Les mutations de l’histoire, enjeu de société

Les historiens bien connus Olivier Meuwly et Dominique Dirlewanger débattront mardi 7 novembre au Théâtre de l’Octogone à Pully sur un sujet plus sensible que d’aucun ne pourrait croire. Le conservatisme ou le progressisme de la discipline « histoire ». Ce duel Meuwly/Dirlewanger n’est pas le premier puisque le duo avait déjà organisé une première table ronde, les Assises de l’Histoire, en 2015 ou l’un et l’autre s’étaient exprimés avec d’autres intervenants devant une salle comble sur un sujet tout aussi polémique « À quoi sert l’histoire aujourd’hui ? ». Un échange évidemment marqué du sceau de maisons politiques divergentes puisque l’un et l’autre appartiennent à des obédiences opposées, mais un échange qui sera, à n’en pas douter, chaleureux et amical !

La question retenue par nos duellistes cette fois-ci est éminemment politique puisque derrière l’histoire – ou les histoires – se dessine un enjeu identitaire, enjeu qui n’est pas propre au canton de Vaud et qui pourrait sans doute faire débat dans l’ensemble des cantons helvétiques. Conservatisme ou progressisme ? Il est ici question non seulement de l’enseignement de l’histoire mais également de l’écriture de l’histoire, une écriture sur laquelle Michel de Certeau a largement travaillé (L’Écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975) et qui insiste sur la part de subjectivité, sur la dimension fictive de toute étude historique. Il est donc question de méthode. L’approche sera-t-elle de nature institutionnelle, prendra-t-elle en compte une dimension plus économique ou se bornera-t-elle à des considérations de micro-histoire, à moins qu’elle ne s’ouvre sur une histoire connectée ou globale, un peu comme l’ouvrage de Pierre Singaravelou et Sylvain Venayre avec leur Histoire du monde au XIXe siècle (Fayard, Paris, 2017) à laquelle ont participé quelques 89 auteurs ? En existe-t-il une plus juste que l’autre ? Et si tel est le cas, qu’en penseront les historiens dans cinquante ans, dans cent ans ? Le disciple de la prosopographie trouvera inévitablement un esprit critique pour remettre en question ses analyses sérielles ! N’est-il pas préférable d’estimer qu’en fin de compte c’est la pluralité des approches qui importe et qui permet d’appréhender sous différents angles un passé commun, reconstruit en fonction de sources partielles et partiales, une multiplication de points de vue permettant d’objectiver au mieux une réalité fictive telle une asymptote tendant vers une vérité jamais atteinte. Une historiographie qui constitue une partie du quotidien des historiens dont la tâche est de prendre en compte ce faisceau de visions pour tenter de restituer une image aussi réelle que le souhaiterait le lecteur ! Le débat auquel vont se livrer Olivier Meuwly et Dominique Dirlewanger ne pourra pas faire l’économie de ces considérations, tout comme il ne pourra pas se départir de la question fondamentale de l’enseignement de l’histoire.

Effet du hasard, la Revue des Deux Mondes évoque dans son dernier numéro le « roman national ». Et Patrick Boucheron de rappeler que la diversité est une valeur, qu’il convient d’assumer l’idée que « l’histoire est diverse, plurielle et complexe » et qu’il ne faut pas craindre d’écrire une « histoire inquiète ». Certes ! Tout comme il ne faut pas craindre le tamis de l’historien qui se doit de cultiver un esprit critique pour éviter de sombrer dans des paradigmes instrumentalisant un passé à des fins idéologiques. Le livre de Michel De Jaeghere, Les derniers jours. La fin de l’Empire romain d’Occident (Perrin, Paris, 2014, 2016) en est un parfait exemple, l’auteur – dont les afficionados se souviennent qu’il est directeur du Figaro Histoire – rejetant le concept d’une « antiquité tardive » en mettant en opposition une civilisation certes décadente mais évoluée et des peuplades barbares jouissant au mieux d’une sous-culture formée selon le principe de l’ethnogenèse.

Si on ne peut nier un certain nombre « d’invasions » barbares tout comme l’on se souvient des « conquêtes » romaines – deux termes communément consacrés par l’historiographie évoquant des implications également violentes mais différemment valorisées – peut-être aurait-il fallu que Michel De Jaeghere lise plus attentivement Georges Dumézil à défaut des auteurs allemands pour appréhender ces peuples venus du Nord avec plus de recul.

Une étude qui comporte une dimension idéologique d’autant plus discutable que sa première édition date de 2014, année paroxysmique de la crise des migrants en Europe ! Un livre qui pourtant participe à notre vision d’un passé et, par-là même, à l’appréciation de notre contemporanéité tant il est vrai que l’apprentissage de l’histoire est enfant de son écriture.

Voilà un second axe au débat Meuwly/Dirlewanger qui a suscité de nombreuses polémiques au cours de ces dernières années non seulement dans le canton de Vaud mais également dans le reste de la Romandie. L’enseignement de l’histoire à l’école a en effet connu une mutation évidente avec le rejet de l’histoire événementielle au profit d’approches thématiques, conceptuelles et problématisées. Une approche prônée par l’éducation nationale française et reprise par nos pédagogues helvétiques qui, très souvent en retard d’une guerre, n’ont pas observé les dérives dénoncées par des Laurent Wetzel ou des Annette Wieviorka. Une évolution qui, selon certains, en confondant école et université s’est révélée involution. Conservatisme ou progressisme ? Le duel des deux historiens permettra de réfléchir plus avant à ces notions dont dépendent nombre de nos références culturelles, éthiques ou intellectuelles.

Christophe Vuilleumier

Christophe Vuilleumier

Christophe Vuilleumier est un historien suisse. On lui doit plusieurs contributions sur l’histoire helvétique du XVIIème siècle et du XXème siècle, dont certaines sont devenues des références. Docteur ès Lettres, il est actif dans le domaine éditorial, et membre de plusieurs comités de sociétés savantes.

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