Ces avions que nous ne prendrons pas

Enfant dans les années 70, j’ai encore connu ce moment où c’était un but de promenade dominicale que d’aller voir les avions décoller à Cointrin. On gravissait les escaliers – forcément longs pour de courtes jambes d’enfant – jusqu’au sommet de la terrasse sur le toit. Arrivés là, les adultes, parents, marraine, pouvaient nous gratifier d’une glace, qui prenait des allures de victoire alors qu’on contemplait le départ des oiseaux métalliques. Ces avions que nous n’allions pas prendre, qui semblaient d’autant plus désirables que rares, réservés à de grandes occasions qu’on espérait vivre une fois.

Airbus A318-111 d’Air France (F-GUGI) à l’aéroport de Genève; auteur: Handelsgeselschaft; © CC BY-SA 4.0; wikicommons

Enfant dans les années 70, dans nos jeux où nous imaginions nos futurs d’adultes, le must était d’aller « une fois » en avion aux États-Unis pour voir Disneyworld… On en parlait avec la gravité requise, avec l’incertitude du peut-être, et tous les yeux se tournaient vers notre copine qui crânait en disant que, puisque sa marraine habitait là-bas, elle, elle irait sûrement ! Quand est-ce que cela a changé ? Quand donc est arrivé le billet à 35frs, ou moins encore, pour aller à Barcelone, Londres ou Rome ? Au sortir des années bien actives d’éducation de mes enfants petits, j’ai été plongée dans ce monde des billets d’avion bradés, si pratiques pour les activités professionnelles. Et j’en ai largement profité, comme tant d’entre nous, en pensant soigneusement que ce n’était pas normal, que le kérosène, c’était écologiquement coûteux, que l’avion était nettement plus magique du temps de la terrasse du dimanche, mais que bon, c’était tout de même pratique.

Et puis est arrivé le ciel bleu cristallin d’avril 2020 au-dessus de la capitale vaudoise. Pas une zébrure blanche, rien que les chants d’oiseaux, et l’impression de n’avoir jamais vu les cieux ainsi. Comme beaucoup d’entre nous, je sais que je ne reprendrai pas l’avion cette année. Manifestations professionnelles et vacances, tout fut stoppé net. Comme un certain nombre d’entre nous aussi, j’espère que nos habitudes vont se modifier complètement, que l’avion redeviendra un phénomène peu fréquent dans nos vies, avec des billets à un coût réaliste. J’espère que l’avion reprendra dans nos imaginaires sa fonction d’utopie, celle qui nous fait regarder vers en-haut. Avoir fait l’expérience du télétravail a démontré que beaucoup de tâches pouvaient être accomplies harmonieusement à distance. Nous avons retrouvé avec bonheur du temps partagé avec nos proches, au lieu des sempiternels « jours de voyage » aller et retour. Nous avons tous appris à faire autrement.

Quand bien même notre parlement a voté sans sourciller 1,275 milliard de francs pour supporter nos avions sans contrepartie environnementale, il est encore largement temps de décider collectivement que nous allons continuer à faire autrement. Que nous avons la réserve mémorielle nécessaire pour rendre au voyage en avion son statut d’événement peu courant, à prix ad hoc, réservé aux circonstances adéquates. Et que les voyages en train ont un charme à nul autre pareil.

La démocratie, bien essentiel

Déjà le Tessin apprend, tout comme l’Italie et la France, à distinguer entre biens de consommation essentiels et non essentiels. Gageons que les Suisses Romands pourraient se mettre prochainement à cet apprentissage. Tout comme l’eau, l’air, le riz et les pâtes, la démocratie appartient de fait et de droit à nos biens les plus essentiels, sans lesquels tout s’arrête, au sens propre du terme.

Le journal radio suisse la 1ère annonçait ce matin qu’à Genève, «le parlement ne siégera plus jusqu’à nouvel avis» (min. 1.12-1.14), sans que cette décision ne soit annoncée comme accompagnée d’une réflexion sur des mesures transitoires à mettre en place. Au contraire, c’est avec fermeté et clarté qu’Isabelle Moret, présidente du Conseil National, expliquait ce matin dans ce même journal radio pourquoi la session parlementaire aura lieu demain : «Le parlement n’est pas une manifestation, nous sommes un lieu de travail. Les parlementaires vont à Berne pour travailler, et nous avons la possibilité, dans ce grand palais fédéral, de respecter les recommandations de l’Office fédéral de la santé»; et la politicienne d’expliquer que le parlement ne serait réuni physiquement dans son entier que pour de brefs moments de vote (min. 1.18-2.22).

Berne, palais fédéral; @ GNU GPL; auteur: Aliman5040; wikicommons

Il est capital que l’entier des partis politiques réalisent le bien-fondé de ce choix de la présidente. Le parlement serait sans doute également bien inspiré de réfléchir, pendant qu’il est encore réuni physiquement, à la mise en place d’une procédure intérimaire de débat et de vote virtuels, au cas où la situation d’urgence COVID-19 se prolongerait. La journaliste a conclu en son sujet en signalant que les votations du 17 mai étaient maintenues, précisant «pour l’instant, en tous cas» (min. 2.23-2.27). Considérer la démocratie comme un bien essentiel devrait impérativement nous conduire à tout mettre en oeuvre afin d’éviter un éventuel blocage de notre fonctionnement démocratique. Il repose en effet sur un rythme régulier et un débat constant.

Beaucoup d’entre nous relisent ces jours La peste d’Albert Camus : comme Soshana Felman l’avait si magistralement souligné en 1992, ce roman utilise la métaphore de la maladie et des attitudes de chacun/e pour illustrer la situation politique de la deuxième guerre mondiale [1]. Notre résistance au COVID-19 ne l’emportera qu’appuyée par un fonctionnement démocratique stable, qui sait s’adapter aux contraintes du présent, quoi qu’il advienne. Les paroles d’Albert Camus, citoyen Nobel, lors de son discours à Uppsala en 1957, résonnent de manière plus percutante que jamais : «Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse».

 

[1] Shoshana Felman, “Camus’ The Plague, or a Monument to Witnessing”, dans Reading the Past: Literature and History, Tamsin Spargo (éd.), Houndmills: Palgrave, 2000, p. 127-146 [réédition d’un texte publié en 1992 dans S. Felman – D. Laub, Testimony. Crises of Witnessing in Literature, Psychoanalysis, and History, New York / Londres: Routledge, 1992, p. 93-119].

De la libre circulation, l’autre

Notre pays connaît un important débat politique, à l’approche des votations du 17 mai, sur la libre circulation des travailleurs européens. On ne saurait par trop souligner que monde des employeurs et monde des employés sont unis dans la discussion, et soutiennent avec vigueur cette libre circulation des travailleurs dont nous bénéficions tous économiquement. C’est toutefois de l’autre circulation libre, ou libérée, dont cet article de blog veut parler.

Un reportage du téléjournal de la RTS, mardi soir 25 février, faisait état de ce dont plusieurs d’entre nous ont sans doute déjà pris conscience : les CFF possèdent, via leur application et l’usage des QR-codes sur les abonnements, une immense banque de données sur nos déplacements. Le reportage s’intitulait : «Que connaissent les CFF de votre vie? En utilisant l’application, une immense banque de données est à disposition de l’entreprise» ; à l’heure où j’écris ces lignes, la vidéo ne semble pas accessible.

Source: http://bahnbilder.ch/picture/4148; auteurs: Kabelleger / David Gubler; CC BY-SA 3.0; https://commons.wikimedia.org/wiki/File:SBB_Re_450_097_ZKB_Nachtnetz.jpg

Le reportage était courageux, mettant à la disposition de la réflexion du plus grand nombre de froides observations déjà faites par certains. On se demande, en l’état, que devient la « puissance du sujet », évoquée dans un billet de blog précédant, face à cette gestion algorithmique implacable.

Le reportage omettait toutefois un paramètre important : la liberté de mouvement demeure possible pour ceux qui ont une marge financière. Il suffit, tant que cela est encore possible, d’acheter un bon vieux billet CFF papier plein tarif, et le trajet ne sera répertorié nulle part. La libre circulation de nos personnes privées devient chaque jour davantage un luxe, monnayable. On ne peut dès lors que se réjouir de l’initiative du Luxembourg qui, dès ce premier mars, libère la circulation des personnes privées en rendant gratuit ses transports publics, et promeut, du même coup, la protection de l’environnement.

On observera aussi, avec humour noir, que le système de reconnaissance faciale qui quadrille la Chine est mis à mal par les simples masques papier en usage pour cause de coronavirus. Comme le souligne un article de la Tribune de Genève du 18 février dernier, « en quelques années, Pékin a mis en place l’un des réseaux de surveillance de masse les plus avancés au monde. Même les toilettes publiques de la capitale en sont équipées, pour lutter contre l’abus de papier WC, disent-ils. Pas plus de trois coupons par personne toutes les neuf minutes, c’est la règle, impossible d’y déroger ». Dès lors, « l’arrivée du masque ‘anti-Covid-19’, dont l’efficacité est toujours discutée, a donc révélé une faille de taille dans le Big Brother chinois. En temps normal, cette technologie de reconnaissance faciale peut identifier un citoyen en quelques secondes avec une précision de plus de 99,9%, explique le South China Morning Post. Selon les experts, le simple port d’un masque sanitaire peut réduire cette précision à 30%, ajoute le quotidien anglophone publié à Hongkong ».

Si le rire est bon pour la santé, on dira qu’en ce dimanche des malades, le coronavirus nous arrache un faible sourire à l’idée du masque papier qui contrecarre la surveillance presque millimétrée des citoyens chinois. Reste à décider ce que nous souhaitons ici pour la liberté de circulation de nos personnes privées dans les transports publics, et pour un choix clair en faveur de la protection du climat : amis luxembourgeois, chapeau bas !

Le libre accès, ferment de démocratie

Le rêve d’un monde du savoir ouvert, Babel des livres géante, ne cesse de hanter la transition faramineuse des domaines scientifiques vers l’open access, le libre accès. Le défi est particulièrement crucial pour les sciences humaines, dont le savoir faire séculaire conduit à la production de textes longs, monographies papier ou livres virtuels, où les résultats de la recherche naissent dans l’acte d’écrire, alors que pour les sciences de la vie, notamment, l’accès ouvert concerne principalement les articles et jeux de données, jusqu’au linked open data, les «données ouvertes liées». On perçoit aisément les bouleversements en cours pour les maisons d’édition, qui mettent au point leurs différents modèles, par exemple Open Edition Books, basé en France. On relève moins souvent deux autres terrains de prédilection pour cette transformation en cours: le libre accès comme ferment de démocratie et miroir des relations Suisse-Europe.

Réplique de la statue de la «déesse de la démocratie», érigée en 1989 sur la place Tienamen. Parc Victoria, Hong Kong, 2010. Auteur: MarsmanRom. Domaine public, wikicommons

De fait, plusieurs études sur les effets du libre accès souligne son rôle de vecteur démocratique: c’est certainement la raison la plus aigüe d’y prêter attention en cette année électorale sur le continent Europe. En 2009, le Journal of Democracy soulignait le fait que «le libre accès, au service d’une société plurielle, aide à l’épanouissement d’un large éventail de groupes économiques, politiques et sociaux, qui mobilisent des intérêts et aident à conduire à l’élaboration d’un agenda démocratique» [1]. Dans ce contexte, le livre est à même de bousculer les pratiques existantes et les institutions; son existence même inclut «la véritable idée de la démocratie» [2], un étendard qu’il s’est mis à porter dès l’après-guerre [3].

Sur la base de telles analyses, le livre a donc tout pour se marier au libre accès en sorte à poursuivre son rôle de ferment démocratique. Les chercheurs ancrés en Suisse ne peuvent qu’exprimer leur immense reconnaissance envers le Fonds National Suisse qui soutient le libre accès avec une ferveur qui place notre pays en tête européenne de cette transition. C’est ni plus ni moins que la généralisation à 100% de ses publications en libre accès que vise le FNS, comme le rappelle ce jour un article de l’institution elle-même, soulignant que pour l’instant, ces publications ne se montent qu’à «seulement» 48%.

Dans cet adverbe «seulement» git en condensé le miroir qu’on espère non brisé de nos relations à l’Union Européenne. De fait, nos collègues alentour regardent un peu abasourdis nos pourcentages de publications en libre accès, bénéficiant de moyens et volontés politiques dissymétriques face au miroir helvétique ripoliné. Comment allier la reconnaissance de ce que nous offre mère Helvétia avec la solidarité évidente, ferment de démocratie, avec nos collègues d’ailleurs? Les solutions demanderont temps, patience et innovation, mais poser la question, c’est déjà entrer en dialogue avec nos pairs européens.

[1] Douglass C. North, John Joseph Wallis, et Barry R. Weingast, «Violence and the Rise of Open-Access Orders», Journal of Democracy20 (2009/1), p. 55-68, ici p. 66.

[2] Janneke Adema et Garry Hall,  «The Political Nature of the Book: On Artist’s Books and Radical Open Access», New formations: a Journal of Culture/Theory/Politics78 (2013), p. 138-156, ici p. 138.

[3] Adema et Hall, «The Political Nature of the Book», p. 142.

Ce que les autres veulent pour nous : de 1918 à 2018

En ce dimanche de commémoration du centenaire de la grève générale en Suisse et de l’armistice de la première guerre mondiale, nous nous retrouvons comme citoyens plus que jamais au cœur de cette problématique : ce que les autres veulent pour nous. De ce point de vue, il semble que nous soyons très proches des jours vécus il y a cent ans : nous nous coltinons la volonté des autres et sa répercussion sur notre quotidien.

Grève générale en Suisse de 1918 : Photo prise sur la place Paradeplatz de Zurich avec des manifestants et des cavaliers de l’armée face à face. © Domaine public, wikicommons

Comme le rappelait l’historienne Irène Hermann au téléjournal RTS du 10 novembre, la grève générale de 1918 a cristallisé des mouvements déjà en cours et dont certains ne trouveront leur épilogue que bien plus tard, tel le suffrage féminin en 1971 au plan national. L’événement reste toutefois marquant comme lieu de mémoire : on se souvient encore d’un arrière-grand père qui «y était», comme le signale un reportage de cette même émission. La grève générale aura été l’occasion pour de nombreux citoyens anonymisés économiquement de faire entendre leurs voix, par-delà ce que l’élite des autres voulait pour eux. Quant à l’armistice de 1918, la seconde guerre mondiale en manifestera trop rapidement tout ce qu’elle n’avait pas réglé dans le jeu des coups de sang guerriers des uns et des autres.

Au grand brassage des forces un siècle auparavant, nous voici toutes et tous mises au pied du mur de la volonté des «autres pours nous» avec les votations qui s’annoncent dans deux semaines. Plus les semaines passent, et plus les arguments intelligents s’additionnent pour montrer que l’initiative dite du « droit suisse au lieu des juges étrangers » serait de fait l’imposition de la volonté de quelques autres sur notre destinée commune. L’engagement clair et fort du Fonds National Suisse souligne à quel point le bien commun est en jeu dans cette votation, par exemple dans cette interview d’Angelika Kalt, directrice.

Mais la question du rapport de force entre les uns et les autres est particulièrement tendue autour du «Referendum contre la surveillance démesurée des assurés». Comme le rapporte cet article de humanrights.ch, le professeur de droit Kurt Pärli a souligné que le Parlement n’a pas été jusqu’au bout de sa tâche en la matière : «Si le législateur décide que les assurances sociales doivent avoir le droit de se mêler de la sphère privée des assurés par des surveillances, il est indispensable d’élaborer une loi bien réfléchie qui définisse les bases claires des modalités et limites de la surveillance. L’article 43a de LPGA ne remplit pas ces conditions. En outre, dans chaque cas, une surveillance doit être ordonnée par décision d’un juge. Une assurance n’est pas impartiale et seul un juge garantit un examen objectif de la nécessité d’une surveillance».

Pour chacun de ces deux sujets, aujourd’hui comme en 1918, nous voici donc invités à considérer ce que les «autres veulent pour nous», et quelle sera notre réponse citoyenne. Dans deux semaines, plus que jamais, ayons à cœur d’assumer notre part de responsabilité démocratique par le vote.

La collection digitale, phénomène émergent

La notion de corpus textuel est aussi ancienne que l’émergence du livre, le codex, aux premiers siècles de notre ère. La forme même du livre, close avec ses pages permettant d’aller d’une partie à l’autre rapidement et d’indexer, a promu l’établissement de corpus textuels innombrables à travers les siècles.  La grande majorité des projets de recherche en sciences humaines se sont fondés sur l’étude d’un corpus littéraire, par auteur, par sujet, par genre. Et pourtant, la vénérable institution du corpus textuel semble être en pleine évolution, comme tant d’autres notions passées au moulinet de la culture digitale.

Bibliothèque de rue, Antibes, France: auteur: Tiia Monto; CC BY-SA 3.0; https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Book_swap_shelf.jpg

Les chercheurs spécialisés dans l’édition numérique livrent déjà des réflexions poussées sur la question. Elena Pierazzo, professeur à Grenoble, a publié en 2015 une synthèse fort utile sur le sujet. Elle y souligne la multiplicité de noms utilisés désormais pour désigner un ensemble de textes édités en ligne : édition, projet, archive, collection, voir même «arsenal» pour Peter Kenneth ! [1] En effet, les limites de ce qui peut être édité sur un même site semblent extensibles à l’envi. Par ailleurs, la nature souvent collaborative des textes édités en ligne ajoute à leur déploiement et à leur flexibilité. Enfin, ces collections intègrent désormais parfois des images ou du matériel audio-visuel : elles ont largué les amarres loin du port délimité du corpus textuel. Restent toutefois les limites des ressources temporelles et financières pour limiter l’extension de ces «collections digitales», «déconnectées de la valeur institutionnelle des livres», comme le souligne Sarah Mombert [2]. Une impression d’inventaire à la Prévert s’empare toutefois des lecteurs devant le phénomène décrit par ces deux auteurs.

