Ce que les autres veulent pour nous : de 1918 à 2018

En ce dimanche de commémoration du centenaire de la grève générale en Suisse et de l’armistice de la première guerre mondiale, nous nous retrouvons comme citoyens plus que jamais au cœur de cette problématique : ce que les autres veulent pour nous. De ce point de vue, il semble que nous soyons très proches des jours vécus il y a cent ans : nous nous coltinons la volonté des autres et sa répercussion sur notre quotidien.

Grève générale en Suisse de 1918 : Photo prise sur la place Paradeplatz de Zurich avec des manifestants et des cavaliers de l’armée face à face. © Domaine public, wikicommons

Comme le rappelait l’historienne Irène Hermann au téléjournal RTS du 10 novembre, la grève générale de 1918 a cristallisé des mouvements déjà en cours et dont certains ne trouveront leur épilogue que bien plus tard, tel le suffrage féminin en 1971 au plan national. L’événement reste toutefois marquant comme lieu de mémoire : on se souvient encore d’un arrière-grand père qui «y était», comme le signale un reportage de cette même émission. La grève générale aura été l’occasion pour de nombreux citoyens anonymisés économiquement de faire entendre leurs voix, par-delà ce que l’élite des autres voulait pour eux. Quant à l’armistice de 1918, la seconde guerre mondiale en manifestera trop rapidement tout ce qu’elle n’avait pas réglé dans le jeu des coups de sang guerriers des uns et des autres.

Au grand brassage des forces un siècle auparavant, nous voici toutes et tous mises au pied du mur de la volonté des «autres pours nous» avec les votations qui s’annoncent dans deux semaines. Plus les semaines passent, et plus les arguments intelligents s’additionnent pour montrer que l’initiative dite du « droit suisse au lieu des juges étrangers » serait de fait l’imposition de la volonté de quelques autres sur notre destinée commune. L’engagement clair et fort du Fonds National Suisse souligne à quel point le bien commun est en jeu dans cette votation, par exemple dans cette interview d’Angelika Kalt, directrice.

Mais la question du rapport de force entre les uns et les autres est particulièrement tendue autour du «Referendum contre la surveillance démesurée des assurés». Comme le rapporte cet article de humanrights.ch, le professeur de droit Kurt Pärli a souligné que le Parlement n’a pas été jusqu’au bout de sa tâche en la matière : «Si le législateur décide que les assurances sociales doivent avoir le droit de se mêler de la sphère privée des assurés par des surveillances, il est indispensable d’élaborer une loi bien réfléchie qui définisse les bases claires des modalités et limites de la surveillance. L’article 43a de LPGA ne remplit pas ces conditions. En outre, dans chaque cas, une surveillance doit être ordonnée par décision d’un juge. Une assurance n’est pas impartiale et seul un juge garantit un examen objectif de la nécessité d’une surveillance».

Pour chacun de ces deux sujets, aujourd’hui comme en 1918, nous voici donc invités à considérer ce que les «autres veulent pour nous», et quelle sera notre réponse citoyenne. Dans deux semaines, plus que jamais, ayons à cœur d’assumer notre part de responsabilité démocratique par le vote.

La collection digitale, phénomène émergent

La notion de corpus textuel est aussi ancienne que l’émergence du livre, le codex, aux premiers siècles de notre ère. La forme même du livre, close avec ses pages permettant d’aller d’une partie à l’autre rapidement et d’indexer, a promu l’établissement de corpus textuels innombrables à travers les siècles.  La grande majorité des projets de recherche en sciences humaines se sont fondés sur l’étude d’un corpus littéraire, par auteur, par sujet, par genre. Et pourtant, la vénérable institution du corpus textuel semble être en pleine évolution, comme tant d’autres notions passées au moulinet de la culture digitale.

Bibliothèque de rue, Antibes, France: auteur: Tiia Monto; CC BY-SA 3.0; https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Book_swap_shelf.jpg

Les chercheurs spécialisés dans l’édition numérique livrent déjà des réflexions poussées sur la question. Elena Pierazzo, professeur à Grenoble, a publié en 2015 une synthèse fort utile sur le sujet. Elle y souligne la multiplicité de noms utilisés désormais pour désigner un ensemble de textes édités en ligne : édition, projet, archive, collection, voir même «arsenal» pour Peter Kenneth ! [1] En effet, les limites de ce qui peut être édité sur un même site semblent extensibles à l’envi. Par ailleurs, la nature souvent collaborative des textes édités en ligne ajoute à leur déploiement et à leur flexibilité. Enfin, ces collections intègrent désormais parfois des images ou du matériel audio-visuel : elles ont largué les amarres loin du port délimité du corpus textuel. Restent toutefois les limites des ressources temporelles et financières pour limiter l’extension de ces «collections digitales», «déconnectées de la valeur institutionnelle des livres», comme le souligne Sarah Mombert [2]. Une impression d’inventaire à la Prévert s’empare toutefois des lecteurs devant le phénomène décrit par ces deux auteurs.

Sarah Mombert résume par cette définition la «collection digitale» : «un ensemble d’objets digitaux susceptible d’évolution, et qui a l’intention de produire une quelconque signification» [3]. A lire cette description, on pourrait éprouver le «vertige le la liste», dont le tableau a été si bien dressé par Umberto Eco [4]. En même temps, cette manière de rebrasser les cartes textuelles a l’avantage de pouvoir mettre en avant des textes méconnus ou jugés comme très secondaires : «Pour les textes non canoniques (par exemple les documents qui n’ont pas été jugés dignes jusqu’à maintenant d’être réédités avec un apparat critique et ont été maintenus hors du circuit traditionnel de livres connus), […] la technologie digitale représente non seulement l’occasion d’être sauvés des ravages du temps, mais signifie aussi la fin d’un statut éditorial marginal» [5]. La collection digitale est une lame de fond susceptible de bouleverser les répartitions du savoir: qu’on prenne l’exemple de celles hébergées par la Wellcome Library. Quelques auteurs précurseurs nous l’annoncent ; à nous de devenir acteurs dans ce bouleversement.

[1] E. Pierazzo, Digital Scholarly Editing. Theories, Models and Methods(Digital Research in the Humanities), Routledge Press, 2015, p. 193.

[2] S. Mombert, « From Books to Collections. Critical Editions of Heterogeneous Documents », dans A. Apollon – C. Bélisle – P. Régnier (éd.), Digital Critical Editions(Topics in the Digital Humanities), University of Illinois Press, 2014, édition Kindle, l. 5143.

[3] Mombert, « From Books to Collections» , l. 5186.

[4] U. Eco, Vertige de la Liste, M. Bouhazer (trad.), Flammarion, 2009.

[5] Mombert, « From Books to Collections» , l. 5128.

L’accès ouvert scientifique et le défi du partenariat avec les éditeurs

La toute fin juillet a vu l’annonce de nouvelles importantes sur le front de l’accès ouvert des publications scientifiques en Suisse, dit open access ou OA.

Art designer at PLoS, © CC BY-SA 3.0; https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Open_Access_PLoS.svg

C’est d’abord Le Courrier qui, du bout du lac, annonçait le 27  juillet que l’Université de Lausanne souhaitait « arriver à l’objectif de 100% [des publications en accès ouvert] d’ici à 2024 ». L’institution académique avait auparavant signalé son intérêt pour la Déclaration de Berlinet Dora, deux démarches visant à promovoir activement l’OA et « à supprimer la corrélation automatique entre le facteur d’impact d’une revue scientifique et la qualité intrinsèque de la contribution d’un scientifique ».

Cet article s’est trouvé d’autant plus souligné que quatre jours plus tard, le Fonds National Suisse (FNS) faisait part des résultats d’une enquête européenne sur les publications scientifiques en accès ouvert, avec la bonne nouvelle de voir la Suisse au premier rang de cet effort : « Avec 39 % de publications en Open Access (OA), la Suisse occupe la première place en comparaison internationale. A l’échelle mondiale, ce sont tout juste 30 % des résultats de la recherchequi sont accessibles librement ». Et le FNS de redire clairement l’échelle temporelle de sa politique OA : « La recherche financée par le FNS contribue à ce bon résultat de la Suisse : environ 50 % des publications qui en sont issues entre 2011 et 2017 sont librement accessibles, et le FNS entend atteindre un taux de libre accès de 100 % d’ici 2020 grâce à sa politique OA. Il soutient ainsi l’utilisation rapide de nouvelles connaissances par la science, l’économie et la société ».

