la référence aux pâturages partagés, Sheffield montre ici la même vision que Sami Kanaan pour les Information commons: des lieux ouverts et libres de partage du savoir.

En osant regrouper centre informatique et bibliothèque, en leur donnant un nouveau nom mais ancré dans l’histoire, l’Université de Sheffield a fait à sa manière la démonstration de l’importance du nom, si bien exprimée par Jacques Derrida dans son ouvrage Sauf le Nom: « Le nom : qu’appelle-t-on ainsi ? qu’entend-on sous le nom de nom ? Et qu’arrive-t-il quand on donne un nom ? Que donne-t-on alors ? On n’offre pas une chose, on ne livre rien et pourtant quelque chose advient qui revient à donner, comme l’avait dit Plotin du Bien, ce qu’on n’a pas » [2].

 

[1] Comme l’expliquer leur site web: «The Information Commons is a joint venture between Corporate Information and Computing Services (CiCS) and the University Library. Delivering high quality IT-enabled study spaces and 24 hour access to student materials, the IC provides a platform for developing innovative learning and teaching techniques».

[2] Jacques Derrida, Sauf le nom, Galilée, 1993. Ce passage se trouve à la première page du feuillet Prière d’insérer qui se trouve glissé au début du volume.

Ce restaurant qui n’existe pas : les réalités du virtuel

Les villages en carton pâte des westerns d’autrefois, on voit bien ce que c’est. Ce phénomène des «villages Potemkine» se donne aujourd’hui de manière franchement raffinée parfois. Exemple AstaZero, un site voulu par Volvo pour ressembler à un village de la région de New York, afin d’y tester leur prototypes. On en verra des images dans cet article, ainsi que d’autres exemples de villages «fake» construits dans le monde.

Mais apparemment, les réseaux sociaux peuvent désormais premettre aux plus habiles des architectes de la toile de construire des morceaux de réel entièrement virtuels. Ou bien est-ce du virtuel réel ? On sent que les mots commencent à manquer pour décrire ce qui est arrivé au vrai faux restaurant The Shed à Dulwich, Londres, sur TripAdvisor, annoncé comme «britannique, végétarian, et options véganes». Grâce au savoir-faire d’Oobah Butler, journaliste, ce restaurant qui n’existe pas va se retrouver pour quelques jours n°1 sur 18’092 restaurants. Butler a rédigé sur le fait divers un article online et deux vidéos.

L’aventure paraît si incroyable qu’on lit bien le texte et scrute les vidéos pour être sûr que le compte-rendu de l’aventure fake ne soit pas lui-même un leurre. Mais l’expérience a bien eu lieu : la nouvelle a passé à la télévision anglaise, comme on le voit dans la première vidéo. L’épisode est décrypté dans d’autres articles également (voir par exemple celui-ci). Il faut dire que l’auteur du canular – c’est ainsi qu’on aurait auparavant appelé cet épisode virtuel – avait l’habitude d’écrire de faux avis sur TripAdvisor, payés pour décrire des restaurants non visités. Butler connaissait donc bien le système. Mais de là à penser qu’on pouvait faire fonctionner la mécanique jusqu’au bout… De nombreux amis ont contribué à la production des recensions, pour conturner la technologie anti-scammer de TripAdvisor. On regarde pensif la vidéo de TripAdvisor qui présente le système de recensions comme garant d’authenticité…

 

Il aura fallu six mois à The Shed pour se retrouver numéro 1, au 1er novembre 2017. L’aventure se terminera par une mémorable réelle soirée avec quelques personnes, au domicile du journaliste, dont le jardin a très bien suffi à fair la promotion en ligne de The Shed. La technique principale aura été de dire que le restaurant n’était accessible que sur réservation… et qu’il était toujours plein.

On sourira naturellement de l’épisode. Mais peut-être pas tant que cela, au fond. Il a aussi quelque chose d’effrayant: il est un cruel reflet de la capacité de nos contemporains à croire sans plus voir pour de vrai, ainsi que de la capacité des réseaux sociaux à faire le buzz sans beaucoup d’efforts. On peut ici parler de «réalité du virtuel», au-delà du simple «effet de réel» bien connu en peinture ou en littérature. En poussant l’argument, on pourrait en effet imaginer que nous mangions dans le futur au restaurant chez nous, lunettes virtuelles sur les yeux, goûtant des aliments incertains dont heureusement le goût et l’odorat auront été modifiés par la puce implémentée dans notre bouche. C’est le statut de l’expérience et de l’expérimentation qui est à refonder… si nous voulons encore du réel dans notre virtuel !

On redessine les frontières des savoirs

Il y a un peu plus de deux ans, la Finlande avait annoncé vouloir remplacer les matières par un enseignement par sujets, comme l’expliquait cet article publié en mars 2015 dans The Independent. Dans une video de la BBC news, postée sur YouTube en mai dernier, on se demande à nouveau si les matières pourraient devenir un souvenir du passé. Elle montre notamment comment l’histoire de l’Antiquité et les données économiques de la Finlande peuvent se croiser dans un enseignement par thèmes.

Sous nos latitudes, on semble encore loin de vouloir en arriver à de telles décisions de restructuration des matières d’enseignement. Mais la reconfiguration des frontières des savoirs peut adopter des formes moins visibles, mais non moins efficaces. Par exemple, la passionnante Wellcome library [1].

Consacrée principalement à des ressources liées à la médecine, elle accueille par ce biais-là de plus en plus de documents portant non seulement sur l’histoire de la médecine, mais sur différents champs culturels, qui, pour certains, ne sont que peu liés à la médecine elle-même. Par exemple, cette base de données sur l’histoire locale du Royaume-Uni et de l’Irlande. De fait, la Wellcome library devient encyclopédique, à l’image de l’extraordinaire Codex Gigas, 13ème siècle, le plus grand manuscrit que nous ayons, et qui contient les textes les plus divers. Le regard encyclopédique sur le savoir n’a jamais été limité à une forme ou à une période.

Dans la ligne de la Wellcome library, une nouvelle réjouissante a été annoncée brièvement cette semaine par l’Université de Lausanne: la création d’un institut d’Humanités médicales, dirigé par le prof. Vincent Barras. Ethique, sociologie, philosophie, histoire sont annoncées notamment au sein de ce nouvel institut, dont le nom évoque des initiatives développées déjà depuis plusieurs années, par exemple au MIT à Boston. L’académie suisse des sciences naturelles empoigne du reste avec enthousiasme l’interdisciplinarité avec les sciences sociales et humaines autour d’une journée à Berne le 8 février prochain qu’elle annonce consacrée à l’informatique: «Importance de l’informatique aujourd’hui – visions pour demain». Quel meilleur exemple que la Wellcome library pour montrer à quel point le support numérique invite à l’interdisciplinarité.

On le voit, les sciences médicales et les sciences naturelles en Suisse n’attendent pas: elles partent à la conquête du dialogue et de la recherche collaborative avec les sciences humaines et sciences sociales. Gageons que de belles surprises et chamboulements sont au rendez-vous. La Finlande n’a qu’à bien se tenir!

[1] Merci à mon collègue Martial Sankar pour m’avoir fait découvrir cette bibliothèque en ligne.

Au-delà de la note de bas de page

La culture digitale procure parfois des nostalgies certaines : me voici prise d’une tristesse profonde à l’idée que nous perdons de plus en plus, dans l’écriture digitale, la note de bas de page, du moins dans sa forme clairement cadrée par la page. La page elle-même bat en retrait. La note de bas de page est pourtant au coeur du savoir faire du chercheur en sciences humaines et sociales, et je la pratique avec toujours la même assiduité dans ces articles de recherche de pointe, où parfois l’espace dévolu aux notes l’emporte sur celui dévolu au texte, au sein de la page.

