La fuite en Suisse de la fille de Staline, un livre à lire

La Suisse a déployé ses bons offices à bien des reprises au cours des cent dernières années. Neutralité oblige ! Neutralité, mais également proximité avec les pays alignés sur le Traité de l’Atlantique nord. Voisine de table d’États jouant parfois gros à des pokers internationaux toujours menteurs, la Suisse dissimule aujourd’hui encore, aux tréfonds de ses archives, des renseignements qui sommeillent, mieux défendus que le secret fiscal. N’est-ce pas là l’un des savoir-faire helvétiques tant appréciés par le reste du monde ? Des qualités mises à profit dans « l’opération Svetlana » que Jean-Christophe Emmenegger a exhumée.

Passionnante, cette histoire, vieille de 1967 – année de la mort de Che Guevara à La Higuera et de la guerre des Six Jours – est extirpée de l’ombre et de documents confidentiels de ce temps. L’auteur est en effet parvenu à convaincre des acteurs de cette aventure diplomatique, appelée de manière si romanesque « opération Svetlana », comme Cornelio Sommaruga, de témoigner afin que cette histoire ne se perde pas. Issues d’archives privées de la famille Blancpain et de documents conservés au sein des Archives fédérales suisses classés «secrets» jusqu’en 2011, tout autant que basées sur les recherches des Documents diplomatiques suisses ainsi que sur la fiche de surveillance du Ministère public fédéral concernant Svetlana Allilouyeva, les informations recueillies par l’auteur n’ont pas été simples à réunir. Ce dernier s’est en effet heurté à une administration fédérale appliquant à la lettre l’ordonnance sur l’archivage, notamment à l’égard des protocoles secrets du Conseil fédéral, obtenant un accès pour certains d’entre eux après avoir déposé des recours. Le cas relevait tout de même du secret d’État en 1967 ! Des ombres demeurent, bien évidemment, dans cette histoire, des vides que Jean-Christophe Emmenegger se plait à remplir, parvenant avec succès à apposer une réalité potentielle grâce à un travail de reconstitution systématiquement balisé que Michel de Certeau n’aurait certainement pas renié. Cet artifice littéraire, mis en exergue, ne nuit en rien à la démarche historienne qui est développée de manière magistrale, et concourt à la compréhension de cette affaire.

Une histoire qui s’intègre dans le contexte de la Guerre froide, empreinte de clandestinité et de ce même anticommunisme commun à l’ensemble du bloc de l’Ouest. Un récit qui démontre une nouvelle fois et de manière emblématique – une année après la parution de la revue suisse d’histoire Itinera consacrée aux réfugiés du bloc de l’Est (Chercher refuge. Les phases d’exil d’Europe centrale pendant la Guerre froide) – l’assujettissement de la Confédération au camp de l’Otan. Le récit d’une fuite, donc, durant laquelle la Suisse abrita la fille de Staline, « dissidente exceptionnelle », alors que les Etats-Unis étaient en train de mener au Vietnam l’opération Junction City, la plus importante offensive aéroportée depuis la Seconde Guerre mondiale et qu’en juin devaient se dérouler des négociations russo-américaines sur le Moyen-Orient et l’Asie du Sud-Est avec, en filigrane, un traité de non-prolifération des armes atomiques.

Jeu funambulesque auquel se livra la Suisse, à la demande des Etats-Unis par le biais de l’ambassadeur John Hayes qui sollicita le Conseil fédéral le 7 mars 1967 afin d’accueillir momentanément la fille de Staline ; moment perdu, à peine rappelé par quelques documents d’archives, au cours d’une époque que le « spectateur engagé » Raymond Aron qualifia de paix belliqueuse ; ce service rendu – onze ans avant que la Suisse n’accorde l’asile politique au champion d’échec soviétique Viktor Lvovitch Kortchnoï – plaça la Confédération dans une position désagréable à l’égard de l’Union Soviétique. La Suisse ne sortit pourtant pas affaiblie de cette situation puisque, de déplaisante, la situation prit une tournure à son avantage, l’amenant, une fois encore, à confirmer son rôle temporisateur sur l’échiquier international. Car cette diagonal du fou, empruntée par la Suisse, allait lui permettre de préserver des relations relativement harmonieuses avec les deux superpuissances comme l’illustrent les échanges entre Berne et Moscou au cours de cette même année et la visite en Union soviétique, le 12 juillet, du Conseiller fédéral Rudolf Gnägi, accompagné, notamment, de l’ambassadeur suisse Antonino Janner, figure clé du dossier Svetlana. Ce dernier fut l’un des producteurs des archives portant sur la fille de Staline conservées à Berne. Il rédigea à l’intention des historiens futurs des constats et des notes sur les documents compilés dans les dossiers versés aux archives fédérales, démonstration que « l’événement Svetlana » revêtait pour lui une portée historique, à moins que, dans une affaire mêlant de multiples services de renseignement, de subtils subterfuges aient été développés afin de dresser des miroirs sans tain imperceptibles pour le curieux et destinés à masquer quelques confidences fâcheuses. Des informations qui alimentent tous les conflits, et particulièrement les guerres larvées comme la Guerre froide qui, une année après l’épisode helvétique de la fille du Père des peuples, alors que l’Europe découvrait au cours d’un beau mois de mai ses propres dissidents, voyait déferler dans les rues de Prague les troupes du Pacte de Varsovie.

Quant à Svetlana Allilouyeva-Staline, elle allait trouver aux Etats-Unis, après l’intermède helvétique, une forme de rédemption en reniant un père dont le nom demeure, toujours de nos jours, synonyme de goulags, d’Holodomor et de ce que l’historien Norman Naimark a décrit comme une série de génocides. La transfuge devait assister au pays de la liberté, trois mois après son arrivée, aux émeutes raciales de Détroit, les plus violentes dans l’histoire des États Unis, obligeant le président Lyndon Johnson à considérer la ville en état d’insurrection et à lever la garde nationale pour ramener le calme. Des dizaines de morts, des centaines de blessés, des milliers d’arrestation – suivis moins d’une année plus tard par le meurtre de Martin Luther King – devaient être dénombrés dans ce combat contre un arbitraire aussi hypocrite que pouvait l’être le NKVD soviétique, ou une Suisse dont les femmes, en 1967, n’avaient pas encore acquis le droit de vote. Car, pour plagier Nelson Mandela, la haine, les préjugés et l’étroitesse d’esprit sont les chaînes qui entravent les oppresseurs et qui les font agir, quelques soient les nations. Svetlana allait en être le témoin impuissant à deux reprises.

 

Jean-Christophe Emmenegger, Opération Svetlana. Les six semaines de la fille de Staline en Suisse, Slatkine, Genève, 2018.

Christophe Vuilleumier

Christophe Vuilleumier

Christophe Vuilleumier est un historien suisse, actif dans le domaine éditorial, et membre de plusieurs comités de sociétés savantes, notamment de la Société suisse d'histoire. On lui doit plusieurs contributions sur l’histoire helvétique du XVIIème siècle et du XXème siècle, dont certaines sont devenues des références.

2 réponses à “La fuite en Suisse de la fille de Staline, un livre à lire

  1. Excellente lecture, mais on reste un peu sur sa faim pour ce qui concerne les éléments concrets de cet épisode historique. En fait, on n’y apprend rien de nouveau, et pour cela, il faut lire le livre!
    Un bémol, la mise en parallèle finale de la situation de la femme en Suisse en 1967 me paraît totalement inappropriée, car véritablement hors de propos

  2. Bonjour Pierre Ebloui, pour nourrir votre curiosité:
    Les nouveautés historiques concrètes sont de plusieurs sortes:
    1) On peut suivre heure par heure (parfois, presque, minute par minute) le processus de réflexion politique qui a amené les autorités suisses à héberger temporairement la fille de Staline en Suisse. Cela, grâce à l’analyse des câbles diplomatiques, documents administratifs et relations policières abondants qui ont trait à cette affaire. C’est une opportunité unique – les affaires semblables mais avec des individus moins célèbres que la fille de Staline, ne donnant pas lieu à une telle documentation. En particulier, ce livre dévoile pour la première fois (je n’abuse pas de cette expression!) les enquêtes et rapports secrets (police fédérale, ministère public fédéral) qui n’avaient pas vu le jour avant ce livre. Je crois pouvoir affirmer que personne d’autre n’avait découvert ces derniers documents…
    2) Les preuves sont apportées de l’étroite collaboration entre le Département d’État (étasunien) et le gouvernement suisse au sujet de cette affaire, même si, c’est remarquable, la Suisse semblait vouloir garder le contrôle et tenir à son autonomie: c’est tout de même l’agenda étasunien qui donnait le tempo et dictait les principales décisions. Les archives fédérales en donnent de précieux indices.
    3) Le dernier paragraphe du billet ci-dessus, s’il extrapole un peu, traduit cependant l’expérience de Svetlana, déçue à la fois du monde communiste et du monde capitaliste: perdue, elle s’est tournée vers la vie intérieure, la recherche d’un sens spirituel à sa vie… Surtout, une correspondance de Svetlana avec un ami suisse (C. Blancpain), de 1967 à 1989, nous apprend que Svetlana aurait voulu revenir à tout prix en Suisse, y habiter, avec sa fille américaine. Pour d’obscures raisons, encore en 1986, la Suisse a éludé cette demande…
    4) Ce livre a aussi pour but de corriger les nombreuses rumeurs ou erreurs répétées au fil de certaines biographies sur la fille de Staline, sans vérification ni références précises. Ce livre n’est pas une biographie!
    Enfin, le récit s’accompagne de plusieurs témoignages anecdotiques lui donnant chair: la fille d’un inspecteur de police qui accompagne Svetlana en commissions, etc.
    En espérant avoir satisfait à votre intérêt.
    Cordialement

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