Cette news synthétique du FNS ne mentionne toutefois pas les éditeurs ; l’article du Courrier le fait, mais essentiellement au titre d’acteurs récalcitrants d’une évolution en cours qu’ils ne feraient que freîner : c’est ainsi que « les universités font pression sur les éditeurs », car la « mainmise des éditeurs privés sur les publications académiques agace de plus en plus le monde académique », dit l’article. C’est exactement ici que la Suisse a le plus de pain sur la planche de l’OA des publications scientifiques. Et ce sont les chercheurs qui doivent le dire, urgemment.

L’éditeur scientifique est un acteur crucial de la mécanique académique. Il certifie et atteste de la qualité d’une recherche, par un réseau bien établi de collections et d’examen des travaux (peer-review). Il fait connaître les publications par ses réseaux de publicité, par le réseau des bibliothèques, par sa présence dans les colloques et auprès des chercheurs. Il est un partenaire pour toutes les questions de copyright, qui ne font que devenir chaque jour plus délicates dans la culture digitale. Il est enfin un garant de régulation entre les partenaires académiques.

Mais à l’heure de l’OA, tous les éditeurs ne sont pas sur pied d’égalité : si le FNS dispose de moyens importants pour permettre aux chercheurs de garder les précieux partenaires que sont les éditeurs scientifiques, tel n’est pas le cas dans la plupart des autres pays européens. Par ailleurs, tous les éditeurs n’ont pas la même sensibilités aux défis numériques : il faut, à l’évidence, des nouveaux modèles de publications pour accompagner les recherches se déroulant de plus en plus souvent dans des « environnements virtuels de recherche », virtual research environments.

Heureux sommes-nous d’être en tête de liste des pays européens pour l’OA : faisons de cette marge encourageante l’occasion de prendre le temps de repenser et redéployer nos partenariats avec les éditeurs scientifiques.

Stocker son livre dans de l’ADN? La rencontre des gènes, des chiffres et des lettres

British Library; CC BY 2.0; auteur: CGP Grey; wikicommons

Alors que se referment les portes du Salon genevois du Livre, on explore des possibles surprenants sur l’autre rive, celles des recherches de pointe en génomique. Comme stocker ses données, ses écrits, son livre, ses audios ou ses images dans du code génétique, de l’ADN.

Un article de vulgarisation paru en février 2018 s’enthousiasme à dire que « quelques grammes d’ADN pourraient stocker un exabyte de données et le garder intact pendant 2000 ans ». On tiendrait là, semble-t-il, une solution efficace pour le stockage des données à long terme. Mais de quoi s’agit-il exactement? Si les prémices de cette idée remontent aux années 60, ce n’est qu’en 2012 qu’a été publiée l’annonce du premier stockage dans de l’ADN d’un «brouillon HTML d’un livre de 53’400 mots, onze images JPG et un programme JavaScript», par une équipe de Harvard. En 2013, une équipe de l’Institut européen de bioinformatique publiait un article dans Nature faisant état du stockage dans de l’ADN de 154 sonnets de Shakespeare, un clip audio de 26 secondes du discours de Martin Luther King «I Have a Dream», et d’autres matériaux, avec un taux d’erreur de 10 bits sur 5,27 megabits, soit 0,01%. Il vaut la peine d’aller regarder dans le matériel supplémentaire de l’article le schéma du processus : il est saisissant de passer de données écrites aux chiffres de la programmation, puis aux lettres du code génétique, et enfin à ce code synthétisé… et vice-versa.

Avant que les avancées scientifiques ne concrétisent de telles expériences, l’artiste Edouardo Kac en avait fait en 1999 la préfiguration via une performance «biopoétique», s’appuyant sur le code morse pour passer d’un verset biblique de la Genèse – celui qui proclame Adam maître des animaux (Genèse 1,26) – à du code génétique. Comme le relate le site internet de la performance, «le gène avait ensuite été exprimé dans la bactérie E. Coli», puis la bactérie exposée au musée. «Par le truchement d’Internet, les participants pouvaient allumer une boîte d’éclairage ultraviolet dans la galerie et faire muter la bactérie». A la fin de la performance, Kac avait fait l’opération retour: le verset biblique, encodé puis promené en bactérie, s’était légèrement modifié.

Inutile de dire que nous voilà provoqués à penser l’écrit encore autrement, ainsi réuni au code génétique, puis aux gènes eux-mêmes. Alors que nous sommes déjà tiraillés entre l’apaisant livre de papier et le texte connecté aux infinis possibles, nous voilà encore conviés à penser des liens qu’on peine à juste se représenter : nos données, nos écritures, nos images, nos mots, encodés en ADN! Les représentations sont en mutation pour tous dans cette affaire, car avec des «nouveaux concepts, tout se complique», comme le titrait récemment Bertrand Kiefer dans son édito de la Revue Médicale Suisse. Il s’y fait l’écho d’une remise en question grandissante, celle d’avoir précisément voulu rendre compte de l’ADN par des combinaisons de quatre lettres. Or la réalité de l’ADN déborde désormais cette modélisation: «Les humains ont aimé considérer l’ADN comme un texte, qui devait se lire de la même façon que tout écrit. Or non : les brins d’ADN ne cessent de se référer à leur propre structure, ils sont organisés en métatextes, boucles étranges et enchevêtrements superposés».

Les choses débordent les mots, la réalité de l’ADN se rebelle contre le modèle des quatre lettres. J’ajouterai qu’il en advient de même pour l’écriture, lorsqu’elle se risque en ligne: elle devient alors organisée «en métatextes», en «boucles étranges et enchevêtrements» d’hyperliens et d’hypertextes. Ecriture et gênes ont entamé leurs nouveaux pas de deux, et gageons que nous irons avec ce ballet de surprises en découvertes. Pour l’heure, méditons déjà cette nouvelle bibliothèque possible pour les livres: l’ADN.

 

 

La presse et les nouvelles formes multimédia: le «long read»

Le multimédia est en train de se créer des nouvelles formes d’expression dans la presse, un défi passionnant! Le 27 janvier dernier, dans l’émission radio RTS Médialogues, Gaël Hurlimann, rédacteur en chef de la rubrique numérique du Temps, annonçait en fin d’émission le lancement de podcasts du Temps, une preuve de plus sur la montée en puissance de l’oralité, souvent soulignée dans les billets de ce blog. Mais plus fascinant peut-être encore, le journaliste attirait notre attention sur le succès de la nouvelle forme dite Long readLecture longue, qu’il décrit comme un texte impubliable dans l’imprimé, agrémenté de vidéos, sons, galeries de photos, et apte à renouveler les formes narratives journalistiques.

The Guardian, habitué du Long read, en a publié 150 en 2017 et présente ici les 20 qui ont eu le plus de succès, en fonction du nombre de minutes de lecture qu’ils ont connu. Car c’est là que gît la surprise: les internautes passent du temps dans les Long read, jusqu’à 5 à 6 fois plus que pour lire un article usuel, soulignait Gaël Hurlimann. On saisit ici au vol la transformation en cours de la sortie du papier: c’est le temps de lecture qui succède à l’espace de la page comme unité de mesure, secousse dont nous prendrons la mesure peu à peu. J’y pointe deux éléments: l’économie et l’exigence de qualité.

Gaël Hurlimann souligne qu’on n’a pas encore de modèle économique pour les Long Read, mais pointe aussi de nouveaux possibles : «Le site du Temps touche une bonne partie d’une audience française. C’est une audience qui historiquement, pour les départements commerciaux et marketing suisses, n’est pas considérée comme intéressante. Et si pourtant c’était le cas ? Et s’il y a avait quelque chose à en faire ?» (19min29-46). Dans cette observation pondérée se tient un monde: la culture produite en Suisse romande à la conquête des espaces de pensée français, marketing inclus, et pourquoi pas?

CC 2.0 Generic;24.12,2012, author: Andrew Turner; https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Reading_time.jpg

Quant à l’exigence de qualité, il n’y a aucune raison d’y renoncer dans les formes multimédia. «Nous on préfère avoir 45’000 vues sur une video avec un chef d’orchestre baroque plutôt que 160’000 avec des petits chats», commentait le rédacteur en chef de rubrique avec humour (15min 36-43). Le journaliste marocain Chafik Laâbi l’exprimait le 2 février sur un ton bien plus sérieux,  avec une aspiration similaire à la qualité: «si l’audiovisuel oscille entre l’embrigadement et l’abêtissement, il y a bien une troisième voie possible, celle de la culture et de l’esprit critique, qui peut prémunir la société contre l’extrémisme et l’obscurantisme». Personne ne doute à cette heure de l’urgence de cette attitude intellectuelle.

L’expérience du Long read semble à cet égard capitale, et il faudrait pouvoir l’observer en profondeur. Alors que notre apriori spontané est d’estimer que des éléments audio-visuels vont nous détourner d’une attention au texte, le Long read, apparemment, semble agir autrement. Ses lecteurs sont rendus capables de s’habituer à une nouvelle hiérarchie de l’information, loin de la fameuse note de bas de page qui aura connu la fortune dans les ouvrages académiques. En 1988 déjà, le philosophe Jacques Derrida commentait de quelle manière l’ordinateur allait permettre de nouvelles hiérarchies de l’information: l’ordinateur «protège et même prolonge l’autorité de l’écriture phonétique linéaire en lui conférant une capacité accrue d’intégration, et en fin de compte plus de proximité à la voix ou à l’acte de parole stricto sensu. […Il offre] une possibilité fortement accrue d’intégrer et d’effacer des annotations ou des notes infrapaginales dans le texte prin­cipal, que cette intégration soit le fait de l’auteur présumé, d’un tiers, ou d’un tra­vail collectif» [1].

Le Long read remet en jeu les hiérarchies de la typographie usuelle des textes, et permet au lecteur/lectrice de jongler avec les lieux d’information. Le podcast, par contre, nous guide dans la linéarité de l’acte oral. Faudra-t-il imaginer une fois un mini-podcast mettant en avant les points forts d’un Long read pour rassurer la voix auctoriale quant à son ascendant sur la hiérarchie des informations d’un Long read ? A suivre!

[1] Jacques Derrida, «Ceci n’est pas une note infrapaginale orale», dans L’espace de la note, J. Dürrenmatt et A. Peersmann (éd.), La Licorne, 2004, p. 7-20; ici p. 14.

Culture digitale et formation : la jungle d’un défi

Dans le flot des nouvelles, le nombre des jeunes de 25 ans sans formation en Suisse Romande est une information particulièrement alarmante, transmise le 23 janvier par la RTS : «A Genève, 16,9% des jeunes de 25 ans n’ont achevé aucune formation post-obligatoire. Ni apprentissage, ni gymnase, ni école de culture générale. Ils forment une population vulnérable, qui risque de ne trouver que des emplois précaires, voire de tomber au chômage ou à l’aide sociale». Le chiffre grimpe jusqu’à 21,8% pour les jeunes hommes d’origine étrangère.

Nous aurions grand tort de ne pas prêter l’attention la plus vive à une telle nouvelle. Elle contraste fortement avec ce que Mark Zuckerberg annonce être un investissement aux consonances quasi philanthropiques de Facebook en France, «injecter dix millions d’euros dans le secteur de l’intelligence artificielle et […établir] un programme de formation aux outils du numérique», comme l’annonce un article du Monde du 22 janvier dernier, en libre accès. Il s’agirait, pour ce qui concerne la formation, «d’un partenariat avec plusieurs universités françaises (dont la liste reste à déterminer) pour financer des bourses d’études, d’excellence et de doctorats en mathématiques, physique, informatique et ingénierie des systèmes complexes».

Classe d’informatique à San Ramon, 1999; auteur: ZackClark ; domaine public; https://commons.wikimedia.org/wiki/File:HN999sRamon~ComptrFoto.jpg

Comment ne pas avoir l’impression d’un fossé digne du delta de Corinthe, et destiné à s’élargir inexorablement, entre ces deux nouvelles : d’un côté des jeunes laissés en rade de la société hyper-numérisée, de l’autre une tornade de recherches digitales menées peut-être bientôt par les grandes entreprises de réseaux sociaux en monde académique ! C’est évidemment la spirale caricaturale dont personne ne veut, j’ose espérer. Pour l’éviter, elle demande notre mobilisation claire et rapide, particulièrement parce que notre pays a toujours investi à raison dans la formation, et a la chance de pouvoir le faire.

En Suisse romande, il semble heureusement de plus en plus clair que différents acteurs, des politiciens aux enseignants, agitent la sonnette de l’importance de la formation, en particulier à la culture digitale. Lors de la Matinale sur la 1ère de la RTS ce matin, le doyen de la Faculté HEC de Lausanne dressait le tableau suivant : «On est dans une société plus instable et qui crée de l’incertitude pour tout le monde, en fait, et de l’instabilité, mais aussi de l’opportunité. […] Je pense qu’on a une responsabilité extrêmement importante pour donner la meilleure formation possible aux gens. Une partie des inégalités est liée à l’interaction entre deux facteurs, le talent d’un côté et l’éducation de l’autre». Et l’universitaire de souligner l’importance de savoir donner confiance et d’être crédible.

Si c’est bien cela que nous devons faire, alors l’équation sans inconnue posée en début de cet article se laisse résoudre : résistons aux sirènes de Mark Zuckerberg, et ce même si le monde académique français est plus en recherche de fonds que le monde académique suisse. Et misons urgemment sur la formation continue de tous les citoyens dès leur sortie des lieux de formation, et en particulier s’ils n’ont aucun diplôme à faire valoir. La formation continue est sans doute la plus urgente préoccupation que nous devrions avoir en matière d’éducation. Au vu des défis qui nous attendent tous sur le chemin de la mutation numérique, je ne vois aucune profession qui pourrait aujourd’hui réclamer d’en être dédouannée. A commencer par nos politiciens, dont ce reportage au téléjournal RTS du 4 janvier dernier expliquait que les «dossiers informatiques» sont «leur talon d’Achille», à notre grand dam. Il ne reste plus qu’à espérer que nos parlementaires se mettent à l’écoute de la loi qu’ils ont votée : la formation continue est de la responsabilité de chacun, en partenariat avec l’employeur et la Confédération [1].

[1] Voir https://alice.ch/fr/themes/politique-de-la-formation/: « Responsabilité : la loi précise que « la formation continue relève de la responsabilité individuelle ». L’employeur et la Confédération prennent cependant aussi une part de responsabilité en soutenant et en «encourageant» la formation continue » ; consulté le 24 janvier 2018.

Et si les sciences humaines créaient de nouveaux métiers: vers les ‘DH curators’?

Disons-le d’entrée, le bouleversement de notre paysage romand journalistique nous effraie: arrivera-t-on encore à penser ? La crainte est justifiée, le coup d’assommoir certain, mais il est plus que jamais urgent de scruter l’horizon apparemment obscure.

Mât, vergues, hune, haubans à bord de l’ Hermione, Rochefort-sur-Mer, Charente-Maritime; auteur: Zebulon; Domaine public

A l’ère du hacking et des hackers, la réserve d’images symboliques de la piraterie possède un rôle primordial: celui de la vigie. Grimper sur le mât, scruter, flairer ce qui peut advenir. C’est au printemps 2013 que j’ai appris l’existence d’un métier nouveau à mes oreilles: biocurator. Quatre ans plus tard, je vois poindre à l’horizon  un nouveau métier potentiel pour les chercheurs issus des sciences humaines: les DH curators. Mais que recouvre donc ce jargon?

De part et d’autre, il s’agit de prendre soin, d’avoir cure des données informatiques, pour ce qui concerne les sciences de la vie avec les biocurators, et pour ce qui concerne les sciences humaines numériques, avec de potentiels Digital Humanists curators, ou DH curators, comme je propose de nommer ce qui pourrait être un nouveau métier.

Le biocurator exerce son métier en bioinformatique, ce nouveau domaine né du séisme de la rencontre entre biologie et informatique, et fédérée au sein de l’Institut Suisse de Bioinformatique. L’explosion de la littérature scientifique dans ces domaines a vu également l’augmentation du nombre d’erreurs publiées, au point qu’il a fallu mettre sur pied un métier devenu indispensable: le biocurator “assure la cohérence et la valeur des contributions de la communauté des usagers, en collaborant à maintenir des ressources libres d’erreurs”, comme l’explique un article de la revue scientifique Database.

