L’historien américain Timothy Snyder dénonce le péril D. Trump

L’excellent historien américain Timothy Snyder, professeur à la Yale University vient de signer un article dans le Bostonglobe (November 11, 2020) sur les conséquences potentielles des élections américaines. L’auteur, spécialiste reconnu de l’histoire de l’Europe de l’Est et de l’Holocauste, lâche une bombe en intitulant son article « Le grand mensonge électoral de Trump pousse l’Amérique vers l’autocratie ». Il est devenu rare de lire dans la presse des prises de position politique de professeurs d’université tant la doxa en la matière peut être étouffante dans le monde universitaire qui préfère le plus souvent s’en tenir à la stratégie des trois singes. Dès lors, lorsqu’une sommité académique se décide à sauter le pas, peut-être est-il raisonnable de penser que ses motivations sont criantes ! Je livre donc ci-dessous une traduction de l’article de Timothy Snyder :

« Le grand mensonge électoral de Trump pousse l’Amérique vers l’autocratie

Lorsque vous perdez, il est bon et sain de savoir pourquoi. Lors de la Première Guerre mondiale, le conflit qui a défini notre monde moderne, les Allemands ont perdu à cause de la force écrasante réunie par leurs ennemis sur le front occidental. Après l’entrée en guerre des Américains, la défaite allemande était une question de temps. Pourtant, les autorités militaires allemandes trouvaient plutôt commode de parler de «coup de poignard dans le dos» par les gauchistes et les juifs. Ce grand mensonge était un problème pour la nouvelle démocratie allemande créée après la guerre, car il suggérait que le principal parti politique, les sociaux-démocrates, et une minorité nationale, les juifs, étaient en dehors de la communauté nationale. Le mensonge a été repris par les nazis, et il est devenu un élément central de leur version de l’histoire après leur prise de pouvoir….

Il est toujours tentant de rejeter la faute sur les autres. Pourtant, pour un dirigeant national, un tel comportement et injecter un mensonge dans le système place la démocratie en grand danger. Exclure les autres de la communauté nationale rend la démocratie impossible en principe, et refuser d’accepter la défaite la rend impossible dans la pratique. Ce à quoi nous sommes confrontés maintenant aux États-Unis est une nouvelle incarnation américaine du vieux mensonge: que la défaite de Donald Trump n’était pas ce qu’il semble, que des votes lui ont été volés par des ennemis internes – par un parti de gauche. «Là où cela importait, ils ont volé ce qu’ils avaient à voler», tweete-t-il. Il prétend que ses votes étaient tous des «votes légaux», comme si par définition ceux de son adversaire ne l’étaient pas.

Sous-estimer Donald Trump est une erreur que les gens ne devraient pas continuer à faire. Rire de lui ne le fera pas partir. Si c’était le cas, il aurait disparu il y a des décennies. Les normes de longue date sur le comportement des présidents ne le feront pas non plus partir. Il est acteur et va s’en tenir à ses répliques: tout était une fraude, et il a gagné «par beaucoup». Il n’a jamais été vaincu, raconte l’histoire; il a été victime d’une conspiration. Ce mythe du coup de poignard dans le dos pourrait devenir une caractéristique permanente de la politique américaine, tant que Trump a un mégaphone, que ce soit sur Fox ou sur RT (anciennement Russia Today) – ou, bien que les démocrates puissent trouver cela impensable, en tant que président non élu restant au pouvoir.

Après tout, prétendre qu’une élection était illégitime est une prétention à rester au pouvoir. Un coup d’État est en cours et le nombre de participants ne diminue pas mais augmente. Peu de républicains de premier plan ont reconnu que la course était terminée. Les plus importants, tels que Mitch McConnell et Mike Pompeo, semblent être du côté du coup d’État. Nous aimerions penser que tout cela est une stratégie pour trouver au président une rampe de sortie. Mais c’est peut-être un vœu pieux. Le bureau de transition refuse de commencer ses travaux. Le secrétaire à la défense, qui ne voulait pas que l’armée attaque les civils, a été limogé. Le ministère de la Justice, dépassant son mandat traditionnel, a autorisé des enquêtes sur le décompte des voix. Les talk-shows sur Fox cette semaine contredisent les nouvelles publiées par Fox la semaine dernière. Les législateurs républicains trouvent de nouvelles formulations verbales qui soutiennent directement ou indirectement les affirmations de Trump. Plus cela dure, plus le danger pour la République est grand.

