La tentation du sabre

Nouvel opus de la collection “Etudes historiques” paraissant fin octobre, le livre de Maurizio Binaghi et Roberto Sala, La tentation du sabre nous emmène au Tessin à la veille et au cours de la Première Guerre mondiale. L’occasion de découvrir les plans d’annexion militaires helvétiques de l’Italie du Nord d’avant-guerre, et la situation politique de ce canton ô combien stratégique il y a 100 ans!

« Ici, le soleil est plus fort et plus chaud, les montagnes sont plus rouges, ici poussent les châtaigniers, la vigne, les amandiers et les figuiers. Ici les gens sont gentils et courtois ». Ainsi s’exprimait Hermann Hesse à propos du Tessin en 1919.

Canton frontière, constitué de vallées et de lacs, isolé du reste de la Suisse, difficilement défendable et appartenant à un État dont les dernières assises fédérales, au début du XXe siècle, n’avaient guère plus de cinquante ans, le Tessin toisait, à la sortie du XIXe siècle, une Italie digérant un Risorgimento ayant fait de Rome, en 1871, la capitale d’un pays unifié mais traversé par de multiples tensions politiques entraînant des relations difficiles avec la Confédération helvétique. En 1884, le Conseil fédéral avait ainsi expulsé le consul italien Francesco Grecchi de Lugano en raison de desseins irrédentistes sur le Tessin, deux ans après la mise en œuvre du projet de la ligne de défense Cadorna, formée de tranchées, de fortins et de redoutes, face à la Suisse et à un ennemi venu du nord. Un nouveau mur d’Hadrien annonçant plus de trente ans au préalable la guerre de position de 1914-1918 ! Et l’affaire Silvestrelli, au début du XXe siècle, n’avait guère amélioré les relations puisqu’elle avait mené à une rupture momentanée de la diplomatie entre la Suisse et l’Italie. Celle-ci, en outre, alarmée par la construction des puissantes fortifications suisses au sud du Gothard, comme le fort Airolo achevé en 1889, demeurait extrêmement suspicieuse à l’égard des liens entre Berne et Vienne, tant et si bien qu’en 1911, les rumeurs d’alliance entre la Confédération et l’Empire austro-hongrois contre l’Italie se propagèrent très facilement.

Faisant tampon, le Tessin, isolé par rapport au reste de la Suisse et ouvert sur la péninsule italienne se trouvait à l’évidence dans une situation particulière. Une position devenue stratégique déjà bien avant la Première Guerre mondiale, que plusieurs officiers de l’armée fédérale avaient relevée dès la fin du XIXe siècle. Arnold Keller, chef de l’état-major général de 1890 à 1905, rédigerait son livre sur la Géographie militaire de la Suisse à partir de 1906, insistant sur les enjeux que posait le Tessin. Non des moindres, le tunnel du Gothard, inauguré en 1882, en ouvrant un axe de communication nord-sud, de l’Allemagne à l’Italie, était venu placer sur le devant de la scène le Tessin et, ce faisant, lui avait donné une importance internationale, en tant que lieu de passage, qui n’avait pas échappé aux officiers suisses. Carl Spitteler soulignerait de son talent l’importance de ce tunnel en 1897, et la guerre viendrait encore en démontrer la portée, le 10 août 1914, avec le passage de 118’000 Italiens, refoulés de France et d’Allemagne à travers la Suisse et le Gothard.

Évoquer les terres méridionales de la Suisse revient donc à mettre en lumière les relations entre la Confédération et l’Italie dont le renouveau historiographique, à l’égard de la Première Guerre mondiale, a connu ces dernières années un spectaculaire bon en avant – centenaire oblige – comme a pu le montrer Daniel Ceschin dans son article de 2014 « La mémoire de la Grande Guerre en Italie », paru dans la revue Matériaux pour l’histoire de notre temps. Époque de tensions, d’intérêts contraires, de contractions pour l’Italie, plaçant le Tessin dans une position délicate alors même que ce canton entamait une prise de conscience identitaire, si bien décrite par le poète Francesco Chiesa, tiraillée entre italianité et appartenance fédérale. N’allait-il pas proposer en 1918 d’adopter l’appellation « Italie suisse » en lieu et place de « Suisse italienne » ?

Une Italie travaillée par un irrédentisme ardent, formalisé en 1877 par la création de l’Associazione in pro dell’Italia irredenta, fondée par un groupe de garibaldiens et de mazziniens défenseurs des mouvements de gauche, démocratiques et républicains, et souhaitant le retour dans le giron de l’Italie des terres italophones soumises aux Autrichiens. Une mouvance aisément confondue avec le nationalisme qu’Angelo Vivante différenciait déjà en 1912 avec son Irrédentisme adriatique, contrastant avec le discours radical diffusé dans une presse largement nationaliste, et que Robert Paris distinguerait à son tour en 1996 dans son article « Nationalisme et irrédentisme en Italie de l’unité à la Première Guerre mondiale », paru dans la revue Matériaux pour l’histoire de notre temps et repris en 2015 par Armando Pitassio dans les Cahiers Irice.

