Covid: une angoisse hypnotique

Épidémies, pandémies, endémies, l’homme a toujours vécu avec des fléaux entraînant sa mort, modifiant ses sociétés, parfois de manière durable. Que ce soit, la peste, le choléra, le typhus, la fièvre jaune, la méningite, la variole, la rougeole, la tuberculose, le sida, Ébola, les grippes, toutes ces maladies ont ébranlé l’humanité au même titre que les guerres et les famines. La science, depuis un peu plus d’un siècle, a permis de conjurer, bien entendu, un grand nombre de ces calamités, en inventant des vaccins et des médicaments révolutionnaires comme les antibiotiques dont la pénicilline, créée en 1928 par Alexandre Fleming et utilisée dès 1941, est le plus célèbre. Des progrès encore décuplés par la généralisation de l’hygiène que la Croix-Rouge développa au sortir de la Première Guerre mondiale et une alimentation qui devait progressivement s’améliorer au cours du XXème siècle, du moins dans le monde occidental.

En cent ans, l’humanité est ainsi parvenue à battre en brèche un nombre considérable d’infections qui durant des millénaires avaient pesé sur sa survie, menant au bord du gouffre des civilisations en décimant non seulement les populations mais en sapant inéluctablement les économies et les équilibres politiques. S’estompa alors, au cours des dernières septante années, la mémoire de ces fléaux de jadis : la « peste antonine », qui avait plongé l’empire romain dans un « âge d’angoisse » au IIème siècle de notre ère entraînant dans la mort 7 millions à 21 millions de personnes ; la « peste de Justinien » de 542 qui allait sévir jusqu’en 767 et qui tua 25 à 100 millions d’individus, une pestilence « qui manqua d’emporter la race humaine toute entière » nous dit Procope de Césarée.

Seul demeura dans le subconscient populaire le plus grand fléau de l’histoire, la Peste noire de 1347 qui se répandit en Europe en quelques mois, atteignant Genève à la fin de l’été 1348, et Lausanne au mois de novembre, avant de se répandre à Vevey et à Moudon au cours de l’hiver 1349. L’épidémie allait balayer 25 à 45 millions de personnes sur l’ensemble du continent entre 1347 et 1352, 75 à 200 millions de morts sur l’ensemble de la planète : une rupture démographique terrifiante s’inscrivant profondément dans les mentalités, une apocalypse telle que l’on peut parler aisément de fracture psychologique chez les contemporains de cette épidémie ! En France, où les conséquences de la peste ont été largement étudiées, la population chuta de 17 à 10 millions d’habitants pour atteindre un volume humain similaire à celui de l’ancienne Gaule.

Bien sûr, les méthodes de lutte restèrent succinctes durant des siècles. : incisions entraînant des infections, onguents multiples et divers, cataplasmes composés de substances supposées curatives comme la chaire de crapauds, des asticots, de la bile ou de la fiente, saignées également, régimes spécifiques, fumigations de bois et de plantes aromatiques comme la valériane et la verveine, thériaques à base de pavot et d’une cinquante de drogues et d’ingrédients – pour lesquels certains apothicaires genevois étaient célèbres – messes, bien entendu, textes de prière suspendus autour du cou, talismans ornés de pierres précieuses : voilà l’arsenal que les contemporains utilisèrent pour tenter de soigner les malades.

