La presse et les nouvelles formes multimédia: le «long read»

Le multimédia est en train de se créer des nouvelles formes d’expression dans la presse, un défi passionnant! Le 27 janvier dernier, dans l’émission radio RTS Médialogues, Gaël Hurlimann, rédacteur en chef de la rubrique numérique du Temps, annonçait en fin d’émission le lancement de podcasts du Temps, une preuve de plus sur la montée en puissance de l’oralité, souvent soulignée dans les billets de ce blog. Mais plus fascinant peut-être encore, le journaliste attirait notre attention sur le succès de la nouvelle forme dite Long readLecture longue, qu’il décrit comme un texte impubliable dans l’imprimé, agrémenté de vidéos, sons, galeries de photos, et apte à renouveler les formes narratives journalistiques.

The Guardian, habitué du Long read, en a publié 150 en 2017 et présente ici les 20 qui ont eu le plus de succès, en fonction du nombre de minutes de lecture qu’ils ont connu. Car c’est là que gît la surprise: les internautes passent du temps dans les Long read, jusqu’à 5 à 6 fois plus que pour lire un article usuel, soulignait Gaël Hurlimann. On saisit ici au vol la transformation en cours de la sortie du papier: c’est le temps de lecture qui succède à l’espace de la page comme unité de mesure, secousse dont nous prendrons la mesure peu à peu. J’y pointe deux éléments: l’économie et l’exigence de qualité.

Gaël Hurlimann souligne qu’on n’a pas encore de modèle économique pour les Long Read, mais pointe aussi de nouveaux possibles : «Le site du Temps touche une bonne partie d’une audience française. C’est une audience qui historiquement, pour les départements commerciaux et marketing suisses, n’est pas considérée comme intéressante. Et si pourtant c’était le cas ? Et s’il y a avait quelque chose à en faire ?» (19min29-46). Dans cette observation pondérée se tient un monde: la culture produite en Suisse romande à la conquête des espaces de pensée français, marketing inclus, et pourquoi pas?

CC 2.0 Generic;24.12,2012, author: Andrew Turner; https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Reading_time.jpg

Quant à l’exigence de qualité, il n’y a aucune raison d’y renoncer dans les formes multimédia. «Nous on préfère avoir 45’000 vues sur une video avec un chef d’orchestre baroque plutôt que 160’000 avec des petits chats», commentait le rédacteur en chef de rubrique avec humour (15min 36-43). Le journaliste marocain Chafik Laâbi l’exprimait le 2 février sur un ton bien plus sérieux,  avec une aspiration similaire à la qualité: «si l’audiovisuel oscille entre l’embrigadement et l’abêtissement, il y a bien une troisième voie possible, celle de la culture et de l’esprit critique, qui peut prémunir la société contre l’extrémisme et l’obscurantisme». Personne ne doute à cette heure de l’urgence de cette attitude intellectuelle.

L’expérience du Long read semble à cet égard capitale, et il faudrait pouvoir l’observer en profondeur. Alors que notre apriori spontané est d’estimer que des éléments audio-visuels vont nous détourner d’une attention au texte, le Long read, apparemment, semble agir autrement. Ses lecteurs sont rendus capables de s’habituer à une nouvelle hiérarchie de l’information, loin de la fameuse note de bas de page qui aura connu la fortune dans les ouvrages académiques. En 1988 déjà, le philosophe Jacques Derrida commentait de quelle manière l’ordinateur allait permettre de nouvelles hiérarchies de l’information: l’ordinateur «protège et même prolonge l’autorité de l’écriture phonétique linéaire en lui conférant une capacité accrue d’intégration, et en fin de compte plus de proximité à la voix ou à l’acte de parole stricto sensu. […Il offre] une possibilité fortement accrue d’intégrer et d’effacer des annotations ou des notes infrapaginales dans le texte prin­cipal, que cette intégration soit le fait de l’auteur présumé, d’un tiers, ou d’un tra­vail collectif» [1].

Le Long read remet en jeu les hiérarchies de la typographie usuelle des textes, et permet au lecteur/lectrice de jongler avec les lieux d’information. Le podcast, par contre, nous guide dans la linéarité de l’acte oral. Faudra-t-il imaginer une fois un mini-podcast mettant en avant les points forts d’un Long read pour rassurer la voix auctoriale quant à son ascendant sur la hiérarchie des informations d’un Long read ? A suivre!

[1] Jacques Derrida, «Ceci n’est pas une note infrapaginale orale», dans L’espace de la note, J. Dürrenmatt et A. Peersmann (éd.), La Licorne, 2004, p. 7-20; ici p. 14.

Claire Clivaz

Claire Clivaz

Claire Clivaz est théologienne, Head of Digital Enhanced Learning à l’Institut Suisse de Bioinformatique (Lausanne), où elle mène ses recherches à la croisée du Nouveau Testament et des Humanités Digitales.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *