Les Kurdes face à l’Etat islamique – Interview du cinéaste Kae Bahar

Cet article fait suite à celui publié sur ce blog, le 9 juillet dernier Les combattants de l’oubli. Mes recherches sur le crime de guerre m’ont mené vers un autre « combattant », dont les armes diffèrent de celles de S.K évoqué précédemment. Point de fusil mitrailleur ou de grenades, mais une plume et une caméra !

Né à Kirkuk, dans les territoires kurdes annexés à l’Irak, Kae Bahar est né entre 1960 et 1961. S’il ne connaît pas la date précise de sa naissance, il se souvient de son enfance sous le régime Saddam et du poids d’un apartheid qui allait devenir massacre systématique en 1988.

Pour rappel, Ali Hassan al-Majid, nommé en mars 1987 secrétaire général du parti Baas dans la région du Nord, allait orchestrer la « solution finale » au problème kurde.

Baptisée « Anfal », l’opération allait concentrer quelques 200'000 soldats irakiens. La rhétorique de mort du satrape de Saddam Hussein allait décliner toutes les formules éprouvées en Europe 50 ans plus tôt : invasion, bombardement, destructions systématiques de zones civiles, déportations massives, camps de concentration, exécutions sommaires et usage d’armes chimiques (sur ce dernier point Hitler avait renoncé à l’utilisation de gaz de combats par crainte de représailles). L’un des paroxysmes de l’Anfal fut sans aucun doute l’épisode connu sous le nom de « massacre de Halabja », perpétré du 16 au 19 mars 1988. On se souvient de ces images terribles de femmes et d’enfants morts figés dans les convulsions générées par les gaz chimiques. 5'000 personnes devaient périr lors de l’holocauste d’Halabja.

Les chiffres officiels parlent de 182'000 civils tués et de plus de 2'000 villages rasés de la carte au cours de l’Anfal, soit cinq fois plus que le nombre de villages que compte le canton de Vaud. Human Rights Watch précise que 1’754 écoles et 270 hôpitaux ont été rayés de la carte.

Le procès de La Haye en 2005 contre l’homme d’affaire néerlandais Frans Van Anraat, qui avait fourni au régime de Saddam Hussein les substances ayant permis de produire les armes chimiques, allait reconnaître officiellement le génocide kurde[1].

À 14 ans, Kae Bahar est arrêté par la police secrète et torturé. Convaincu de devoir quitter ces terres de désolation, il allait développer un goût pour le cinéma lui permettant d’échapper à sa réalité. Plus tard, il allait parvenir à rallier l’Italie ou il put poursuivre ses études, d’architecture d’abord, d’art dramatique ensuite.

Kae Bahar vit à présent à Londres entouré de sa femme et de ses enfants, et produit des films documentaires pour la BBC, C4, ITN et Al Jazeera. Certaines de ses œuvres ont connu un succès international comme Karzan’s Brothers, escape from the Safe Haven, Return to Kirkuk, A Year in the Fire, ou A Day with PKK.

Kae vient de signer un dernier documentaire, à l’heure ou cet article est écrit, intitulé The Kurdish Dream. Écrivain à ses heures Letters from a Kurd, Kae a fait le pas de la fiction en 2013 en réalisant le court métrage I am Sami une co-production entre l’Angleterre et le Kurdistan sélectionnée dans 55 festivals de films internationaux et ayant remporté pas moins de 23 prix (12 fois des Best Film and Audience Choice Awards et 2 fois best director).

Le tournage de son second court métrage A Special Guest en février dernier, aura permis à Kae de lancer un long métrage, tourné intégralement au Kurdistan. L’artiste est entièrement tourné vers la défense de son peuple : « Everything I do in my life, my films, my wiring, are all for Kurdistan. I am totally dedicated to the just cause of my people and to their legitimate right for an independent country. I use my book signing events, and the screening of my films in the festivals around the world also as a tool to publically talk about my homeland and to promote Kurdistan”. (Tout ce que j’ai fait dans ma vie, mes films, mes écrits, sont pour le Kurdistan. Je suis intégralement dévoué à la cause juste de mon peuple et de ses droits légitimes à l’indépendance. J’utilise mon livre et les séances de dédicaces ainsi que mes films dans les festivals comme un outil pour évoquer mon pays et soutenir le Kurdistan).