À cela s’ajoutèrent des mesures de police qui se développèrent progressivement. Des villes italiennes, telles Venise ou Parme, furent les premières à prendre des mesures sanitaires, interdisant aux voyageurs venant de régions infestées de pénétrer à l’intérieur de leurs murs. Certaines s’enfermèrent littéralement derrière leurs remparts comme Milan, d’autres prohibant la vente d’objets appartenant à des pestiférés. Raguse, Venise et Marseille devaient être les premières cités à instaurer des quarantaines préventives, en 1377 pour les deux premières et en 1383 pour la troisième, une mesure qui deviendrait courante en Europe au cours du XVème siècle tant elle s’avéra efficace. Genève devait également à partir du XVIème siècle établir une « quarantaine hors les murs de toute personne soupçonnée d’avoir été en contact direct ou indirect avec un foyer contagieux ». Une distanciation sociale jugée parfois insuffisante comme en 1529, année durant laquelle « un certain nombre de pestiférés s’étaient retirés dans des cabanes qu’ils s’étaient construites aux Pâquis, on trouva qu’ils étaient trop près de la ville, et on envoya les guets renverser ces cabanes et chasser les malheureux ». La coutume, dans la cité de Calvin était en effet de reléguer les personnes susceptibles d’être atteintes dans des « capites » dans les environs de la ville, non loin des fosses où étaient enterrés les cadavres des pestiférés. « Il fut même un temps où on les chassait à coups de pierre, et où il leur était recommandé de sortir de la ville à peine de “trois traits de cordes” ». En 1615, Genève se dotait enfin d’un organe de « veille médicale », intitulée « Chambre de la Santé » qui s’accompagnerait d’ordonnances très complètes en 1720 afin de protéger la ville de la peste ravageant alors Marseille.

Car seules les mesures de police étaient alors en mesure de protéger les populations, la médecine demeurant encore impuissante. Il fallut attendre le début du XVIIIème siècle pour voir la première maladie infectieuse, la variole, contenue par un procédé médical, l’inoculation. La vaccination ne devait pas tarder à être inventée en 1796 par Edward Jenner. La vaccination devenait l’alternative révolutionnaire à la régulation naturelle que l’humanité avait dû accepter. Plus question alors d’attendre que les épidémies consument les êtres les plus faibles avant de s’éteindre, ou mènent les populations à un taux d’immunité suffisant pour s’estomper. Encore fallait-il pouvoir inventer le vaccin dans les temps. En 1918, celui-ci fit défaut, laissant à la Grippe espagnole le champ pour se développer sur l’ensemble du globe, balayant sur son passage 50 à 100 millions de personnes.

Notre monde de 2020 est confronté lui aussi à une épidémie globalisée qui a emporté pour l’heure – selon des statistiques que l’on sait être discutées – plus d’un million de personnes sur les cinq continents, et attend le vaccin qui le libérera des régulations naturelles dont il ne veut pas ainsi que des mesures de police qui érodent son économie, ses libertés et les principes qui forgent ses démocraties. Des mises en garde contre les mesures liberticides qui allaient advenir avaient déjà été exprimées au cours du printemps 2020, et elles n’avaient eu d’autres échos que l’angoisse hypnotique diffusée par les medias et nombre d’autorités confrontées à une problématique inconnue depuis plusieurs générations, un mal épidémique incontrôlable. Au pire, ces « oiseux » de mauvaise augure ne récoltèrent qu’objurgations et mépris tant nos sociétés opulentes placent la sécurité au-dessus de la liberté. Que valaient ces prédictions par rapport au Covid, créature immaîtrisable déclenchant une peur viscérale et l’exigence d’y remédier quitte à hypothéquer les libertés les plus constitutionnelles par des mesures disproportionnelles ? Bien peu ! Et étaient-elles – sont-elles, disproportionnelles ces mesures, à moins que ce ne soient les opinions des sceptiques qui le soient…, disproportionnelles ? Affaire de génération sans doute ! Il n’en demeure pas moins que ceux qui dénoncent la prévarication dont nous serions les acteurs en faveur des générations les plus vénérables au détriment des plus jeunes et de leur avenir, sont le plus souvent relégués au rang de troublions. Alors, si disproportion il y a, espérons – pour évoquer le médecin andalou Averroès – qu’elle ne fera pas gonfler les peurs au point de faire germer des bubons de haine et de violence.

 

Christophe Vuilleumier

Christophe Vuilleumier

Christophe Vuilleumier est un historien suisse, actif dans le domaine éditorial, et membre de plusieurs comités de sociétés savantes, notamment de la Société suisse d'histoire. On lui doit plusieurs contributions sur l’histoire helvétique du XVIIème siècle et du XXème siècle, dont certaines sont devenues des références.