Pourtant, on la sent en sursi. Comment survivrait-elle, du reste, au retrait de la page? Comment survivrait-elle surtout aux infinis possibles de référencement ouverts par l’écriture digitale? La transformation, la métamorphose de la note de bas de page, s’affiche comme un séisme à venir, un de plus. Pour évaluer la perte, pour décrypter un tant soit peu ce qui est en jeu, il faut s’approprier l’objet, lui faire face, et tenter de comprendre s’il mute ou disparait.

La note de bas de page n’a pas toujours été là. Elle est même l’un des signes forts de la gestation de la modernité, née au creuset de la culture imprimée. Anthony Grafton, dans une monographie qui a fait date sur la footnote, rappelle les démélés d’Etienne Pasquier avec ses amis lorsque dans une publication de 1560, celui-ci se lance à rapporter ses informations à des prédécesseurs. C’est l’autorité historique qui est ici en jeu, qu’on se pique de faire de l’histoire comme Pasquier, ou une pièce de théâtre historique, comme Ben Johnson (1605). [1] Par l’étendue des textes mis en circulation, la culture imprimée imposera petit à petit le référence, et la disposition typographique de la note de bas de page.

Cette dernière est pourtant clairement une convention ancrée dans une certaine culture, comme le rappellera le philosophe Jacques Derrida dans une conférence de 1988: «Le concept d’annotation stricto sensu (si une telle signification existe) a des limites imposées par certaines lois, institutions et conventions sociales qui ont leur propre histoire et leurs propres limites culturelles bien déterminées. […] D’autres cultures – même par exemple les cultures juive et arabe, peu éloignées de la nôtre – se servent d’une organisation intertextuelle de la page en élaborant une mise en page topographique suivant des règles et des évaluations d’ordre hiérarchique qui sont très loin de correspondre à ce que nous appelons annotation» [2].

Si notre manière occidentale de référencer est en mutation dans la culture digitale, il faut donc sans doute y voir l’indice d’un au-delà de nos paramètres culturels modernes. L’hyperlien défait l’organisation hiérarchique de la page. Il ajoute de l’information à tout moment, et celle-ci passe ainsi du statut de supplément ou d’ajout, depuis son lieu préservé de l’hors-texte, à celui de «texte en plus», de texte ailleurs, d’intertexte. Cette intertextualité – au sens littéral du terme – permise par l’hyperlien est de fait une gageur pour l’auteur. Il doit céder de sa superbe et de son pouvoir au lecteur, qui d’un clique peut se retrouver lui aussi face à la source, face à l’autre texte. Le lire, l’interpréter et en rendre compte.

La note de bas de page était le filet tendu au milieu du court dans la partie entre l’auteur et le lecteur. L’hyperlien les aligne l’un sur l’autre comme scribe en action et scribe à venir.

[1] Anthony Grafton, The footnote, Harvard University Press, 1999, p. 142-144.

[2] Jacques Derrida, trad. française de S. Pickford, revue par l’auteur, « Ceci n’est pas une note infrapaginale orale », La Licorne, n° 67 (« L’Espace de la note », dir. J. Dürrenmatt et A. Pfersmann), 2004, p. 11-12.

 

“Que les femmes se taisent dans l’assemblée”. Relire un manuscrit chrétien

En plein épisode médiatique des #metoo, entendre la Conseillère fédérale Simonetta Sommaruga faire le point à la télévision sur la femme dans la société suisse, le soir du 100ème anniversaire des femmes socialistes, ce n’est pas anodin. Il faut parler, encourage-t-elle, absolument, semble-t-il. Un tel discours, à ce niveau d’autorité, est si nouveau qu’il vaut la peine, pour chacun et chacune d’entre nous, selon ses compétences professionnelles, de s’interroger sur ce qui aura permis un si long silence imposé aux femmes, cantonnées des siècles durant à la sphère privée.

Certains passages de la Bible et leurs lectures auront contribué – contribuent encore, suivant les Eglises – à assimiler la femme à un être destiné au silence public. Mais ce qui est étonnant, c’est que la lecture même de ces passages dans les manuscrits anciens est en train d’évoluer, grâce notamment à la culture digitale, un facteur décidément prompt à rebrasser les cartes. Qu’on s’arrête à cet exemple.

Dans le Nouveau Testament, dans la première lettre aux Corinthiens 14, 34-35, l’apôtre Paul demande aux femmes de se taire dans l’assemblée: «34. Que les femmes se taisent dans les assemblées, car il ne leur est pas permis d’y parler; mais qu’elles soient soumises, selon que le dit aussi la loi. 35 Si elles veulent s’instruire sur quelque chose, qu’elles interrogent leurs maris à la maison; car il est malséant à une femme de parler dans l’assemblée». Or ce passage est en contradiction directe avec le chapitre 11 de la même lettre, qui invite la femme à se couvrir la tête pour prier et prophétiser en public (1 Co 11,5). 

Codex Vaticanus, 4ème siècle; © domaine public; 2 Th 3,11-18 et He 1,1-2,2

Cette contradiction célèbre n’a toutefois pas été suffisamment forte pour qu’on se mette vraiment à l’écoute de l’un des manuscrits les plus importants qui en fait mention, le Codex Vaticanus (4ème siècle de notre ère). Bien des chercheurs l’avaient regardé, lui ou son facsimilé, rangé à l’abri des bibliothèques. Mais ce n’est que depuis quelques années que les spécialistes des manuscrits du Nouveau Testament s’accordent à reconnaître que le passage porte indiscutablement des signes critiques indiquant qu’il a été ajouté au texte [1].

D’une certaine manière, ce manuscrit «parlait» depuis des siècles, sans être entendu. Il a fallu qu’il devienne accessible à beaucoup de personnes pour qu’on l’écoute enfin: aujourd’hui, chacun peut aller voir le folio en question. Cette expérience faite par ce vénérable manuscrit vaut aussi pour les femmes: plusieurs d’entre elles ont tenté de parlé, depuis longtemps, depuis toujours, mais encore fallait-il qu’elles puissent être entendues par beaucoup de personnes – via la culture digitale – pour que leur voix porte enfin. La sortie du silence s’organise, s’accompagne, se prépare. J’espère que ce mois d’octobre aura permis une réelle sortie du silence des femmes. Le chemin sera encore long, sans doute.

Le Codex Vaticanus offre encore un autre lieu de méditation sur le silence des femmes. L’Evangile selon Marc s’y conclut en 16,8 par les femmes qui fuient la tombe de Jésus, vide, et qui «ne dirent rien à personne, car elles avaient peur». Depuis le 4ème siècle, ce manuscrit conclut cet évangile par ce silence féminin apeuré, sauf qu’il laisse ensuite presque deux colonnes vides, un phénomène inattendu dans ce document. Selon un éminent collègue, on aurait là la preuve qu’il y avait une autre fin, ou qu’on aurait voulu en mettre une [2] : on ne saura pas. Mais toujours est-il que ces deux colonnes vides après Mc 16,8 peuvent servir d’image symbolique pour dire la possible sortie du silence, via cette interruption du texte biblique. Ce blanc – littéral – du texte a attendu patiemment son heure: que les lecteurs en ligne le regardent, le scrutent, s’interrogent à son propos. Ces deux colonnes sont autant d’espace laissé aux femmes pour qu’elles puissent une fois surmonter leur peur, briser le silence, et reprendre l’histoire [3].

[1] Philip B. Payne, “Vaticanus Distigme-obelos Symbols Marking Added Text, Including 1 Corinthians 14.34-5”, New Testament Studies 63 (2017), p. 604-625.

[2] Elliott, J. K., “The Last Twelve Verses of Mark: Original or Not?”, in Black, D. A. (ed.), Perspectives on the Ending of Mark, 4 Views,  Nashville, Broadman & Holman Publishers, 2008, 80-102.

[3] Lors d’un tout prochain colloque en sciences bibliques à Boston, Kimberley Wagner (Emory University) commentera ce texte en théologie pratique, comme exemple de sortie d’un traumatisme, dans une conférence intitulée “Le récit de la résurrection chez Marc (Mc 16, 1-8) pour prêcher le réveil d’un violent traumatisme”.

Ces mots qu’il nous faut apprendre à mesurer

Donc, il va nous falloir apprendre à parler aux machines. Et de la bonne manière, comme le montre Google Home. Né en 2016, ce «majordome» est arrivé cet été sous nos latitudes. Bien sûr, cet assistant de maison n’est pas encore au top de sa forme, et reste incapable d’écrire la dissertation de votre rejeton, mais n’empêche. Outre le fait que l’objet pourrait à terme relever jusqu’à vos faits et gestes, Anouch Seydtaghia souligne, dans un article du Temps en août dernier, le plus inquiétant de l’appareil, à mon sens : «Un autre prix à payer sera la raréfaction massive des sources d’information. Lorsque vous effectuez une recherche classique sur Google, vous jetez peut-être un œil aux trois, voire aux cinq premiers résultats listés. Mais lorsque vous interrogerez, par la voix, votre HomePod ou votre Echo, a priori un seul résultat vous sera communiqué».

Diantre, il va falloir mûrement réfléchir son propos! Et dire que nous nous sentons déjà tellement menés, guidés par la sélection algorithmique googelienne. Cet épisode, peu réjouissant au demeurant, appartient au retour de plus en plus clair de l’oralité face à l’écrit, comme je l’ai illustré dans des blogs précédents. Heureusement, d’autres signes en sont plus intéressants, bien que non moins interrogeants. L’association des éditeurs américains, annonce un article du 12 septembre publié dans ActuaLitté, «donne le livre audio comme nouvelle tendance. Les revenus liés au téléchargement de ce format ont augmenté de 29,6% sur les quatre premiers mois de l’année, en regard de 2016. Et même de 34, 4% sur le mois d’avril».

Certes, les livres audio existent depuis des décennies, mais la culture digitale nous réhabitue drastiquement à l’oralité. L’écrit doit désormais composer avec ce paramètre. Même les textes de la Bible semblent désormais être appelés au succès de leur écoute orale tout autant – plus? – que de leur lecture silencieuse sous forme écrite. L’application YouVersion, téléchargée plus de 287 millions de fois et mettant à disposition la Bible en 1115 langues, permet de voir en temps réel, dans un pays donné, combien de versets ou chapitres du livre vénérable sont lus dans leur version écrite… ou écoutés en audio. A l’évidence, la Bible s’écoute beaucoup sur YouVersion, même tendance que celle observée plus largement dans l’édition américaine.

Amazon nous propose désormais le «livre» en version tablette, audiolivre, MP3 ou CD… et papier tout de même. Mais la percée est là: l’écriture,  désormais, s’écoute. A quand les versions audio performées des oeuvres littéraires, vendues avec leur version livresque? C’est une Odyssée qui s’annonce: écouter ces mots qui, précisément, ont été mûrement mesurés, avant qu’ils ne parviennent à nos oreilles. Ecouter le mot mesuré, et qui sait, apprendre en miroir à mesurer les nôtres.

 

 

Le vrai, le faux et le virtuel : la réalité online

Avouez-le: vous êtes nombreux à avoir passé une partie de vos vacances à observer sur FaceBook les occupations de vos connaissances, tel un jeu sans fin. Une enquête de 2016 indiquait que 22% des Suisses espionnaient leurs voisins à la jumelle ou à la caméra, alors pensez donc sur le net! Dans ce jeu de micro-observation, il n’est déjà pas simple de savoir ce qui est vrai ou faux, chacun s’appliquant de plus en plus à une mise en scène soignée de ses vacances, ou de son absence de trace de vacances. Badinage, a-t-on envie de dire, l’été est achevé. A moins que vous n’ayez expérimenté dans cette micro-activité combien il devient difficile d’évaluer les frontières entre vrai, faux et virtuel.

