Libertaires et liberticides à l’ombre du Covid

J’ai longuement hésité à écrire sur les derniers développements sociaux et politiques de la crise du Covid tant les avis sont multiples, les chroniques nombreuses et les informations de nature sanitaire éclatées. L’hésitation a du bon, elle permet de prendre un peu de recul, de réfléchir, de tenter de s’affranchir des inepties qui bourdonnent à nos oreilles… Mais pourquoi apporter encore de l’eau à ce moulin débordant, et en vertu de quelle légitimité ? Mon livre sur l’histoire des pandémies en Suisse est publié depuis presque une année – quelques médias m’ont sollicité à cet égard – rien de plus que des constats historiques sur des événements passés, en résonnance à un présent aux accents extraordinaires. Dès lors, pourquoi donc revenir sur ce sujet ?

Je n’ai guère de réponse pertinente si ce n’est une propension naturelle à tourner le regard vers d’autres horizons temporels pour tâcher d’objectiver ce qui peut l’être. Car la polarisation du Covid devient de plus en plus étouffante et prend en otage – contamine pour rester synchrone avec le sujet – la plupart des individus, faisant de nous des libertaires ou des liberticides, des geignards ou des gueulards, des coronasceptiques ou des ultraorthodoxes de la seringue, des bourreaux ou des victimes ; allant même jusqu’à brouiller les cartes que les politiciens se plaisent normalement à jouer. Il suffit pour s’en rendre compte d’écouter les affirmations de Mélenchon défendant les libertés individuelles et les sonnets dissonants de Nantermod favorables au contrôle social. Tous égaux devant la mort nous dit le proverbe. Peut-être est-ce le cas pour les maladies épidémiques, mais rien n’est plus faux pour les bouc-émissaires que furent les malheureux accusés de sorcellerie ou les Juifs du temps de la peste noire, pour les Russes lorsque la grippe russe sévissait à la fin du XIXème siècle, pour les Allemands au cours de la Grippe espagnole de 1918 et bientôt pour les antivax, jugés par certains comme irresponsables et coupables de faire perdurer le mal.

Fermons les yeux, haut les masques, l’écume de la vague ne nous submergera pas… À se laisser bercer pour cette houle, on se penserait dans un Bateau ivre, n’en déplaise à Arthur, une Nef des fous moins pittoresque que celle de Sébastien mais tout aussi philosophique. Car la question de la liberté est belle et bien philosophique. Je ne vous ferai pas la gageure de relire Hobbes, Locke et même Rousseau dont le Contrat social alchimise les fondations les plus chtoniennes de nos valeurs démocratiques. Mais que voilà un sujet fort confortable pour un historien : la liberté, ou plutôt les libertés !

Celle de nos aînés que l’on veut immuniser de l’irrémédiable ; celle du citoyen que l’on souhaite civilement obéissant via un certificat de bonne santé ; celle bien entendu de l’économie que l’on espère éthique mais surtout florissante ; la liberté sociale pour revenir dans nos travers si confortables d’antan ; celle aussi des enfants qui seront lorsque nous ne serons plus et qui viennent dès lors après tous les autres. Un droit à la liberté sacro-saint, gagné par nos ancêtres : Waldstätten contre Habsbourg, syndicalistes contre patrons…, l’étendard sanglant flotte encore dans les méandres de nos mémoires aseptisées, fussent-elles suisses. Liberté également du pays qui nous fait rejeter l’Union européenne et nous fait perdre par là-même les fonds dédiés à la recherche scientifique, une souveraineté nationale que l’Etat pourrait être amené à défendre en cas de guerre, en mobilisant les hommes – et bientôt peut-être les femmes – en les envoyant à une mort certaine. La liberté d’expression encore, notamment des réseaux sociaux où s’écoule tout le miel, tout le fiel de l’humanité. La liberté de penser enfin qu’un Florentin paya jadis sur le bûcher et qui mena Florent – pardon pour la paronomase – en Terre de feu. La liberté se décline ainsi en plusieurs gammes entremêlant inextricablement valeurs et croyances.

Mais à l’évidence, la liberté implique toujours un prix à payer. Et c’est à nous de fixer ce prix. Toute la question revient finalement à essayer de distinguer les nombreuses réalités qui composent notre monde pour ce faire. Et cette observation n’est en l’occurrence pas très aisée puisque tous, nous subissons la pression d’informations parfois contraires, voire fallacieuses, toujours massives et souvent placées sous le signe de la peur. Mais cette peur, tellement médiatisée, ne faudrait-il pas la dépasser pour mieux embrasser la liberté que nous souhaitons ?

Christophe Vuilleumier

Christophe Vuilleumier est un historien suisse, actif dans le domaine éditorial, et membre de plusieurs comités de sociétés savantes, notamment de la Société suisse d'histoire. On lui doit plusieurs contributions sur l’histoire helvétique du XVIIème siècle et du XXème siècle, dont certaines sont devenues des références.

2 réponses à “Libertaires et liberticides à l’ombre du Covid

  1. « Mais à l’évidence, la liberté implique toujours un prix à payer »

    Ce prix est très souvent la solitude.

    Dans des sociétés qui valorisent le lien social, « les liens qui libèrent », la dépendance positive aux autres, les besoins de reconnaissance et d’appartenance amplifiés par les réseaux sociaux, la solitude est mal vue et, surtout, terriblement redoutée par la majorité. Le solitaire est vu comme un asocial, suspect limite dangereux.

    C’est dans cet esprit-là que le désir mimétique constitue le terreau fertile à l’émergence du « malencontre », selon le terme employé par La Boétie dans son « Discours de la servitude volontaire », soit le moment inaugural de ce désir de servitude « sans nécessité » qui fait qu’une majorité se plie aux ordres d’un seul ou d’une petite minorité.

    Je pense que le débat qui secoue nos sociétés au sujet du vaccin tourne autour des notions de nécessité et de morale : cette servitude imposée (confinements et vaccin obligatoires sous peine de rétorsions), supposée momentanée et provisoire pour autant que tout le monde s’y soumette, est-elle nécessaire à la sécurité de la majorité et à l’exercice de la solidarité ou est-elle aussi (surtout ?) l’avant-garde d’autres servitudes à venir ?

    Le futur nous le dira, mais l’observation du passé et de l’esprit du temps ne me rend pas très optimiste …

    Pour en savoir plus :

    https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9sir_mim%C3%A9tique
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Discours_de_la_servitude_volontaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *