Au-delà de la note de bas de page

La culture digitale procure parfois des nostalgies certaines : me voici prise d’une tristesse profonde à l’idée que nous perdons de plus en plus, dans l’écriture digitale, la note de bas de page, du moins dans sa forme clairement cadrée par la page. La page elle-même bat en retrait. La note de bas de page est pourtant au coeur du savoir faire du chercheur en sciences humaines et sociales, et je la pratique avec toujours la même assiduité dans ces articles de recherche de pointe, où parfois l’espace dévolu aux notes l’emporte sur celui dévolu au texte, au sein de la page.

Pourtant, on la sent en sursi. Comment survivrait-elle, du reste, au retrait de la page? Comment survivrait-elle surtout aux infinis possibles de référencement ouverts par l’écriture digitale? La transformation, la métamorphose de la note de bas de page, s’affiche comme un séisme à venir, un de plus. Pour évaluer la perte, pour décrypter un tant soit peu ce qui est en jeu, il faut s’approprier l’objet, lui faire face, et tenter de comprendre s’il mute ou disparait.

La note de bas de page n’a pas toujours été là. Elle est même l’un des signes forts de la gestation de la modernité, née au creuset de la culture imprimée. Anthony Grafton, dans une monographie qui a fait date sur la footnote, rappelle les démélés d’Etienne Pasquier avec ses amis lorsque dans une publication de 1560, celui-ci se lance à rapporter ses informations à des prédécesseurs. C’est l’autorité historique qui est ici en jeu, qu’on se pique de faire de l’histoire comme Pasquier, ou une pièce de théâtre historique, comme Ben Johnson (1605). [1] Par l’étendue des textes mis en circulation, la culture imprimée imposera petit à petit le référence, et la disposition typographique de la note de bas de page.

Cette dernière est pourtant clairement une convention ancrée dans une certaine culture, comme le rappellera le philosophe Jacques Derrida dans une conférence de 1988: «Le concept d’annotation stricto sensu (si une telle signification existe) a des limites imposées par certaines lois, institutions et conventions sociales qui ont leur propre histoire et leurs propres limites culturelles bien déterminées. […] D’autres cultures – même par exemple les cultures juive et arabe, peu éloignées de la nôtre – se servent d’une organisation intertextuelle de la page en élaborant une mise en page topographique suivant des règles et des évaluations d’ordre hiérarchique qui sont très loin de correspondre à ce que nous appelons annotation» [2].

Si notre manière occidentale de référencer est en mutation dans la culture digitale, il faut donc sans doute y voir l’indice d’un au-delà de nos paramètres culturels modernes. L’hyperlien défait l’organisation hiérarchique de la page. Il ajoute de l’information à tout moment, et celle-ci passe ainsi du statut de supplément ou d’ajout, depuis son lieu préservé de l’hors-texte, à celui de «texte en plus», de texte ailleurs, d’intertexte. Cette intertextualité – au sens littéral du terme – permise par l’hyperlien est de fait une gageur pour l’auteur. Il doit céder de sa superbe et de son pouvoir au lecteur, qui d’un clique peut se retrouver lui aussi face à la source, face à l’autre texte. Le lire, l’interpréter et en rendre compte.

La note de bas de page était le filet tendu au milieu du court dans la partie entre l’auteur et le lecteur. L’hyperlien les aligne l’un sur l’autre comme scribe en action et scribe à venir.

[1] Anthony Grafton, The footnote, Harvard University Press, 1999, p. 142-144.

[2] Jacques Derrida, trad. française de S. Pickford, revue par l’auteur, « Ceci n’est pas une note infrapaginale orale », La Licorne, n° 67 (« L’Espace de la note », dir. J. Dürrenmatt et A. Pfersmann), 2004, p. 11-12.

 

Claire Clivaz

Claire Clivaz

Claire Clivaz est théologienne, Head of Digital Enhanced Learning à l’Institut Suisse de Bioinformatique (Lausanne), où elle mène ses recherches à la croisée du Nouveau Testament et des Humanités Digitales.

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