Ce que Trump dit est faux, et les politiciens républicains le savent. Si les votes contre le président étaient frauduleux, alors les victoires républicaines à la Chambre et au Sénat étaient également frauduleuses: les votes se faisaient sur les mêmes bulletins. Pourtant, les théories du complot, comme le coup de poignard dans le dos, ont une force qui dépasse la logique. Ils s’éloignent d’un monde de preuves et se dirigent vers un monde de peurs. Les recherches psychologiques suggèrent que les citoyens sont particulièrement vulnérables aux théories du complot au moment des élections. Trump le comprend, c’est pourquoi sa présentation de la théorie du complot est pleine de majuscules et dépourvue de faits. Il sait mieux que d’essayer de prouver quoi que ce soit. Son allié Newt Gingrich atteint le pire quand il blâme un riche juif pour quelque chose qui ne s’est pas produit en premier lieu.

L’histoire montre où cela peut aller. Si les gens croient qu’une élection a été volée, cela fait du nouveau président un usurpateur. En Pologne, en 1922, une élection serrée amena un candidat centriste à la présidence. Décrié par la droite dans la presse en tant qu’agent des Juifs, il a été assassiné après deux semaines de mandat. Même si l’effet n’est pas si immédiat, l’effet persistant d’un mythe de la victimisation, de l’idée d’un coup de couteau dans le dos, peut être profond. Le mythe allemand d’un coup de couteau dans le dos n’a pas condamné immédiatement la démocratie allemande. Mais la théorie du complot a aidé les nazis à faire valoir que certains Allemands n’étaient pas vraiment membres de la nation et qu’un gouvernement véritablement national ne pouvait pas être démocratique.

La démocratie peut être enterrée dans un gros mensonge. Bien sûr, la fin de la démocratie en Amérique prendrait une forme américaine. En 2020, Trump a reconnu ouvertement ce qui était de plus en plus clair depuis des décennies: le Parti républicain ne vise pas tant à gagner les élections qu’à les jouer. Cette stratégie a ses tentations: plus vous vous souciez de la suppression des votes, moins vous vous souciez de ce que veulent les électeurs. Et moins vous vous souciez des électeurs, plus vous vous rapprochez de l’autoritarisme. Trump a franchi la prochaine étape logique: essayez de priver les électeurs de leurs droits non seulement avant mais après les élections.

Les résultats des élections de 2020 pourraient être interprétés comme signifiant que les républicains peuvent se battre et gagner sur ces questions. Lire les résultats comme frauduleux entraînera plutôt les républicains et le pays dans un voyage très différent, à travers un maelstrom de pensées magiques entraînant la violence.

Si vous avez été poignardé dans le dos, tout est permis. Prétendre qu’une élection juste était une faute est une préparation à une élection qui est une faute. Si vous convainquez vos électeurs que l’autre camp a triché, vous leur promettez que vous tricherez vous-même la prochaine fois. Après avoir plié les règles, vous devez les enfreindre. L’histoire illustre ce danger avec l’exemple bien connu d’Hitler. Lorsque les politiciens brisent la démocratie, comme l’ont fait les conservateurs dans l’Allemagne de Weimar au début des années 1930, ils ont tort de penser qu’ils contrôleront ce qui se passera ensuite. Quelqu’un d’autre émergera, mieux adapté au chaos et qui l’utilisera d’une manière qu’il ne veut ni n’attend. Le mythe de la victimisation ne peut qu’engendrer des victimes.

Ce n’est pas le moment de mâcher ses mots. Dans l’intérêt de la République et de leur propre parti, les républicains devraient accepter les résultats. »

 

https://www.bostonglobe.com/2020/11/11/opinion/trumps-big-election-lie-pushes-america-toward-autocracy/

 

 

 

Christophe Vuilleumier

Christophe Vuilleumier

Christophe Vuilleumier est un historien suisse, actif dans le domaine éditorial, et membre de plusieurs comités de sociétés savantes, notamment de la Société suisse d'histoire. On lui doit plusieurs contributions sur l’histoire helvétique du XVIIème siècle et du XXème siècle, dont certaines sont devenues des références.