La mutation numérique des sciences humaines pourrait donner naissance à ce type de métier, qui permettrait à certains docteurs de trouver une finalité à leur formation de pointe. Un outil autrichien créé dans le cadre d’un projet européen semble conduire à l’émergence d’un tel métier : Transkribus. Cet outil permet la reconnaissance semi-automatique des manuscrits. Contrairement aux méthodes visant à une lecture entièrement automatique des manuscrits (ROC ou OCR), Transkribus fait le pari de la collaboration humain-machine. Un/e chercheur/se transcrit d’abord entre 5’000 et 10’000 mots d’un manuscrit spécifique, aussi ardu soit-il à lire, et en nourrit la machine à apprendre. Transkribus peut  lire la suite de lui-même, en assurant un taux d’erreur fort respectable. Il ne reste ensuite plus qu’au DH curator à rendre le texte libre d’erreurs, de manière similaire au travail des biocurators. Ce type de tâche continuera à exiger la maîtrise parfaite des langues concernées par le manuscrit.

Tôt au tard, on aura besoin de ce type de profil, même si, bien sûr, les sciences humaines ne sauraient rivaliser avec l’ampleur et les retombées économiques des sciences de la vie. Mais ces besoins vont néanmoins émerger. Il reste toutefois entre eux et nous un océan à traverser, vigie en alerte : l’apprivoisement de cet espace collaboratif entre l’humain et la machine.

Et vous, vous optimisez vos processus? Autour d’une pub Swisscom

C’est un peu rageant, mais elle est extrêmement bien faite cette pub Swisscom, «Réalisez aujourd’hui l’avenir de votre modèle commercial». C’est rageant, parce qu’on sent immédiatement que cela doit servir très adéquatement une certaine idéologie économique et sociale. Mais on est séduit quand même. Si vous ne connaissez pas cette publicité, testez-la d’abord avant de poursuivre la lecture de ce blog: https://digital-future.swisscom.ch/fr/#

Que vous en semble? Il s’agit de tester cette publicité, plus que de la regarder et de l’écouter, car vous pouvez être acteur dans cet objet numérique. Il y a quatre étapes, et à chaque fois vous pouvez décider de cliquer ou non sur «Oui, je suis partant», quitter l’animation et vous immergez dans le questionnaire qui vous persuadera qu’avec le numérique, vous avez le profil de l’entreprise qui «se donne de la peine et en a». La perspective est simple et unique: on va faire de vous un gagnant, avec les bonnes cartes en mains, et au diable les perdants du numérique. Les exemples sont bien choisis, utopiques ce qu’il faut mais pas trop: l’ère numérique en entreprise vous tend les bras.

Mais cela cloche pourtant, et fermement. Faites une lecture «genre» et «valeurs» de cette publicité: c’est sans appel. Le fonds des valeurs est celui d’une Suisse du terroir – chalet d’abord -, fondée sur le couple, et où la femme garde sa juste place: la voici maîtresse d’école, infirmière, et, suprême soulagement, un ordinateur la dispense même de conduire afin qu’elle puisse aimablement sourire à d’autres en lieu et place de froisser la carrosserie. Tout est bien qui finit bien: un soixantenaire alerte conclut la série. C’est le maître du jeu, qui a su garder les bonnes cartes en main. C’est vous, en fait, vous qui allez appeler Swisscom pour vous coacher.

Mais le plus pernicieux peut-être est le langage tenu sur l’émotionnel. C’est un nouveau trend, apparemment, en entreprise: intégrer les émotions de ses clients et de ses employés dans son management. Le questionnaire l’explicite via une rubrique «émotion et transition numérique». Vous prendrez bien encore un peu de sentiment pour adoucir votre cocktail de changement culturel? Voilà, on vous a tout dit sur «l’optimisation de vos processus».

On ne perd pas son temps à analyser un tel objet publicitaire numérique, car il permet de devenir davantage conscient de la manière dont les mêmes thématiques – et donc la même idéologie – se retrouvent dans des lieux et personnes apparemment diamétralement opposés à l’armada Swisscom. Par exemple chez le tatoueur «self-branding» Max Büchi, mis en avant dans un article et une vidéo du Temps le 9 décembre dernier. A bien lire et écouter ce qui nous y est dit, celui qui paraît au premier abord incarner une figure particulière, audacieuse et self-made, se révèle un sacré «maître du jeu» numérique, qui n’hésite pas à lier créativité et instrumentalisation: «Ce qui me plaît dans le numérique, c’est qu’il a donné du pouvoir aux créatifs. Grâce à Internet et aux réseaux sociaux, l’anonymat n’est plus une fatalité et l’on peut instrumentaliser quelque chose d’intuitif qui est la conscience de soi», dit-il.

La créativité s’éprouve ici non plus tellement à partir du résultat, mais quant à son processus même. Et rien de plus divertissant que de transformer en produit le «processus qui porte la création» (min 3.28-3.43 de la vidéo YouTube). Dans le fond, c’est tout simple: Max Büchi a optimisé ses processus. Le voilà prêt à être embauché par Swisscom pour leur prochaine pub numérique, non?

Renverser son point de vue sur le monde? Une question de temps

Un article récent de la RTS a rappelé un projet mené par la Haute Ecole des Arts de Berne (HKB) en 2012-2013, «View points. The World in Perspective». Dans ce projet, un site simple mais efficace vous permet de choisir une entrée pour vous entraîner à voir le monde autrement qu’avec l’Europe au centre. On se prend vite au jeu de ces mondes qu’on peut faire varier à l’infini, sauvegarder sur son ordinateur ou partager sur Facebook.

http://worldmapgenerator.com, projet HKB
http://worldmapgenerator.com, projet HKB

A faire le monde autrement, on pourrait espérer libérer nos esprits des limites imposées par la cartographie occidentale moderne, qui a créé des «positions sans identité» selon les termes de Gayatri Chakravorty Spivak [1]. Daniel Rosenberg and Anthony Gratton ont fait une critique similaire des chronologies qui, depuis 250 ans à peine, ont formaté nos représentations du temps et de l’histoire [2]. La culture digitale, avec sa diversité d’instruments souvent ludiques, va-t-elle permettre l’émergence de la diversité des mondes, ou tout au moins de la diversité de nos représentations du monde?

A lire l’enthousiaste compte-rendu par Carole Kouassi de l’invention d’un «téléphone sans fil, sans carte SIM et plus important encore, sans crédit» par Simon Petrus, Namibien de 19 ans, on se prend presque à croire qu’avec peu de choses, on pourrait renverser jusqu’à l’égalité des chances dans ce monde, qui sait. L’annonce de cette invention m’a rappelé qu’en 2008, un jeune Texan, Zacary Brown, avait gagné 20’000$ de la fondation Rockefeller pour construire un prototype de routeur solaire sans fil, dans le cadre d’un challenge InnoCentive, à destination d’une région en Inde. Le projet avait enthousiasmé Michael Nielsen qui y consacrait tout un passage dans son ouvrage Reinventing Discovery [3]. Que s’est-il passé depuis? Zacary Brown a fait ce à quoi il s’était engagé, et créé deux prototypes de routeurs solaires sans fil, prêts à être testés. Mais je n’ai pas trouvé plus d’information passé ce stade. L’outil a-t-il été efficace? Et si oui, où est la firme qui s’en est emparée et a recouvert les bidonvilles, d’Inde ou d’ailleurs, du précieux instrument? On attend de voir, tout comme pour ce téléphone sans crédit ni opérateur. Le point de vue occidento-centré, qu’il soit cartographique ou économique, ne laisse pas si aisément que cela renverser. A moins que nous n’ayons d’autre raisons plus impératives que les cartes de l’HKB pour devoir nous rendre compte que la culture occidentale n’est plus le centre du monde.

[1] Haring Yan et Gayatri Chakravorty Spivak, “Position without Iden­tity: An Interview with Gayatri Chakravorty Spivak”, Positions: East Asia Cultures Critique 15 (2007/2), pp. 429­448; ici p. 430-431.

[2] Daniel Rosenberg et Anthony Grafton, Cartographies of Time. A His­tory of the Timeline, New York, Princeton Architectural Press, 2010; notamment p. 14.

[3] Michael Nielsen, Reinventing Discovery: the New Era of Networked Science, Princeton, N.J.: Princeton University Press, 2012; kindle 320-355.