Les miasmes du pathos

Nous assistons à un choc de civilisations, c’est une évidence. L’afflux en masse de réfugiés, ou de migrants, pèse obligatoirement dans la balance socio-économique et culturelle de la région hôte. Le poids des mots pèse également dans la compréhension d’un événement de cette nature et dans les réactions qu’il entraîne.

Si l’on peut exclure le principe d’une conquête militaire en règle comme celles des Romains, on pourrait se demander s’il s’agit d’un envahissement progressif, comme lors des grandes invasions barbares, lorsque Huns, Alains, Wisigoths, Sarrasins puis Vikings se succédèrent en Europe ? Ou s’agit-il d’un flux migratoire comme les Germains dans l’Empire romain venus chercher des terres fertiles, ou les Européens qui partirent pour le Nouveau Monde ?

Certains le pensent !

À moins qu’il ne soit question simplement de réfugiés fuyant des zones soumises à la guerre et aux exactions, comme lors des deux guerres mondiales. La réalité de cet événement est claire pour la plupart d’entre nous, quels que soient les termes utilisés, les horreurs commises quotidiennement en Syrie sont un argument indéniable !

Cela étant, un tel flux de population ne peut que marquer son passage. L’arrivée des colons, pourtant pacifiques, en Amérique du Nord a entraîné des millions de morts[1] et la spoliation de près de 70 millions d’hectares au cours du XIXème siècle[2]. Un exemple fort mais qu’il convient de pondérer, puisque si l’histoire peut évoquer d’autres phénomènes de cette nature, les comparaisons restent toujours difficiles, voire dangereuses, tant les contextes socio-politiques, technologiques ou économiques autant que les champs de références, les valeurs et les croyances divergent.

S’il s’agit d’univers différents impliquant des dynamiques parfois contradictoires, il demeure toutefois possible de mettre en lumière au travers de l’histoire des récurrences, comme l’appréhension de l’altérité faite autant de curiosité que d’hostilité, l’inconnu générant attrait ou crainte de part et d’autre. Le cas de l’émigration en Amérique du Nord l’atteste de manière spectaculaire.

N’est-il pas nécessaire de dépasser ces réflexes empreints de passions et d’avancer, d’agir en lieu et place de réactions émotionnelles faites plus de pathos que de raison ? Ne faut-il pas dépasser les clivages politiques habituels qui nous font tomber dans l’évangélisme ou dans le rejet ? Henri Dunant, Gustave Ador ou Eglantyne Jebb auraient certainement tous trois souscrit à l’idée d’une politique ferme et humaniste en défendant autant les victimes venues chercher refuge que les principes de nos démocraties. Un député genevois, philosophe de formation à la plume acérée, le rappelait il y a peu : « Nous ne défendons plus clairement les principes de notre république et nous abdiquons devant les exigences des autres civilisations, en oubliant les combats et les défaites qu'il a fallu endurer avant d'obtenir nos actuels avantages démocratiques ». Affirmer nos valeurs ne revient pas à les imposer par la force mais à les faire respecter par le droit et l’équité. Affirmer nos valeurs revient à éviter les égarements des uns ou des autres, et à poursuivre les extrémismes quels qu’ils soient. Affirmer nos valeurs revient à reconnaître qu’une identité culturelle ne vaut pas mieux qu’une autre, tout en donnant la possibilité au nouvel arrivant de comprendre ce qui lui est inconnu, et pour nous de le reconnaître en tant qu’héritier d’une tradition aussi respectable que la nôtre.

 


[1] Tzvetan Todorov, La conquête de l’Amérique : la Question de l’autre, Paris, éd. Seuil, 1982. David Stannard, American Holocaust: The Conquest of the New World, Oxford University Press, 1992.

[2] Imre Sutton, Indian land tenure : bibliographical essays and a guide to the literature, New York, Clearwater Publ. Co., 1975.

 

Christophe Vuilleumier

Christophe Vuilleumier

Christophe Vuilleumier est un historien suisse, actif dans le domaine éditorial, et membre de plusieurs comités de sociétés savantes, notamment de la Société suisse d'histoire. On lui doit plusieurs contributions sur l’histoire helvétique du XVIIème siècle et du XXème siècle, dont certaines sont devenues des références.

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