Sarah Mombert résume par cette définition la «collection digitale» : «un ensemble d’objets digitaux susceptible d’évolution, et qui a l’intention de produire une quelconque signification» [3]. A lire cette description, on pourrait éprouver le «vertige le la liste», dont le tableau a été si bien dressé par Umberto Eco [4]. En même temps, cette manière de rebrasser les cartes textuelles a l’avantage de pouvoir mettre en avant des textes méconnus ou jugés comme très secondaires : «Pour les textes non canoniques (par exemple les documents qui n’ont pas été jugés dignes jusqu’à maintenant d’être réédités avec un apparat critique et ont été maintenus hors du circuit traditionnel de livres connus), […] la technologie digitale représente non seulement l’occasion d’être sauvés des ravages du temps, mais signifie aussi la fin d’un statut éditorial marginal» [5]. La collection digitale est une lame de fond susceptible de bouleverser les répartitions du savoir: qu’on prenne l’exemple de celles hébergées par la Wellcome Library. Quelques auteurs précurseurs nous l’annoncent ; à nous de devenir acteurs dans ce bouleversement.

[1] E. Pierazzo, Digital Scholarly Editing. Theories, Models and Methods(Digital Research in the Humanities), Routledge Press, 2015, p. 193.

[2] S. Mombert, « From Books to Collections. Critical Editions of Heterogeneous Documents », dans A. Apollon – C. Bélisle – P. Régnier (éd.), Digital Critical Editions(Topics in the Digital Humanities), University of Illinois Press, 2014, édition Kindle, l. 5143.

[3] Mombert, « From Books to Collections» , l. 5186.

[4] U. Eco, Vertige de la Liste, M. Bouhazer (trad.), Flammarion, 2009.

[5] Mombert, « From Books to Collections» , l. 5128.

L’accès ouvert scientifique et le défi du partenariat avec les éditeurs

La toute fin juillet a vu l’annonce de nouvelles importantes sur le front de l’accès ouvert des publications scientifiques en Suisse, dit open access ou OA.

Art designer at PLoS, © CC BY-SA 3.0; https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Open_Access_PLoS.svg

C’est d’abord Le Courrier qui, du bout du lac, annonçait le 27  juillet que l’Université de Lausanne souhaitait « arriver à l’objectif de 100% [des publications en accès ouvert] d’ici à 2024 ». L’institution académique avait auparavant signalé son intérêt pour la Déclaration de Berlinet Dora, deux démarches visant à promovoir activement l’OA et « à supprimer la corrélation automatique entre le facteur d’impact d’une revue scientifique et la qualité intrinsèque de la contribution d’un scientifique ».

Cet article s’est trouvé d’autant plus souligné que quatre jours plus tard, le Fonds National Suisse (FNS) faisait part des résultats d’une enquête européenne sur les publications scientifiques en accès ouvert, avec la bonne nouvelle de voir la Suisse au premier rang de cet effort : « Avec 39 % de publications en Open Access (OA), la Suisse occupe la première place en comparaison internationale. A l’échelle mondiale, ce sont tout juste 30 % des résultats de la recherchequi sont accessibles librement ». Et le FNS de redire clairement l’échelle temporelle de sa politique OA : « La recherche financée par le FNS contribue à ce bon résultat de la Suisse : environ 50 % des publications qui en sont issues entre 2011 et 2017 sont librement accessibles, et le FNS entend atteindre un taux de libre accès de 100 % d’ici 2020 grâce à sa politique OA. Il soutient ainsi l’utilisation rapide de nouvelles connaissances par la science, l’économie et la société ».

Cette news synthétique du FNS ne mentionne toutefois pas les éditeurs ; l’article du Courrier le fait, mais essentiellement au titre d’acteurs récalcitrants d’une évolution en cours qu’ils ne feraient que freîner : c’est ainsi que « les universités font pression sur les éditeurs », car la « mainmise des éditeurs privés sur les publications académiques agace de plus en plus le monde académique », dit l’article. C’est exactement ici que la Suisse a le plus de pain sur la planche de l’OA des publications scientifiques. Et ce sont les chercheurs qui doivent le dire, urgemment.

L’éditeur scientifique est un acteur crucial de la mécanique académique. Il certifie et atteste de la qualité d’une recherche, par un réseau bien établi de collections et d’examen des travaux (peer-review). Il fait connaître les publications par ses réseaux de publicité, par le réseau des bibliothèques, par sa présence dans les colloques et auprès des chercheurs. Il est un partenaire pour toutes les questions de copyright, qui ne font que devenir chaque jour plus délicates dans la culture digitale. Il est enfin un garant de régulation entre les partenaires académiques.

Mais à l’heure de l’OA, tous les éditeurs ne sont pas sur pied d’égalité : si le FNS dispose de moyens importants pour permettre aux chercheurs de garder les précieux partenaires que sont les éditeurs scientifiques, tel n’est pas le cas dans la plupart des autres pays européens. Par ailleurs, tous les éditeurs n’ont pas la même sensibilités aux défis numériques : il faut, à l’évidence, des nouveaux modèles de publications pour accompagner les recherches se déroulant de plus en plus souvent dans des « environnements virtuels de recherche », virtual research environments.

Heureux sommes-nous d’être en tête de liste des pays européens pour l’OA : faisons de cette marge encourageante l’occasion de prendre le temps de repenser et redéployer nos partenariats avec les éditeurs scientifiques.

Stocker son livre dans de l’ADN? La rencontre des gènes, des chiffres et des lettres

British Library; CC BY 2.0; auteur: CGP Grey; wikicommons

Alors que se referment les portes du Salon genevois du Livre, on explore des possibles surprenants sur l’autre rive, celles des recherches de pointe en génomique. Comme stocker ses données, ses écrits, son livre, ses audios ou ses images dans du code génétique, de l’ADN.

Un article de vulgarisation paru en février 2018 s’enthousiasme à dire que « quelques grammes d’ADN pourraient stocker un exabyte de données et le garder intact pendant 2000 ans ». On tiendrait là, semble-t-il, une solution efficace pour le stockage des données à long terme. Mais de quoi s’agit-il exactement? Si les prémices de cette idée remontent aux années 60, ce n’est qu’en 2012 qu’a été publiée l’annonce du premier stockage dans de l’ADN d’un «brouillon HTML d’un livre de 53’400 mots, onze images JPG et un programme JavaScript», par une équipe de Harvard. En 2013, une équipe de l’Institut européen de bioinformatique publiait un article dans Nature faisant état du stockage dans de l’ADN de 154 sonnets de Shakespeare, un clip audio de 26 secondes du discours de Martin Luther King «I Have a Dream», et d’autres matériaux, avec un taux d’erreur de 10 bits sur 5,27 megabits, soit 0,01%. Il vaut la peine d’aller regarder dans le matériel supplémentaire de l’article le schéma du processus : il est saisissant de passer de données écrites aux chiffres de la programmation, puis aux lettres du code génétique, et enfin à ce code synthétisé… et vice-versa.

Avant que les avancées scientifiques ne concrétisent de telles expériences, l’artiste Edouardo Kac en avait fait en 1999 la préfiguration via une performance «biopoétique», s’appuyant sur le code morse pour passer d’un verset biblique de la Genèse – celui qui proclame Adam maître des animaux (Genèse 1,26) – à du code génétique. Comme le relate le site internet de la performance, «le gène avait ensuite été exprimé dans la bactérie E. Coli», puis la bactérie exposée au musée. «Par le truchement d’Internet, les participants pouvaient allumer une boîte d’éclairage ultraviolet dans la galerie et faire muter la bactérie». A la fin de la performance, Kac avait fait l’opération retour: le verset biblique, encodé puis promené en bactérie, s’était légèrement modifié.

Inutile de dire que nous voilà provoqués à penser l’écrit encore autrement, ainsi réuni au code génétique, puis aux gènes eux-mêmes. Alors que nous sommes déjà tiraillés entre l’apaisant livre de papier et le texte connecté aux infinis possibles, nous voilà encore conviés à penser des liens qu’on peine à juste se représenter : nos données, nos écritures, nos images, nos mots, encodés en ADN! Les représentations sont en mutation pour tous dans cette affaire, car avec des «nouveaux concepts, tout se complique», comme le titrait récemment Bertrand Kiefer dans son édito de la Revue Médicale Suisse. Il s’y fait l’écho d’une remise en question grandissante, celle d’avoir précisément voulu rendre compte de l’ADN par des combinaisons de quatre lettres. Or la réalité de l’ADN déborde désormais cette modélisation: «Les humains ont aimé considérer l’ADN comme un texte, qui devait se lire de la même façon que tout écrit. Or non : les brins d’ADN ne cessent de se référer à leur propre structure, ils sont organisés en métatextes, boucles étranges et enchevêtrements superposés».

Les choses débordent les mots, la réalité de l’ADN se rebelle contre le modèle des quatre lettres. J’ajouterai qu’il en advient de même pour l’écriture, lorsqu’elle se risque en ligne: elle devient alors organisée «en métatextes», en «boucles étranges et enchevêtrements» d’hyperliens et d’hypertextes. Ecriture et gênes ont entamé leurs nouveaux pas de deux, et gageons que nous irons avec ce ballet de surprises en découvertes. Pour l’heure, méditons déjà cette nouvelle bibliothèque possible pour les livres: l’ADN.

 

 

La presse et les nouvelles formes multimédia: le «long read»

Le multimédia est en train de se créer des nouvelles formes d’expression dans la presse, un défi passionnant! Le 27 janvier dernier, dans l’émission radio RTS Médialogues, Gaël Hurlimann, rédacteur en chef de la rubrique numérique du Temps, annonçait en fin d’émission le lancement de podcasts du Temps, une preuve de plus sur la montée en puissance de l’oralité, souvent soulignée dans les billets de ce blog. Mais plus fascinant peut-être encore, le journaliste attirait notre attention sur le succès de la nouvelle forme dite Long readLecture longue, qu’il décrit comme un texte impubliable dans l’imprimé, agrémenté de vidéos, sons, galeries de photos, et apte à renouveler les formes narratives journalistiques.

The Guardian, habitué du Long read, en a publié 150 en 2017 et présente ici les 20 qui ont eu le plus de succès, en fonction du nombre de minutes de lecture qu’ils ont connu. Car c’est là que gît la surprise: les internautes passent du temps dans les Long read, jusqu’à 5 à 6 fois plus que pour lire un article usuel, soulignait Gaël Hurlimann. On saisit ici au vol la transformation en cours de la sortie du papier: c’est le temps de lecture qui succède à l’espace de la page comme unité de mesure, secousse dont nous prendrons la mesure peu à peu. J’y pointe deux éléments: l’économie et l’exigence de qualité.

Gaël Hurlimann souligne qu’on n’a pas encore de modèle économique pour les Long Read, mais pointe aussi de nouveaux possibles : «Le site du Temps touche une bonne partie d’une audience française. C’est une audience qui historiquement, pour les départements commerciaux et marketing suisses, n’est pas considérée comme intéressante. Et si pourtant c’était le cas ? Et s’il y a avait quelque chose à en faire ?» (19min29-46). Dans cette observation pondérée se tient un monde: la culture produite en Suisse romande à la conquête des espaces de pensée français, marketing inclus, et pourquoi pas?

CC 2.0 Generic;24.12,2012, author: Andrew Turner; https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Reading_time.jpg

Quant à l’exigence de qualité, il n’y a aucune raison d’y renoncer dans les formes multimédia. «Nous on préfère avoir 45’000 vues sur une video avec un chef d’orchestre baroque plutôt que 160’000 avec des petits chats», commentait le rédacteur en chef de rubrique avec humour (15min 36-43). Le journaliste marocain Chafik Laâbi l’exprimait le 2 février sur un ton bien plus sérieux,  avec une aspiration similaire à la qualité: «si l’audiovisuel oscille entre l’embrigadement et l’abêtissement, il y a bien une troisième voie possible, celle de la culture et de l’esprit critique, qui peut prémunir la société contre l’extrémisme et l’obscurantisme». Personne ne doute à cette heure de l’urgence de cette attitude intellectuelle.

L’expérience du Long read semble à cet égard capitale, et il faudrait pouvoir l’observer en profondeur. Alors que notre apriori spontané est d’estimer que des éléments audio-visuels vont nous détourner d’une attention au texte, le Long read, apparemment, semble agir autrement. Ses lecteurs sont rendus capables de s’habituer à une nouvelle hiérarchie de l’information, loin de la fameuse note de bas de page qui aura connu la fortune dans les ouvrages académiques. En 1988 déjà, le philosophe Jacques Derrida commentait de quelle manière l’ordinateur allait permettre de nouvelles hiérarchies de l’information: l’ordinateur «protège et même prolonge l’autorité de l’écriture phonétique linéaire en lui conférant une capacité accrue d’intégration, et en fin de compte plus de proximité à la voix ou à l’acte de parole stricto sensu. […Il offre] une possibilité fortement accrue d’intégrer et d’effacer des annotations ou des notes infrapaginales dans le texte prin­cipal, que cette intégration soit le fait de l’auteur présumé, d’un tiers, ou d’un tra­vail collectif» [1].

Le Long read remet en jeu les hiérarchies de la typographie usuelle des textes, et permet au lecteur/lectrice de jongler avec les lieux d’information. Le podcast, par contre, nous guide dans la linéarité de l’acte oral. Faudra-t-il imaginer une fois un mini-podcast mettant en avant les points forts d’un Long read pour rassurer la voix auctoriale quant à son ascendant sur la hiérarchie des informations d’un Long read ? A suivre!

[1] Jacques Derrida, «Ceci n’est pas une note infrapaginale orale», dans L’espace de la note, J. Dürrenmatt et A. Peersmann (éd.), La Licorne, 2004, p. 7-20; ici p. 14.

Culture digitale et formation : la jungle d’un défi

Dans le flot des nouvelles, le nombre des jeunes de 25 ans sans formation en Suisse Romande est une information particulièrement alarmante, transmise le 23 janvier par la RTS : «A Genève, 16,9% des jeunes de 25 ans n’ont achevé aucune formation post-obligatoire. Ni apprentissage, ni gymnase, ni école de culture générale. Ils forment une population vulnérable, qui risque de ne trouver que des emplois précaires, voire de tomber au chômage ou à l’aide sociale». Le chiffre grimpe jusqu’à 21,8% pour les jeunes hommes d’origine étrangère.

Nous aurions grand tort de ne pas prêter l’attention la plus vive à une telle nouvelle. Elle contraste fortement avec ce que Mark Zuckerberg annonce être un investissement aux consonances quasi philanthropiques de Facebook en France, «injecter dix millions d’euros dans le secteur de l’intelligence artificielle et […établir] un programme de formation aux outils du numérique», comme l’annonce un article du Monde du 22 janvier dernier, en libre accès. Il s’agirait, pour ce qui concerne la formation, «d’un partenariat avec plusieurs universités françaises (dont la liste reste à déterminer) pour financer des bourses d’études, d’excellence et de doctorats en mathématiques, physique, informatique et ingénierie des systèmes complexes».

Classe d’informatique à San Ramon, 1999; auteur: ZackClark ; domaine public; https://commons.wikimedia.org/wiki/File:HN999sRamon~ComptrFoto.jpg

Comment ne pas avoir l’impression d’un fossé digne du delta de Corinthe, et destiné à s’élargir inexorablement, entre ces deux nouvelles : d’un côté des jeunes laissés en rade de la société hyper-numérisée, de l’autre une tornade de recherches digitales menées peut-être bientôt par les grandes entreprises de réseaux sociaux en monde académique ! C’est évidemment la spirale caricaturale dont personne ne veut, j’ose espérer. Pour l’éviter, elle demande notre mobilisation claire et rapide, particulièrement parce que notre pays a toujours investi à raison dans la formation, et a la chance de pouvoir le faire.

En Suisse romande, il semble heureusement de plus en plus clair que différents acteurs, des politiciens aux enseignants, agitent la sonnette de l’importance de la formation, en particulier à la culture digitale. Lors de la Matinale sur la 1ère de la RTS ce matin, le doyen de la Faculté HEC de Lausanne dressait le tableau suivant : «On est dans une société plus instable et qui crée de l’incertitude pour tout le monde, en fait, et de l’instabilité, mais aussi de l’opportunité. […] Je pense qu’on a une responsabilité extrêmement importante pour donner la meilleure formation possible aux gens. Une partie des inégalités est liée à l’interaction entre deux facteurs, le talent d’un côté et l’éducation de l’autre». Et l’universitaire de souligner l’importance de savoir donner confiance et d’être crédible.

Si c’est bien cela que nous devons faire, alors l’équation sans inconnue posée en début de cet article se laisse résoudre : résistons aux sirènes de Mark Zuckerberg, et ce même si le monde académique français est plus en recherche de fonds que le monde académique suisse. Et misons urgemment sur la formation continue de tous les citoyens dès leur sortie des lieux de formation, et en particulier s’ils n’ont aucun diplôme à faire valoir. La formation continue est sans doute la plus urgente préoccupation que nous devrions avoir en matière d’éducation. Au vu des défis qui nous attendent tous sur le chemin de la mutation numérique, je ne vois aucune profession qui pourrait aujourd’hui réclamer d’en être dédouannée. A commencer par nos politiciens, dont ce reportage au téléjournal RTS du 4 janvier dernier expliquait que les «dossiers informatiques» sont «leur talon d’Achille», à notre grand dam. Il ne reste plus qu’à espérer que nos parlementaires se mettent à l’écoute de la loi qu’ils ont votée : la formation continue est de la responsabilité de chacun, en partenariat avec l’employeur et la Confédération [1].

[1] Voir https://alice.ch/fr/themes/politique-de-la-formation/: « Responsabilité : la loi précise que « la formation continue relève de la responsabilité individuelle ». L’employeur et la Confédération prennent cependant aussi une part de responsabilité en soutenant et en «encourageant» la formation continue » ; consulté le 24 janvier 2018.