L’Internationale fascisante

Il suffit de consulter un site nauséeux de droite extrême croisé au détour d’un réseau social pour que les algorithmes dédiés révèlent bientôt un panel de sites de nature tout aussi abjecte se dissimulant parfois sous des atours éducatifs ou culturels. Les réseaux sociaux contribuent ainsi indéniablement mais sans velléité particulière à la constitution d’une « Internationale fascisante » se dérobant dans les replis insaisissables du Web. Car c’est bien de cela dont il est question. Xénophobes, racistes, eugénistes, islamophobique, antisémites, néo-païens, identitaires, faisant l’apologie de personnages comme Guillaume Faye, l’un des promoteurs du GRECE – cette entité rappelant inévitablement le sinistre Ahnenerbe nazi – ces sites suivis par des milliers d’internautes distillent pour les uns des messages dont les connotations raciales ne laissent aucun doute, et pour les autres des flots d’insanités injurieuses, tous dénués, bien sûr, d’appareil critique et de référencement scientifique. Idéologiques, beuglant des imprécations haineuses et ségrégationnistes, allant même parfois jusqu’à prôner des thèses négationnistes entre deux intermèdes musicaux néo-nazis lorsqu’il s’agit de podcasts, ces sites participent au rapprochement d’individus partageant des opinions similaires et à des dynamiques de prosélytisme en conférant, grâce au soutien d’une communauté de pensées fut-elle virtuelle, un sentiment de légitimité. Le petit nazillon jadis caché dans sa cave à remâcher sa haine, dans l’intimité de ce que nous pensions être une marginalité dépourvue de tout sens critique cohérent et historique, peut maintenant apostropher notre société de toute sa morgue, avec l’assurance d’appartenir à une cohorte de groupuscules véhéments ayant d’autant plus d’aplomb que les Bolsonaro, Trump, Poutine, Andrzej Duda ou Matteo Salvini, notamment, champions d’une radicalité élevée au niveau de gouvernements dits démocratiques déplacent les curseurs d’une moralité qui, hier encore, admettait l’altérité.

Il aura fallu ainsi deux générations à peine pour que le souvenir des 60 millions de victimes de la Seconde Guerre mondiale, des horreurs de la Shoah et d’une industrie de mort systématique soit écarté du champ de références morales d’un nombre grandissant de personnes, dont certains principes fondamentaux avaient été fixés dans le cadre du procès de Nuremberg. Et s’il est vrai que nombre de pays de l’ex bloc de l’Est, comme la RDA, n’ont pas déployé d’efforts considérables en termes de devoir de mémoire comme l’a fait l’ancienne RFA, atténuant d’autant l’histoire des crimes nazis et la prégnance d’actes indicibles, on peut difficilement dire de même de l’Occident. Faut-il que les racines du mal soient profondément enracinées, un mal qui, s’il était banal dans le IIIe Reich comme l’a si bien relevé Hannah Arendt, ne l’est pourtant plus depuis cette sombre époque. Et pourtant, voilà qu’à nouveau cette idéologie mortifère étend son ombre non seulement sur le Web, mais également dans le monde réel au travers d’une multitude d’actes condamnables.

Et si l’enseignement de l’histoire représente indéniablement une stratégie sur le long terme pour éduquer les personnes et balayer ces vieux démons – un enseignement en perte de vitesse faut-il le rappeler – des mesures de sensibilisation devraient également être développées pour rappeler aux internautes que chacun d’entre nous porte une part de responsabilité personnelle lorsqu’il relaye publiquement un message stigmatisant des minorités.

 

Christophe Vuilleumier

Christophe Vuilleumier

Christophe Vuilleumier est un historien suisse, actif dans le domaine éditorial, et membre de plusieurs comités de sociétés savantes, notamment de la Société suisse d'histoire. On lui doit plusieurs contributions sur l’histoire helvétique du XVIIème siècle et du XXème siècle, dont certaines sont devenues des références.

2 réponses à “L’Internationale fascisante

  1. Enseigner l’histoire prépare à mieux cerner le présent et l’avenir. La philosophie aidait à réfléchir et considérée comme problématique, elle a donc été réduite en branche à option (années 60 à Genève). Serait-ce ce qui guette maintenant l’enseignement de l’histoire ?

  2. Intéressant, je vous traduis ma perception:

    1. L’illustration; l’aigle, symbole de l’Allemagne, mais aussi des US se convertit en hydre-suçeuse du monde;
    2. L’Internationale (bien connue comme symbole communiste) devient, non fasciste, mais s’y convertit;
    3. Le texte; l’histoire correspond aux démocraties ou aux dictatures, selon;
    4. Le web permet le pire et le meilleur, comme toujours, la vie

    Moralité, le monde ne progresse pas et l’histoire se répéte, las!

Répondre à Olivier Wilhem Annuler la réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *