“Ingénierie des libertés” : Koitèce ?

Les organisations ne sont pas un lieu d’harmonie. Y règnent le jeu, la négociation et le conflit. Mais doté des bons outils d’analyse et d’intervention, on peut y instaurer une coopération productive.

Avec un titre qui joue sur l’oxymore grandiloquente “Ingénierie des libertés”, l’ouvrage avait de prime abord tout pour alimenter une chronique féroce. On aurait pu conclure rapidement que l’on avait entre les mains la dernière version en date d’une recette managériale neuneu. Et puis, en s’y plongeant, on découvre un propos pertinent, une approche solide et des outils simples et concrets.

Alors bien sûr, l’ouvrage manie de grands concept et promeut de nobles vertus : “confiance”, “autonomie”, “légitimité”. Mais ce qui sépare cet ouvrage de la plus part de la production managériale contemporaine, ce sont deux choses.

La première est de ne pas être “rousseauiste” et de ne pas partir du postulat de la bonté et de la bénévolence des acteurs dans les organisations : “les individus sont créatifs, mais il ne sont pas naturellement fiables ou vertueux, tout en étant capables de désintéressement et d’abnégation, il sont aussi cupides et ambitieux” (p. 52). On est assez loin des entreprises opales, libérées ou cellulaires et autres fadaises du genre, qui alimente l’hypocrisie organisationnelle produite par l’écart entre le discours et la réalité, le dire et le faire, les bonnes intentions et les résultats.

La seconde différence est que l’approche repose sur un fondement théorique solide et explicitement revendiqué par les auteurs, soit la sociologie des organisations des Crozier, Friedberg et Dupuy. On part donc des acteurs et de leur rationalité pour comprendre l’organisation et pour agir sur les comportement en visant à accroitre leur autonomie (ou liberté) tout en tenant compte des règles du jeu institutionnel. En reconnaissant que les acteurs n’ont pas la même vision des buts de l’organisation, ou les mêmes intérêts à défendre, les auteurs développent des outils d’analyse et d’intervention pour les managers qui permettent de combiner les stratégies d’acteurs en s’appuyant sur leurs compétences (légitimité) et leur sens de l’initiative.

Autonomie et travail effectif

Les outils de l’ingénierie proposée visent moins à organiser le travail effectif, qu’à coordonner l’autonomie des acteurs dans la production du travail au quotidien. Car, au fond, le management c’est cela : conjuguer les autonomies des acteurs dans le sens de l’action collective. On est donc proche des approches de la “coordination conflictuelle” développée par Yves Clot qui organise la production du travail par un échange structuré autour de la “qualité du travail”.

C’est encore à une innovation ordinaire chère à Norbert Alter que nous invitent également les auteurs, lorsqu’il valorisent la liberté des acteurs comme création “d’aléas”, autre manière de dire “déviance”, comme source de l’innovation. C’est à trouver un équilibre (précaire) entre perturbation, autonomie et règles institutionnelles de la coopération que l’on nous invite.

Outils d’analyse pertinents

Tout cela pourrait sembler très abstrait, tant le propos est parfois verbeux. Il n’en est rien en fait. L’ouvrage propose 22 “exercices” ou outils pour rendre concrète cette ingénierie. Pas de recettes toutes faites, mais des outils d’analyse de votre organisation et des enjeux autour d’une ambition mobilisatrice. C’est la force de l’approche : donner les outils de compréhension avant d’agir. On y retrouvera sous des formes un peu différentes des tableaux s’inspirant du sociogramme ou de la grille d’analyse stratégique de la sociologie des organisation ou des schémas d’identification des acteurs inspiré du management des réseaux d’acteurs (Network Management).

Il y a suffisamment peu d’ouvrages et de manuels de management qui s’appuient sur un socle théorique robuste pour ne pas rater les rares qui se plient à cette impératif. D’autant que celui-ci, malgré quelques propensions à en faire un peu des caisses en terme de terminologie, est incontournable. Pour ma part, les outils d’analyse qu’il propose figureront en bonne place dans mes enseignements.

 

Référence :

M. Davy de Virville, M. Thénenet & C.-H. Besseyre des Horts. (2022). Ingénierie des libertés. Manager en étant plus libre, lucide et efficace. Paris : Vuibert

Christophe Genoud

Après avoir été chercheur, Christophe Genoud est aujourd’hui, manager public, administrateur, consultant en management et organisation et formateur. Avec ce blog, il propose de mener une réflexion sur l’art de conduire des équipes, de décider et d’innover.

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