Intellectuel et artiste, à la frontière entre deux mondes, Kae Bahar nous livre sa vision de la situation au Proche Orient.

– As long as 'Iraq's' central government is Shia dominated by Shia majority, no matter who is going to be the PM or the President in the country, 'Iraq' is going to be governed by Iran – and the call for pushing out the Iranian from 'Iraq' is not realistic but only wishful thinking. Second, asking Hyadar Abadi, 'Iraq's PM to stay away from Iranian Islamic fundamentalism and adopt a more tolerant version of Islam to achieve a democratic progressive Iraq, is not a realistic vision of the moderate Europeans who don’t have the courage to face the Arab and Muslim world with the true question. Arab and Muslim countries need to follow the words of Quran in order to feel and fulfill true Muslim duties, and in the Quran there is no tolerance and democracy, you must follow Sharia- Law.  I think the liberal and the so-called modernists of Europe and civilized world should stop this hypocrisy and let the Arab and Islamic World know that they will be in constant disaster until the day they separate the government from religion, from Islam, and abolish Sharia-Law, if they want to see the light of democracy. Democracy and Sharia-Law can never live peacefully together. This is true also for Iran, for the Former Iraq and the newly created Islamic State .

(Aussi longtemps que le gouvernement central irakien sera dominé par des Chiites – et peu importe qui sera le Premier ministre ou le président – l’Irak sera régi par l’Iran. La tentative de repousser les Iraniens hors du pays n’est pas réaliste et ne peut être qu’un vœu pieux. Par ailleurs, demander au Premier ministre irakien Hyadar Abadi, de rester éloigné du fondamentalisme islamique iranien et d’intégrer une version tolérante de l’Islam pour permettre à l’Irak de progresser sur le chemin de la démocratie n’est guère réaliste de la part des Européens modérés qui n’ont pas le courage d’affronter le monde arabe et musulman en posant les vraies questions. Les pays musulmans doivent suivre les paroles du Coran afin d’avoir l’impression que l’Islam est respecté, et dans le Coran, il n’y a ni tolérance ni démocratie, vous devez suivre la Charia. Je pense que les libéraux et les soi-disant modernistes occidentaux devraient arrêter cette hypocrisie et faire savoir au monde musulman qu’il connaîtra constamment des désastres jusqu’au jour où la politique sera séparée de la religion et de l’Islam, et la Charia abolie. La démocratie et la Charia ne pourront jamais coexister paisiblement. C’est également vrai pour l’Iran, pour le gouvernement irakien actuel et l’État Islamique).

 

Quel est votre avis sur l’avenir du Kurdistan ?

 

– Our SIRIK Campaign calls for the separation of Iraq and recognition of an independent Kurdish State in South Kurdistan. I call it former because 'Iraq' as we knew it doesn't exist anymore- on the ground, politically is already divided into three states and this needs to be recognized internationally as three different countries: an Independent South Kurdistan, a Sunni State in Centre part of Iraq for Sunni Arabs – that way they won't need ISIS to protect them anymore from Iraq's Shia Militia – which could also replace the existing Islamic State. Finally, the 3rd part of the Former Iraq should become a Shia State in south, and if they wish to have it run by Iranian intelligence and Iranian government, so be it. A strong South Kurdistan supported by the west and Israel, the Sunni Arab states in the Gulf, and a newly created secular Sunni Arab State in centre of Former Iraq can balance Iran's power in the region and back up the Iranian moderate and the 'Iraqi' Shia moderate to end the dictator regimes. The West Kurdistan, which we call Rojawa is also effectively independent since their successful war against ISIL. In Turkey, the Kurds are taking the right path by calling for democratic reforms and a democratic society for everyone’s rights to be protected, Turks, Kurds, and all the other minorities in the country. In Iran, the Kurds are perhaps suffering most at the moment. I don’t think right now Kurds should call for a greater country, as Kurdistan was before it was divided in four parts between Iran, Iraq, Syria and Turkey, in the Sykes-Picot agreement on 16 May 1916. South and West Kurdistan, thanks to their firm stand against ISIS are absolutely ready to go independent. They should be supported if we truly want peace and democracy in that region. The Kurds are the only force on the ground effectively fighting the terrorists and fighting to protect the civilized world. I don’t mean South and West Kurdistan should be united as one country, but if that happens, even better. We Kurds don’t recognize the artificial borders that separate our land, therefore, we are always one country as we have always felt it in our hearts .