7 réponses à “L’historien américain Timothy Snyder dénonce le péril D. Trump

  1. Quand dire c’est faire, quand ne pas faire,c’est dire..
    Je ne suis pas une férue d’histoire, mais en lisant un article sur le temps, j’avais lu..si ma mémoire est exacte, qu’à la fin de la première guerre mondiale, l’acte de paix avait été signé… dans un contexte ..au sortir d’un train.. du coté de ??.
    Ce qui avait surtout retenu mon attention est que l’un des protagonistes (l’Allemagne) avait refusé la poignée de main, càd par un acte refusé sa défaite, ce qui déja en soi est une trace explicite de la rancoeur non soldée par la signature & un signe que cette dernière va continuer à “faire des petits” & chercher (coûte que coûte?) une voie de frayage..
    D’ou la suite de l’histoire.
    ….Ceci met en relief tout un champ de recherche assez peu exploré…comment les actes sont utilisés pour dire, signifier, induire, en politique et ailleurs.
    Souvent, pris ds le factuel, ils sont banalisés.
    Merci pour votre article

  2. Excellent. Le problème c’est que Trump et son entourage de républicains proches veulent garder le pouvoir quite a l’usurper en testant pourquoi pas les limites du système. De gros intérêts personnels sont probablement en jeu. Cela ressemble à la mise en scène d’une tentative de coup d’Etat. Surprenante période électorale présidentielle que les cadres du parti républicain semblent cautionner avec le soutien probable de divers lobbys. A suivre.

  3. Ce que dit Trump… que cela soit juste ou faux n’a en réalité que peu d’importance. Ce qui est plus significatif est qu’il appartient à l’Histoire. L’histoire n’étant pas plus susceptible de se tromper de chemin qu’un fleuve, il convient de bien en percevoir ce mouvement qui pousse près de la moitié des citoyens US à se reconnaître dans cette politique de rupture. De quel combat Trump est-il le héro? Où en est la démocratie occidentale? En premier lieu, nous observons qu’indépendamment de la conjoncture, les milliardaires augmentent leurs fortunes de plus en plus rapidement. Ce sont donc eux qui ont le pouvoir étant au-dessus des Etats et de leurs impôts. Ensuite, nous voyons une polarisation entre deux types de systèmes politiques: la démocratie des hommes forts et la démocratie “traditionnelle” telle qu’elle se conçoit en occident depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Parmi la démocratie des hommes forts, nous avions un milliardaire à la tête de la Russie et un autre milliardaire à la tête des US. C’est unique depuis la fin de la monarchie. Les démocraties “traditionnelles” sont elles de plus en plus contestées (complotisme) et incapable d’établir une relation de confiance avec les électeurs. C’est particulièrement visible en France où les présidents perdent leur popularité de plus en plus vite, Macron atteignant les abysses peut de temps après une victoire électorale inégalée. Ce manque de confiance est directement lié au fait que l’exécutif est de plus en plus perçu comme un paravent toujours plus mince destiné à cacher des activités lobbyistes toujours plus agressives et irrespectueuses de l’intérêt général. Dès lors, la tentation existe de renverser le paravent (l’establishment) pour le remplacer directement par un milliardaire. Ainsi, il est possible de rétablir un relation directe entre le peuple et le pouvoir réel. C’est donc une opération de realpolitik qui ne peut que hérisser les démocrates idéalistes.
    Non, on n’en a pas fini avec le Trumpisme. La seule véritable alternative à ce mouvement est de rétablir une relation de confiance entre le peuple et le pouvoir exécutif. Cette confiance n’est possible que si le peuple est convaincu que le pouvoir exécutif le sert, ce qui implique une définition commune de l’intérêt général et la capacité de résister aux pouvoirs occultes (lobbyistes). Voilà la charte.

  4. Je suis obligé de dire que Gwaskell fait un certain nombre de remarques très pertinentes qui montrent, non pas qu’il est populiste, mais au moins qu’il comprend et analyse correctement les déficiences très graves du système de gouvernance multilatéraliste anti-populaire et nocif aux intérêts effectifs des classes moyennes, qui est la cause du populisme.

    Il est vain d’anathématiser des personnages comme Trump qui ne sont rien d’autre que l’incarnation de la révolte populaire, profonde et légitime, contre un pouvoir oligarchique qui ne veut pas le bien commun et dont les intérêts sont directement opposés à ceux des classes populaires et de la classe moyenne.

    Certains s’inquiètent pour la démocratie libérale. C’est le cas de Christophe Vuilleumier. OK, c’est son droit. Mais si l’on est attaché à la démocratie libérale et que l’on ne veut pas voir accéder au pouvoir des tribuns du peuple proposant une conception autoritaire et césarienne du pouvoir, alors on doit se pencher avec honnêteé sur les dysfonctionnements graves d’un système fonctionnant exclusivement dans l’intérêt d’une élite hors sol, qui a adopté l’antiracisme uniquement pour organiser une immigration massive qui pourrit la vie des petites gens, car cette immigration est dans l’intérêt du grand capital mondialisé, et qui prône les valeurs antifamiliales LGBT, qui intéressent assez peu le peuple travailleur, ainsi que le rêve d’une gouvernance mondiale sans frontières, affranchie de toute obligations de rendre des comptes devant le peuple. Ayant analysé ces dysfonctionnements il faudrait ensuite également vouloir y porter remède, c’est à dire rétablir un certain nombre de protections sociales qui impliquenet nécessairememnt de renoncer au monde totalement sans frontières voulu par l’agenda 2030 des Nations Unies par exemple. Or, précisément, cela un intellectuel comme Timothy Snyder n’en veut à aucun prix. Car Timothy Snyder, tout comme un Tony Judt, et probablememnt aussi un auteur comme Ralph Dahrendorf, partage avec ces auteurs un profond mépris pour les réflexes populaires quand les classes populaires expriment une demande de protection contre la flexibilisation totale au niveau mondial voulue, dans un esprit progressiste, par Timothy Snyder, Tony Judt ou Ralph Dahrendorf.

    Ne donnant aucune réponse aux demandes populaires légitimes de protection, ces auteurs sont mal venus de stigmatiser le “trumpisme”.

    Bien sûr, il y a un aspect autoritaire dans l’attraction qu’exerce un leader comme Donald Trump. Mais si l’on prétend combattre cette conception de la démocratie illibérale autoritaire, ou la ”démocrature”, de style trumpiste, il faut alors apporter une réponse aux demandes sociales des gens. Cela ne suffit pas de prononcer un blâme moral pour antidémocratisme contre Trump en le comparant à Mussolini ou Hitler.

    Je trouve déplorable l’attitude de Christophe Vuilleumier qui se refuse à prendre en considération les aspects que je tente d’évoquer ici, pour ensuite citer in extenso et en plus traduire un article d’un auteur très contestable pour lequel il éprouve manifestement une admiration sans borne.

    Personnellement, je puis dire que je lis les textes de Christophe Vuilleumier depuis des années et que ce dernier est pour moi une grande déception. Au début je l’ai trouvé intéressant, car il n’est pas un gauchiste. Je dois me rendre à l’évidence qu’il n’a pas une sensibilité de droite, mais il ne faut pas trop en demander. Je lui savais gré de son non-gauchisme. C’était déjà louable, de mon point de vue. Mais j’ai du déchanter, car au fur et à mesure du temps qui passe, j’ai du constater qu’il adopte sans aucun esprit critique tous les préjugés et poncifs du progressisme humanitaire antinational. Il est fondamentalement du côté du projet de gouvernance mondiale au nom des droits de l’homme. Il est, en somme, quasiment dans la ligne onusienne échevelée d’une Micheline Calmy-Rey. C’est vraiment un mondialiste progressiste. Cela rend ses articles difficiles à supporter, même si, il faut le reconnaître aussi, parfois il nous apprend des choses très intéressantes dans les domaines où il est spécialisé, comme l’histoire de la neutralité suisse ou les services secrets. Quand il parle idéologie, il est imbuvable.

    Bien sûr c’est son droit d’avoir ses opinions, mais comme j’avais eu l’impression au début qu’il était un peu patriote et se souciait de l’intérêt national de la Suisse, ainsi que des intérêts du peuple suisse, même quand ceux-ci s’opposent aux désirs des dévots de la gouvernance mondiale multilatéraliste, eh bien, j’éprouve un dépit profond en constatant que ce Vuilleumier que je croyais être politiquement, et idéologiquement, un ami, est en fait un adversaire de mes idées.

    Je ne lui reproche pas ses opinions, c’est à moi que j’adresse le reproche. Je m’en veux de m’être fondamentalement mépris sur les positions de ce monsieur Vuilleumeir. Ce n’est pas de sa faute, c’est de la mienne, mais le fait est que c’est une grave déception.

    S’agissant de votre présentation tendancieuse de Trump comme un factieux qui aspire à devenir dictateur, permettez moi, cher monsieur Vuilleumier de vous conseiller une vidéo. Visionnez là s’il vous plaît et vous comprendrez qu’on peut être en faveur de Trump, et lui reconnaître le droit de refuser qu’on lui vole l’élection qu’il a, en réalité, gagnée ”in a landslide”.

    Si être un démocrate cela signifie penser que le parti démocrate américain, parce qu’il est de gauche, a tous les droits contre Trump, y compris celui de truquer les élections par une fraude massive, alors dans ce cas, nous n’avons pas la même définition de la démocratie:

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