10 réponses à “Covid: une angoisse hypnotique

  1. 700 ? Mais que peut bien donc signifier ce chiffre ?
    700 ! c’est malheureusement le chiffre de naissances quotidiennes de nouveaux nés infectés par le VIH-SIDA. Leur espérance de vie se limitera en moyenne à l’âge de 5 ans. Des enfants à la vie volée, à même l’aube de leur existence et dont on ne se soucie guère, par ignorance, par crainte ou lassitude. Des bambins dont le regard meurtri par la souffrance ferait vomir le plus dur des malfrats. Un regard toutefois à l’extrême opposé de celui de nos enfants porteurs du COVID-19. Des enfants cependant qui malgré leur infection au COVID-19 auront eux ! plein de rêves et de projets en tête pour l’avenir … bonne médiation à tous.

    1. Car les victimes de la Covid sont moins dommages que celle du VIH ? (VIH qui est tout de même la faute entière et quasi totale des parents de ces enfants…)

      Grande différence entre quelque chose qui peut s attraper “juste en respirant” et le VIH qui est tout de même (qu’on le veuille ou non) bien plus facilement évitable !!

      Au final, là n’est pas le sujet de l’article…

      Bonne méditation et Non on ne les oublient pas mais on en veut aux parents !

  2. Cher Bruno, sachez que dans bons nombres de pays sud saharien et d’extrême Orient, la population n’a aucune information, de prévention et moyens de traitements pouvant bloquer la transmission du virus mère enfant car les traitements sont hors de prix et les parents ne savent souvent en même pas eux même qu’ils sont infectés par le VIH SIDA. Vous tenez là des propos d’autorités religieuses dignes d’un roman de Zola. Au regret de devoir vous en informer car de plus vous vous aventurez sur un sujet sur lequel vous ne connaissez à mon avis pas grand chose. A bon entendeur … Cordiales salutations.

  3. Petit rajout… De plus avec le “ON en veut aux parents” vous vous imaginez votre point vue d’une manière générale et globale. Un soupçon d’ égocentrisme on dirait ! (LOL)

  4. @Bruno et Les oubliés:
    Messieurs, chers lecteurs, je vous suggère de régler vos différents en champ clos, à l’heure qu’il vous plaira et au détour d’une clairière de votre choix, en lieu et place de ce blog. En vous remerciant par avance.

  5. “Il n’en demeure pas moins que ceux qui dénoncent la prévarication dont nous serions les acteurs en faveur des générations les plus vénérables au détriment des plus jeunes et de leur avenir, sont le plus souvent relégués au rang de troublions.”

    Corrigez-moi si je me trompe (n’étant pas juriste), mais la notion de prévarication ne figure pas au Code pénal suisse, qui contient en revanche celle de concussion (elle existe toutefois dans le Code pénal français). Quant aux “générations les plus vénérables”, ne serait-il pas intéressant de comparer leur consommation de vols par Easy Jet ou leur l’addiction à la voiture et autres modes de transport, qui ont permis au coronavirus de se répandre, à celle des plus jeunes générations?

    Enfin (à propos des étripages entre MM. Bruno et Les Oubliés), ce n’est ni formuler un jugement, ni une critique mais faire un simple constat que le SIDA ne s’attrape pas pas l’oreille, que l’on sache.

    1. A la cinquième ligne du second paragraphe, lire “”addiction” (et non “l’addiction”) et à l’avant-dernière ligne, “pas par l’oreille” (et non “pas pas l’oreille”). Avec mes excuses.

  6. Bonjour.. est-ce que vous avez lu ce qui est écrit ? Ils ne savent pas eux mêmes ( les parents) qu’ils sont infectés… C’est pourtant simple à comprendre non ? Un partisan des oubliés ..

  7. Bonjour. Je dois vous avouer que j’ai apprécié le message des oubliés car il m’a éveillé sur un problème que j’ignorais et par conséquent je voulais l’en remercier. Je pense aussi après relecture que son article est davantage concentré sur le caractère enfantile des deux pandémies et qu’il a voulu simplement montrer la différence entre le SIDA et le COVID-19 au niveau des enfants en bas âges …. Une bonne journée à tous.

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