Parution “La Révolution culturelle nazie” de Johann Chapoutot

 

Les évolutions du cadre européen autant que la fin de la guerre froide, l’ouverture d’archives inédites et la cristallisation de nouvelles problématiques politico-idéologiques au cours de ces dernières décennies ont instillé de nouvelles tendances et de nouvelles approches dans l’écriture de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Après de nombreuses analyses purement politiques ou militaires, c’est la guerre vue d’en bas qui intéresse le plus souvent les historiens du XXIe siècle qui, dans le courant des Holocaust Studies, réifient les principes du nazisme en proposant des angles d’étude originaux, tout en peinant à se détacher de la dialectique définie par Saul Friedländer entre historiens intentionnalistes et historiens fonctionnalistes.
Parmi la nouvelle génération de têtes pensantes, les germanophones Wolfram Wette (Les Crimes de la Wehrmacht, Perrin, Paris, 2009) qui remet en question le mythe d’une Wehrmacht propre, Christian Gerlach (Extremely Violent Societies: Mass Violence in the Twentieth-Century World, Cambridge University Press, Cambridge 2010) et Dieter Pohl (Zwangsarbeit in Hitlers Europa. Besatzung, Arbeit, Folgen, Metropol, Berlin 2013) qui tous deux travaillent sur l’exploitation des régions occupées pour les besoins du Reich et les interactions entre autorités allemandes et sociétés locales. Une réviviscence historiographique illustrée également par l’historien américain Timothy Snyder (Terres de sang, l’Europe entre Hitler et Staline, Gallimard, Paris, 2012) qui, à l’instar de l’australien Christopher Clark pour la Première Guerre mondiale (Les Somnambules. Été 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre, Flammarion, Paris, 2013), change de focale en proposant une causalité novatrice, et démontre la crispation entre national-socialisme et stalinisme induisant un Holocauste comme produit de la défaite allemande et substitut de victoire. Son dernier ouvrage (Terre noire. L’Holocauste, et pourquoi il peut se répéter, Gallimard, Paris, 2016) qui soulève des polémiques quant à ses limites historiographiques ne soutient pas la comparaison avec le monument Ian Kaershaw dont la biographie en deux tomes d’Adolf Hitler (Hitler, 1889-1945, 2 t. Flammarion, Paris, 1999-2000) demeure l’une des principales références, et qui vient de signer un nouvel ouvrage décrivant l’explosion de nationalismes ethno-centrés, les convulsions d’une Europe des frontières, la montée en puissance des conflits sociaux et les effets d’une crise économique prolongée (L’Europe en Enfer 1914-1949, Seuil, Paris, 2016).
Chez les francophones Christian Ingrao, avec son ouvrage très remarqué (Croire et détruire. Les intellectuelles dans la machine de guerre SS, Fayard, Paris, 2010), s’insère avec plus de force encore que Laurent Olivier (Nos ancêtres les Germains. Les archéologues au service du nazisme, Tallandier, Paris, 2012) dans les dernières tendances de la recherche en mettant en exergue les implications divergentes des élites traditionnelles dans l’avènement du national-socialisme. Johann Chapoutot qui s’inscrit dans la lignée d’historiens comme Eberhard Jäckel ou George Mosse, dans un courant fortement emprunt des thèses « intentionnalistes », n’est, quant à lui, pas le dernier venu. Son étude (La loi du sang : penser et agir en nazi, Gallimard, Paris, 2014) décrivant « l’univers mental dans lequel les crimes du nazisme prennent place et sens » avait marqué. Son dernier livre (La Révolution culturelle nazie, Gallimard, collection Bibliothèque des Histoires, 2017) revient de manière tout aussi pluridisciplinaire sur cette paedeia nationale-socialiste. Et pour cause, cet ouvrage est un assemblage d’articles remaniés portant sur l’histoire des idées en Allemagne, offrant une juxtaposition d’analyses de la pensée nazie comme autant de strates archéologiques.
Ce travail de composition aborde résolument ce que Mosse nommait « l’oeil du nazisme », en révélant l’importance de la philosophie platonicienne pour des historiens, des philologues et des juristes nazis comme Fritz Schaehermeyr, Hans Bogner, Roland Freisler, ou Hans Günther, maître d’une anthropologie raciale alors réputée, ou de philosophes comme, Erns Krieck ou Kurt Hildebrandt qui tous voient dans l’oeuvre de Platon une démonstration de l’idéal d’un corps social guerrier. Un Platon vu comme une antithèse du « savant de cathèdre » et considéré comme le promoteur d’un racisme scientifique et d’un eugénisme actif. Un point de vue plus originel qu’original puisque la réception de l’antiquité dans l’Allemagne nazie fut l’une des thèses explorées par l’historien allemand Karl Christ (Volker Losemann Alte Geschichte zwischen Wissenschaft und Politik. Gedenkschrift Karl Christ, Harrassowitz, Wiesbaden, 2009).
Au fil des chapitres, Johann Chapoutot appelle à la barre les avocats du nazisme, une élite intellectuelle universitaire, qui justifient dans leur champ d’expertise respectif l’idéologie mortifère du IIIe Reich au travers de textes témoignant d’un esprit immanent à la culture nazie, « irriguant les pratiques de violence en les accompagnants plus qu’en les provoquant». Remise en question du droit romain au profit d’un droit germanique mythifié, réfutation des Lumières et de l’Humanisme, glorification du nazisme comme science antirévolutionnaire, lutte contre le Christianisme, les normes occidentales traditionnelles sont évincées au profit des normes supposées d’une Antiquité teutonne prise en référence par les Nazis qui tentent de conjurer aliénation culturelle autant que raciale. Ces fourriers du nazisme qui, à une Antiquité magnifiée, ajoutent la théorie social-darwiniste promouvant la race, et qui dévoient la philosophie kantienne en détournant les yeux lorsque le philosophe Kurt Huber est guillotiné en 1943, cèdent à cette culture obsidionale et eschatologique du Blut und Boden que les nazis sacralisent pour donner sens à leurs actions génocidaire. Une thématique explorée non seulement par Johann Chapoutot mais également par des auteurs tels Christian Ingrao (Les Chasseurs noirs. La brigade Dirlewanger, Perrin, Paris, 2006) ou Peter Fritzsche (Vivre et mourir sous le IIIe Reich, André Versaille, Paris, 2012), qui met en lumière la dimension dite völkisch, à la fois nationaliste et raciste, constituant l’ADN du nazisme, lequel « fut d’abord un projet, et ce projet, celui d’une révolution culturelle ».

 

J. Chapoutot, La Révolution culturelle nazie, Gallimard, collection Bibliothèque des Histoires, 2017

 

paru dans “Aimer lire” (fév. 2017)

Christophe Vuilleumier

Christophe Vuilleumier

Christophe Vuilleumier est un historien suisse. On lui doit plusieurs contributions sur l’histoire helvétique du XVIIème siècle et du XXème siècle, dont certaines sont devenues des références. Docteur ès Lettres, il est actif dans le domaine éditorial, et membre de plusieurs comités de sociétés savantes.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *