Particules fines: un fléau sanitaire négligé!

Alors que nous vivons la pire pandémie de ces 50 dernières années et que la menace du réchauffement climatique apparaît de plus en plus tangible sur nos sociétés, un fléau bien souvent invisible et inodore continue de tuer prématurément chaque année plusieurs milliers de personnes en Suisse et plus de 7 millions dans le monde: la pollution de l’air.

 

Surmortalité évidente

En 2019, la société européenne de cardiologie publiait une importante étude qui mettait en lumière la nocivité sous-estimée de la pollution de l’air sur la santé des individus, notamment du fait de l’impact majeur et peu documenté des particules fines (PM 10 et PM2.5) sur le système cardio-vasculaire. Cette étude a mis en évidence une surmortalité induite par la pollution de l’air d’environ 5600 personnes par année en Suisse[1], soit environ la moitié des décès prématurés dus au coronavirus. De plus, un rapport récent s’intéressant aux coûts de la pollution de l’air pour les principales villes européennes est arrivé à la conclusion que l’impact de cette dernière s’élevait à 166 milliards d’Euro annuellement. Pour la Suisse, les coûts de la pollution de l’air étaient de 1,236 milliards, répartis entre les grandes villes du pays (Bâle, Berne, Genève, Lausanne, Lugano, St-Gall, Winterthur et Zürich).[2] Finalement, on peut noter que la pollution de l’air est doublement liée au contexte pandémique actuel. En effet, les mesures de confinement prises pour lutter contre le virus ont eu un effet spectaculaire sur la réduction de pollution de l’air.[3] De plus, la pollution de l’air est responsable en Europe d’environ 19% de la mortalité induite par la maladie Covid-19.[4]

La pollution de l’air a aujourd’hui un peu disparu de l’agenda politique alors qu’elle amène chaque année autant de morts qu’une demi-Covid-19!

Bien que de nombreuses molécules soient sources de pollution de l’air (oxyde d’azote et de soufre, ozone, etc.), les particules fines sont de loin les principales responsables de la mortalité induite par la pollution de l’air. Et malgré les progrès certains réalisés depuis 1986 et l’entrée en vigueur de l’Ordonnance sur la pollution de l’air (OPair), leur concentration atmosphérique demeure excessive et dépasse régulièrement les normes journalières. De plus, les données récentes de la littérature scientifique démontrent que plus ces dernières sont de petites tailles, plus elles sont nocives pour la santé, car elles descendent plus profondément dans nos voies respiratoires, jusqu’aux alvéoles pulmonaires pour les plus petites d’entre elles.

 

Aligner les valeurs recommandées en Suisse sur celles de l’OMS

Ce constat m’a amené à déposer une série d’interventions parlementaires visant à mieux quantifier ces particules fines et identifier leurs sources d’émission, afin d’améliorer la qualité de l’air et en réduire les conséquences sanitaires.

Tout d’abord, l’ordonnance sur la pollution de l’air (OPair) ne contient pas de valeur limite d’immission journalière concernant les particules fines de diamètre inférieur à 2.5 micromètres (PM2.5), contrairement aux PM10, mais uniquement une valeur limite d’immission annuelle fixée à 10 microgrammes par m3. Dans son rapport annuel 2019 sur la qualité de l’air en Suisse, l’Office fédéral de l’environnement faisait pourtant état de dépassement sur plusieurs stations de mesures des valeurs annuelles d’immission concernant les PM2.5.[5] Il est par conséquent d’autant plus important de pouvoir identifier les zones et périodes de pic de pollution journalière aux PM2.5. D’ailleurs, dans ces lignes directrices, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) préconise une valeur limite journalière concernant les PM2.5 de 25 microgrammes par m3. J’ai donc déposé une motion demandant une révision de l’OPair, afin d’y ajouter une valeur maximale journalière d’immission des PM2.5 en Suisse selon les valeurs recommandées par l’OMS.[6]

Chauffages à bois et abrasion des freins, gros émetteurs de particules fines

Ensuite, dans son dossier consacré à la protection de l’air paru dans le magazine « Environnement » (no 1/2021), l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) alertait sur une source importante de pollution de l’air aux particules fines (en particulier PM2.5) en Suisse: les quelques 500’000 chauffages à bois individuels, avec environ 1500 tonnes d’immissions en 2019. Toutefois, l’OFEV indiquait un manque de précision dans les données collectées et une absence de mesures des polluants de ces chauffages individuels. Dans ce même dossier, l’OFEV précisait également l’existence de solutions pertinentes pour réduire les émissions de PM2.5 par les chauffages à bois, à savoir la suppression des foyers ouverts, l’installation de filtres efficaces, la combustion étagée, la formation des propriétaires de chauffage à bois, etc.[7]

J’ai donc déposé un postulat pour demander au Conseil fédéral d’établir un rapport, afin de mieux quantifier la pollution de l’air induite par les chauffages à bois individuel en Suisse, ainsi que d’analyser et synthétiser les différentes alternatives aux foyers ouverts, leur coût et efficacité, ainsi que les mesures structurelles et législatives nécessaires à leur implémentation.[8]

La nocivité de l’abrasion des freins pourrait être comparable à celle induite par les moteurs à combustion.

Finalement, les données récentes recueillies par l’Empa (Laboratoire fédéral d’essai des matériaux et de recherche) concernant les polluants induits par le freinage des véhicules sont inquiétantes. En effet, l’abrasion des freins produit des quantités importantes de particules fines PM10 et PM2.5, ainsi que des particules ultrafines inférieure à 1 micromètre. Ainsi, la nocivité de l’abrasion des freins pourrait être comparable à celle induite par les moteurs à combustion. Or, des fabricants développent actuellement des filtres capables de capter une importante partie de cette pollution émise par l’abrasion des freins et la commercialisation de ces filtres pourraient se faire dans le courant de l’année 2021.

Dans ce contexte, et en l’absence de données suffisantes, j’ai donc demandé un rapport sur la faisabilité et l’implémentation de filtre pour capter les poussières d’abrasion des freins sur les nouveaux véhicules et véhicules existants.[9] En effet, le succès de la législation sur les catalyseurs pour moteur Diesel doit nous amener à penser de la même manière en ce qui concerne l’abrasion des freins, car l’électrification du parc automobile ne changera pas ce problème.

 

En conclusion, la pollution de l’air est et demeurera un enjeu de santé publique majeur qui nécessite des adaptations régulières des normes et recommandations selon l’évolution des connaissances et les développements technologiques. Le rôle du politique est de veiller à ce que les politiques publiques en matière de pollution de l’air soient les plus efficaces possibles dans l’intérêt de la santé de la population.

La question de la pollution de l’air a aujourd’hui un peu disparu de l’agenda politique. Or elle amène chaque année autant de morts qu’une demi-Covid-19 ! Ce n’est pas une fatalité: des mesures existent pour améliorer la qualité de l’air.

 

 

[1] Lelieveld J, Klingmüller K, Pozzer A, Pöschl U, Fnais M, Daiber A, et al. Cardiovascular disease burden from ambient air pollution in Europe reassessed using novel hazard ratio functions. Eur Heart J. 21 mai 2019;40(20):1590‑6.

[2] https://www.cedelft.eu/en/publications/2534/health-costs-of-air-pollution-in-european-cities-and-the-linkage-with-transport

[3] Shrestha A, Shrestha U, Sharma R, Bhattarai S, Tran H, Rupakheti M. Lockdown caused by COVID-19 pandemic reduces air pollution in cities worldwide [Internet]. Life Sciences; 2020 avr [cité 29 oct 2020]. Disponible sur: https://eartharxiv.org/repository/view/304

[4] Pozzer A, Dominici F, Haines A, Witt C. Regional and global contributions of air pollution to risk of death from COVID-19. :7.

[5] OFEV (éd.) 2020 : La qualité de l’air en 2019. Résultats du Réseau national d’observation des polluants atmosphériques (NABEL). Office fédéral de l’environnement, Berne. État de l’environnement no 2020 : 28 p.

[6] https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20213858

[7] Office fédéral de l’environnement OFEV. Un danger invisible La protection de l’air nécessite un engagement sans relâche. l’environnement. 2021;(1):64.

[8] https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20213857

[9] https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20204088

Christophe Clivaz

Christophe Clivaz est le premier conseiller national vert valaisan. Il a été auparavant député (2013-2016) et conseiller municipal à Sion (2009-2019). Politologue de formation (Dr. en administration publique), il s'est spécialisé dans l'étude du tourisme alpin. Il est professeur associé à mi-temps à l'Institut de géographie et durabilité de l'Université de Lausanne, sur le site de Sion.

3 réponses à “Particules fines: un fléau sanitaire négligé!

  1. Vite, vite, agitons la peur à des fins électorales.

    Vous dites sérieusement qu’il y a 500000 morts en Europe à cause des particules fines ???

    A non, c’est une approximation issue de l’expression vague “pollution de l’air”… de la politique… ah, la politique …

  2. Merci de soulever le problème des particules de frein, peu médiatisé. Cette pollution augmente avec les années par le simple fait que les automobiles augmentent de poids. En quelques décennies, elles sont passées de 700kg à plus de 1,3 tonne, et la situation est largement aggravée par la mode absurde des SUV, très profitable aux constructeurs, dont certains dépassent les 2 tonnes. En effet les émissions de particules de frein augmentent avec la masse du véhicule (freins plus gros, davantage d’énergie à dissiper). Tout comme augmentent la pollution aux particules de pneu, première source de pollution plastique dans le lac Léman (plusieurs dizaines de tonnes de particules par an juste pour ce lac – chiffre ASL).
    Divers pays étudient une taxe au poids pour tenter de stopper l’industrie automobile dans cette course folle aux véhicules massifs et extra-lourds. On ne parviendra pas à diminuer la dangerosité des voitures et leurs divers types de pollution sans une diminution de leur poids moyen.

  3. Excellent !

    Enfin autre chose que le Covid et, comme vous le soulignez très bien, la pollution de l’air n’est plus à l’agenda des autorités, ce qui est regrettable car elle continue …

    Votre blog m’amène à une question : “quelles conséquences la pollution de l’air peut-elle avoir sur les enfants d’âge scolaire et plus particulièrement sur les tout petits (avant la scolarité) ?

    La raison de ma question est simple : j’ai passé mon enfance et adolescence avec le bruit et la pollution de Genève-Cointrin (c’était dans les années cinquante/soixante) puisque j’habitais Vernier/GE,

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