Sur un plus large plan, la question du discernement du réel sur le support de communication virtuel devient une nécessité vitale, comme nous le laisse entrevoir l’excellent article de Julie Rambal dans le Temps du 25 août dernier, «Enseigner les fake news aux enfants, nouvel enjeu de l’école». L’urgence est tout aussi forte pour les adultes : tel est le bref message de ce blog.

L’une des raisons qui conduit le monde virtuel à ébranler fortement notre rapport au réel me semble être le fait que nous sommes plongés, avec une rapidité dépassant notre capacité d’absorption, dans une dissociation entre les «mots et les choses», pour reprendre le titre du célèbre ouvrage de Michel Foucault. En témoigne cette scène à l’aéroport bondé de Genève, au passage de la douane: l’employée nous répète de présenter nos «cartes d’embarquement».

CC BY-SA 3.0; auteur: Mtcv

Je regarde autour de moi, et n’en vois pas une seule dans les mains tendues, loin à la ronde. Les feuilles de papier ou les iphone ont remplacé les cartes d’antan. Et pourtant, dans la queue, nous voici tous en porte-à-faux avec notre réel, à décrypter à travers un mot obsolète – les cartes d’embarquement – qu’on nous demande autre chose désormais. Nous avons les «choses», mais pas les mots. Nous ne savons plus nommer, et nous voilà plus démunis qu’Adam et Eve au premier matin.

C’est une fois encore notre difficulté à absorber la «matérialité digitale» qui s’exprime ici, alors que beaucoup d’entre nous persistent à assimiler culture digitale à un processus de «dématérialisation». Domestiquer les processus d’attestation du réel en ligne nous demandera d’arriver à apprivoiser la matérialité digitale. C’est dans ce lieu électronique que se passe une partie de notre existence, désormais, fût-elle virtuelle, et nous ne pouvons pas le fuir. Aussi je reformulerai cette affirmation de Julie Rambal, «plus alarmant, 39% préfèrent aujourd’hui s’informer sur Facebook et YouTube plutôt que sur un média traditionnel». L’alarme pourrait être inversée: que s’annonce une équipe de journalistes audacieux produisant une information de qualité via Youtube et Facebook, si c’est là que 39% des adolescents américains lisent l’info.

Quant à l’«éveil de l’esprit critique», présent comme objectif dans le Plan romand d’enseignement, il est à remettre au premier plan des formations pour adultes également. Yves Citton osait déjà écrire en 2010 qu’un bachelor académique généraliste en sciences humaines s’annonçait nécessaire, centré sur la compétence phare des Humanités: l’interprétation. Le défi de la lecture et interprétation des textes, images et sources sera au coeur d’une formation continue co-organisée cet automne par l’Unil et la HEP-Vaud, et dont les inscriptions sont ouvertes jusqu’au 1er septembre prochain.

Il en va, ultimément, de ce lent et incontournable processus collectif de discernement de la réalité, si bien décrit par le philosophe Charles S. Peirce, et commenté ainsi par Umberto Eco: «Il existe une pratique de la vérification qui se fonde sur le travail lent, collectif, public de ce que Charles Sanders Peirce appelait la Communauté. C’est grâce à la foi humaine dans le travail de cette communauté que nous pouvons dire, avec une certaine tranquillité, que le Constitutum Constantini était un faux, que la Terre tourne autour du soleil et que saint Thomas savait au moins qu’elle était ronde» [1].

 

[1] Umberto Eco, De la littérature, M. Bouzaher (trad.), Paris: B. Grasset, 2003, p. 379-380.