Penser la terreur, quinze ans plus tard

La philosophe new-yorkaise Giovanna Borradori réussira un coup de génie pour penser et dire le «9/11», les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. Elle saisit l’occasion d’interviewer rapidement à New-York ses collègues Jacques Derrida et Jürgen Habermas, lors de rencontres déjà agendées auparavant, et en fait un ouvrage publié en 2003. Philosophy in a time of terror – Philosophie pour un temps de terreur – est resté mon regard de référence sur ces événements, précisément parce que les trois voix qui y discutent le font avec leurs émotions, sans chercher à rejoindre un impossible espace neutre, mais sans cesser non plus de penser, à chaque instant.

Oeuvre d'art sur le 9/11 (12.04.03); auteur: Robert Schnitzler; CC BY-SA 3.0, wikicommons
Oeuvre d’art sur le 9/11 (12.04.03); auteur: Robert Schnitzler; CC BY-SA 3.0, wikicommons

D’abord cette remarque aussi simple que judicieuse d’Habermas: l’ampleur de l’événement se mesure au fait que chacun se souvient de ce qu’il faisait à ce moment-là (p. 26). Cela fonctionne-t-il pour vous? Beaucoup de personnes m’ont confirmé se souvenir absolument du cadre et de l’instant où ils ont appris la nouvelle. J’étais occupée pour ma part à aller chercher deux de mes enfants à l’école, la troisième en poussette. Dans la rue ensoleillée d’un paisible bourg vaudois, j’ai rencontré un garçon d’une dizaine d’années qui courait en criant la nouvelle de l’attentat. Nous étions presque dix heures plus tard. C’était un autre temps, un autre monde, tout allait plus lentement: on le réalise à voir, dans le flash spécial de la TSR, une assistante amener une feuille de papier après l’autre, sans doute avec les dernières infos, au journaliste Xavier Colin. Pas d’écran virtuel devant lui, juste du papier.

Absorbée dans mes tâches familiales, je n’ai découvert les images des attentats que le lendemain, je crois. Peut-être ce décalage né de ma vie concrète avait-il contribué à me faire sentir d’entrée en opposition à cette autre déclaration d’Habermas: «Le 11 septembre pourrait peut-être être appelé le premier événement historique mondial au sens strict: l’impact, l’explosion et le lent écroulement […] ont littéralement pris place devant ‘le témoignage oculaire universel’ (the universal eyewitness) d’un public global» (p. 28). De fait, cette impression très «fin de millénaire» d’une télévision qui se fait oeil universel a très vite été reconfigurée par l’avènement des réseaux sociaux, démultipliant les points de vue, et donnant à voir ce qu’on ne voyait pas. Nous n’en étions pas encore là en 2001.

Reste en deuxième partie d’ouvrage l’appel passionné de Jaques Derrida à l’hospitalité  inconditionnelle plutôt qu’à la tolérance, dont on a fait des maisons, précise-t-il (p. 128). Quinze ans plus tard, il faut continuer à oser lever le regard vers le sommet des tours et vers l’hospitalité inconditionnelle. Même si depuis 2001, et au cours des quinze dernières années, toutes les conditions ont été réunies pour que nous ayons de quoi écrire un deuxième tome, qu’on pourrait nommer Theology in a time of terror. Des volontaires pour les interviews?

Claire Clivaz

Claire Clivaz

Claire Clivaz est théologienne, Head of Digital Enhanced Learning à l’Institut Suisse de Bioinformatique (Lausanne), où elle mène ses recherches à la croisée du Nouveau Testament et des Humanités Digitales.

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