(Notre campagne appelle à la séparation de l'Irak et à la reconnaissance d'un État kurde indépendant dans le sud du Kurdistan…. L’Irak, comme nous la connaissions, n’existe plus en termes de territoires. Politiquement, le pays est divisé en trois parties, trois pays différents qui doivent être reconnus par la communauté internationale, soit un Sud Kurdistan, un État sunnite dans le centre (une solution qui permettrait aux Sunnites de ne pas avoir besoin d’ISIS pour être protégés des milices chiites, une solution qui pourrait remplacer l’État islamique). En fin de compte, le troisième État pourrait être un territoire chiite dans le Sud, pouvant être dirigé par l’Iran ou ses services de renseignement. Un Sud Kurdistan fort, soutenu par l’Occident, Israël et les pays du Golfe, et un nouvel État laïque sunnite dans le centre de l’Irak, pourraient ainsi balancer la puissance iranienne dans la région et ramener les Iraniens modérés ainsi que les chiites irakiens modérés au pouvoir à la place de régimes dictatoriaux.

Le Kurdistan occidental, que nous appelons Rojawa, est de faits indépendant depuis la guerre victorieuse contre ISIS. En Turquie, les Kurdes prennent le bon chemin en appelant à des réformes démocratiques et à une société défendant les droits de chacun, Turcs, Kurdes, ainsi que toutes les autres minorités du pays. En Iran, les Kurdes souffrent sans doute plus en ce moment. Je ne pense que les Kurdes puissent demander maintenant la création d’un grand pays, comme le Kurdistan l’était jadis, avant sa division en quatre parties entre l'Iran, l'Irak, la Syrie et la Turquie, lors du traité Sykes-Picot, le 16 mai 1916. Quant au Sud et à l'Ouest du Kurdistan, ces régions sont prêtes à devenir indépendantes grâce à leur position ferme contre ISIS. Ces populations devraient être soutenues si nous voulons vraiment l’instauration de la paix et de la démocratie dans cette partie du monde. Les Kurdes sont la seule force sur le terrain à lutter efficacement contre les terroristes et à protéger le monde civilisé. Je ne veux pas dire que le Sud et l'Ouest du Kurdistan devraient être unis en un seul pays, mais si cela devait advenir, ce serait préférable. Nous autres Kurdes ne reconnaissons pas les frontières artificielles qui séparent notre pays, et par conséquent, nous représentons toujours un seul et unique pays comme nous l'avons toujours ressenti dans nos cœurs).

 

Comment interpréter la position de l’Europe dans cette guerre? Et pour quelle raison des Européens partent se battre pour ISIS ?

 

– The ISIS war is claimed to be a war between the Sunni Arabs, and the Shia Arabs joined by the Persian Shia’s. We have Iran on one hand and Saudi Arabia and Turkey on the other hand. But these are only puppet countries and puppet players, and the Sunni Shia war is only a pretext for the super powers, the arm manufactories and the massive oil companies to keep Middle East, especially the rich in oil countries like Iraq in trouble. However, we Kurds do not wish to be dragged in this so-called sectarian war of Sunni and Shias but wish to separate from them.

Europe could play a really big role to end the Islamic State by fully supporting the Kurds, not only with finance and weapons but mostly to recognize the Kurdish rights for a free independent country. That way, the Kurds can finish ISIS and build a secular democratic society.  Most of the European governments know this reality and know that Kurds are their only hope, but unfortunately some of the governments like the one in the UK are still living in a fantasy world on calling United Iraq – when they know very well Iraq practically doesn’t exist anymore.

Many European people are annoyed by not seeing their governments to fully support the Kurdish Independence and with their fight against ISIS, so European people, lovers of peace and freedom want to take the matter into their hands, and join the Kurdish forces at the frontline to fight against ISIS.

I was truly astonished last April to see Coalition Forces on the ground in Kurdistan training Peshmerga forces. This is an incredible change in the history of the Kurds in the right direction, and I truly hope the coalition forces will not betray the Kurds as they were so many times let down by the UK and especially America.

(La guerre que mène l’État islamique est prétendument une guerre entre les Arabes sunnites et les Arabes chiites rejoint par les chiites iraniens. Nous avons l'Iran d'une part et l'Arabie saoudite et la Turquie d'autre part. Mais ce ne sont que des marionnettes et des joueurs de marionnettes. La guerre entre Sunnites et Chiites n’est qu’un prétexte pour les superpuissances, afin de permettre aux industries d’armement et aux grosses sociétés pétrolières de garder la main sur le Moyen-Orient, en particulier les grosses fortunes qui se trouvent dans les pays pétroliers comme l'Irak. Cependant, nous Kurdes, nous ne voulons pas être entraînés dans cette soi-disant guerre de religion, et préférons nous en tenir éloignés.

L'Europe pourrait jouer un très grand rôle pour éliminer l'État islamique en soutenant pleinement les Kurdes, non seulement avec des moyens financiers et des armes mais surtout en reconnaissant les droits des Kurdes à avoir un pays libre et indépendant. De cette façon, les Kurdes pourraient en finir avec l’État islamique et construire une société démocratique et laïque. La plupart des gouvernements européens sont conscient de la situation et savent que les Kurdes sont leur seul espoir, mais malheureusement, certains gouvernements comme le Royaume-Uni vivent encore dans un monde d’illusions et tablent sur un Irak uni, alors même qu’ils savent très bien que l'Irak n’existe pratiquement plus.

De nombreux Européens sont gênés de constater que leur gouvernement ne soutient pas pleinement l'indépendance kurde et la lutte contre ISIS. Aussi, certains, amoureux de la paix et de la liberté prennent les choses en mains et rejoignent les forces kurdes en première ligne pour lutter contre ISIS. J’ai été vraiment étonné en avril dernier de voir les forces de la coalition sur le terrain au Kurdistan entraîner les Peshmergas. C’est un changement incroyable et positif, et j'espère vraiment que les forces de la coalition ne trahiront pas les Kurdes comme ils l’ont été à de si nombreuses reprises par le Royaume-Uni et surtout les États-Unis).

 

L’analyse de Kae Bahar diffère quelque peu de celle du combattant sur le terrain. Encore que les explications de l’un peuvent être recoupées par celles du second puisque les anciens cadres et officiers du parti Baas évoqués dans l’article précédent pourraient défendre non seulement des intérêts politiques mais également économiques.

Quoi qu’il en soit, le nouvel accord sur le nucléaire iranien qui vient d’être signé risque bien de faire évoluer la situation. Il restera à savoir si les évolutions à venir se feront au profit ou au détriment des minorités de ces régions.

 


[1] Reconnu coupable de complicité de crime de guerre, Frans Van Anraat fut condamné à 15 ans de prison.

 

Christophe Vuilleumier

Christophe Vuilleumier

Christophe Vuilleumier est un historien suisse, actif dans le domaine éditorial, et membre de plusieurs comités de sociétés savantes, notamment de la Société suisse d'histoire. On lui doit plusieurs contributions sur l’histoire helvétique du XVIIème siècle et du XXème siècle, dont certaines sont devenues des références.

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