Une distinction subtile mise en exergue avec véhémence en 1910 par la constitution de l’Associazione Nazionaliste Italiana, mouvement germanophile, puisant aux mêmes sources que le fascisme des années d’après-guerre, dont les théoriciens militaires helvétiques n’avaient cure, ne considérant que l’instabilité politique du pays pouvant entraîner la perte du Tessin, victime potentielle de menées irrédentistes dans un contexte litigieux entre l’Italie et l’Empire austro-hongrois. Une opinion qui n’était pas dénuée de sagesse comme le démontrerait l’aventure éphémère de l’État libre de Fiume que Gabriele D’Annunzio avait forgé en 1920, et l’annexion à l’Italie, à l’issue de la guerre, de Trieste, de l’Istrie et du Sud Tyrol.

Consacrer un livre sur le Tessin et ses relations à la veille et durant la Première Guerre mondiale avec le reste de la Suisse et l’Italie fait sens, évidemment, dans le cadre du centenaire du conflit, mais les lignes de forces qui parcourent le livre de Maurizio Binaghi impliquent également un inévitable renvoi à la question d’un nationalisme contemporain exprimé au travers de partis politiques, dont la Ligue du Nord est le mouvement italien le plus connu, dans le voisinage direct du Tessin. Un parti appelant de ses vœux à un régionalisme, voire à une indépendance du nord de l’Italie, œuvrant progressivement pour le primat d’une identité ethno-nationale, dont les dynamiques s’apparentent à l’irrédentisme de la fin du XIXe siècle tout en s’en distançant sur le plan des velléités d’unification. Et si le paysage politique actuel n’est évidemment pas similaire à celui de 1914, ses composantes – avec la mise à l’écart en 2018 d’un ministre italien germanophobe et une Europe dominée économiquement par l’Allemagne et fissurée par les eurosceptiques – laissent un sentiment de déjà-vu fort singulier. L’auteur s’écarte de ces problématiques actuelles pour s’en tenir à la période durant laquelle la guerre allait éclater, parvenant avec brio à contextualiser une problématique qui, si elle fut exacerbée il y a cent ans, a démontré sa pérennité depuis lors à bien des reprises.

 

Maurizio Binaghi, Roberto Sala, La tentation du sabre. La Suisse, l’Italie et le canton du Tessin de l’âge des empires à la Grande Guerre, Etudes historiques, éd. Slatkine, Genève, 226 pages, 2018.

Christophe Vuilleumier

Christophe Vuilleumier

Christophe Vuilleumier est un historien suisse, actif dans le domaine éditorial, et membre de plusieurs comités de sociétés savantes, notamment de la Société suisse d'histoire. On lui doit plusieurs contributions sur l’histoire helvétique du XVIIème siècle et du XXème siècle, dont certaines sont devenues des références.

Une réponse à “La tentation du sabre

  1. Vous nous donnez envie de lire ce livre sur un sujet bien intéressant. Personnellement j’avoue regretter que les historiens d’aujourd’hui, porteurs d’une idéologie post moderne émasculée, aient décidé de ne plus nous parler du temps glorieux où nos ancêtres étaient des conquérants redoutés. Il y eut même un temps, certes bref, où les Suisses ont été les suzerains des ducs de Milan. Pourquoi ne l’apprend-on plus aux enfants? Pourquoi l’historien Ernest Gagliardi est-il quasiment renié par ses confrères actuels, qui estiment qu'”on ne peut plus écrire l’histoire comme ça”. Et pourquoi pas? Gaglardi était un bon historien, bien meilleur que ces sales gauchistes qu’on a aujourd’hui. De toute façon je trouve qu’il faudrait appeler les choses par leur nom: Marignan a été une défaite humiliante. Monsieur Blocher a bien raison de dire que c’est de cette défaite qu’est née la neutralité. Mais c’était une défaite et je la déplore. Les cantons suisses de cette époque n’ont pas eu pouvoir fort et uni, permettant de soutenir dans la durée une grande politique. C’est bien dommage. À cause de ça des territoires comme la Lombardie, la Valteline, qui auraient pu être sous notre souveraineté, ont été perdus. Heureusement que nous avons au moins gardé le Tessin, ce canton où les gens ont aujourd’hui des réflexes en politique européenne dont je souhaiterais qu’ils soient partagés par l’ensemble de la Suisse. Vous nous parlez de tentation du sabre à propos d’ambitions irrédentistes d’états comme l’Italie née du Risorgimento , c’est à dire des constructions de la modernité. J’estime que la vocation de la Suisse était de rassembler les états historiques que sont l’Alémanie, la Lombardie, l’Italie impériale, la haute Bougogne. Ce regroupement aurait, selon moi, plus de légitimité que celui fondé uniquement sur la langue commune et une idéologie libérale du XIXe siècle. Ainsi je regrette beaucoup que la Suisse n’ait pas fait valoir ses droits sur la Haute Savoie au temps de Napoléon III, qu’elle ait perdu la Valteline, qu’elle ait perdu Mulhouse, Rottweil, etc. J’espère que l’Union Européenne, l’Italie, la France vont se désintégrer à tel point que tous ces territoires y compris l’Alsace, la Franche-Comté, la Savoie et d’autres territoires vont demander leur rattachement à la Suisse, comme l’avait fait le Vorarlberg en 1918, et je regrette beaucoup qu’en 1918 nos dirigeants aient été trop lâches pour accepter le Vorarlberg comme un canton suisse. Après le désastre annoncé de l’Union Européenne, que j’attends avec impatience, je plaide pour une Suisse de 20 millions d’habitants largement campée sur les Alpes et le Jura et les piémonts de ces deux montagnes. Est-ce la tentation du sabre? Ou la tentation de la hallebarde? C’est mon idée.

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