Le laboratoire en condensateur heuristique : le CRBS de Strasbourg

Si Strasbourg n’est plus la ville tiraillée par les conflits franco-allemands qui se sont succédé aux XIXe et XXe siècles, son architecture porte encore les traces de la concurrence à laquelle se sont livrés les deux pays pour asseoir leur souveraineté dans la cité frontalière. L’architecture a été utilisée pour consolider le retour de la métropole rhénane dans le giron national à chaque fois que la ville est passée de la France à l’Allemagne. Française jusqu’en 1870, elle fut allemande jusqu’en 1918, puis à nouveau de 1940 à 1944. À chaque changement de camp, la ville et ses administrations faisaient l’objet d’une réorganisation stratégique. L’hôpital civil est emblématique de cette histoire saccadée, faite de démolitions, de constructions, de stratégies interrompues et de départs précipités, qui font la richesse et la complexité de l’architecture et du tissu urbain strasbourgeois. Paradoxalement, dans le cas de l’hôpital civil, cette transition s’est opérée autant sous le signe de la continuité que celui de la rupture. 

Le CRBS, réalisé conjointement par Groupe-6 et DeA architectes, gagne à être appréhendé sous l’angle de la résilience des usages et des institutions dans une ville qui change de camp tout en gardant la même population. C’est ce rapport à l’histoire qui constitue le contexte bâti et programmatique du nouvel ensemble de laboratoires. Et c’est toujours en tenant compte de cette histoire que Strasbourg projette l’évolution du site de son hôpital civil en futur pôle de recherche au rayonnement européen. Dans cette optique, le CRBS constitue, au même titre que certaines institutions européennes qui ont vu le jour dans la seconde moitié du XXe siècle, une authentique réconciliation architecturale dans sa manière de synthétiser des qualités que l’on attribue pour certaines à l’art d’édifier à la française et pour d’autres à la culture du bâti germanique. 

Le CRBS, tête de pont de la prochaine mutation de l’hôpital civil

Que ce soit par sa centralité, par sa superficie ou par la diversité architecturale des bâtiments qui le composent, l’hôpital civil strasbourgeois est une institution qui fonctionne comme une métonymie de la ville : une portion délimitée capable de rejouer à une moindre échelle les grandes lignes de l’évolution de l’ensemble. C’est un véritable quartier avec ses monuments, ses places et ses jardins, dont l’évolution porte les traces des grandes étapes de l’histoire de la ville. Aussi étendu que le quartier pittoresque de la Petite France, l’hôpital civil et ses vingt-trois hectares forment une enclave au centre de Strasbourg. Cette emprise territoriale s’explique en partie par le fait qu’à son commencement, de nombreux patients s’acquittaient des soins qu’ils avaient reçus en léguant des terres. Valorisés, ces legs ont permis de constituer un grand domaine. Quant à l’ampleur des services et départements qui le composent, elle serait le fait de la surenchère concurrentielle à laquelle se livrent les deux pays. Chaque reconquête fut l’occasion d’un effort pour affirmer le rayonnement intellectuel et scientifique de l’hôpital, personne n’osant défaire ce que les « autres » avaient fait de constructif. C’est ainsi que l’administration allemande mit en place à partir de 1870 un fonctionnement en cliniques, préfigurant l’articulation des soins et de la recherche qui, par la suite, s’est généralisée avec les centres hospitaliers universitaires. L’administration française qui reprit l’hôpital à la Libération conserva ce qui avait été mis en place par les Allemands.

Cet urbanisme de l’acte accompli explique en partie le caractère éclectique et fragmenté de cette ville dans la ville. C’est contre cette dispersion que s’est érigé le projet de nouvel hôpital civil. Conçu par Claude Vasconi en 2008, il a cherché à unifier ce patchwork de cliniques et leur fonctionnement fragmenté. Pris dans un seul ensemble, les départements pouvaient interagir et offrir des soins coordonnés. Vasconi, passé maître dans l’art d’une rhétorique architecturale du pouvoir qu’affectionnent les acteurs institutionnels privés et publics, a inscrit ce regroupement dans une méga-structure futuriste et unitaire qui exhibe sa technique. Pourtant, dans cette « guerre » entre entropie et concentration, c’est l’éclectisme et la dispersion qui pourraient finir par l’emporter.

Le nouvel hôpital civil de Strasbourg conçu par Claude Vasconi en 2007.

Grâce à la concentration rendue possible par l’édifice de Vasconi et par la désaffection de nombreux bâtiments, la métropole de Strasbourg a envisagé la reconfiguration d’une partie du site en pôle de recherche à rayonnement international. Cette nouvelle stratégie, baptisée NEXTMED, vise à reconvertir, démolir et reconstruire les dizaines d’édifices vidés, afin d’y installer des activités indépendantes de recherche et développement en technologies médicales.

Le CRBS est à l’avant-poste de cette nouvelle stratégie de laboratoires autonomes fonctionnant en synergie, tant avec l’hôpital qu’avec l’université. Formellement, le CRBS est aux antipodes de l’approche unitaire incarnée par le vaisseau gris de Vasconi. L’objectif n’est pas tant de se démarquer par le design que de s’ouvrir sur la ville et de penser la cité hospitalière comme un système complexe, constitué d’entités autonomes capables d’interagir ou de développer des dynamiques propres. Tant la morphologie du bâtiment (un parallélépipède autonome) que le traitement uniforme de ces quatre façades « pixelisées » vont dans ce sens. So architecture remet à l’ordre du jour le principe éclectique d’unités pavillonnaires qui régissaient le site depuis sa création jusqu’à l’arrivée du vaisseau gris de Vasconi. Conçus à partir d’un échantillonnage chromatique prélevé dans un périmètre de 500 mètres, les quatre façades du CRBS fonctionnent comme une machine à synthétiser la matière visuelle de cette portion de la ville. Ce mécanisme se superpose à la fonction bioclimatique de la façade. Les deux fonctionnalités, énergétique et esthétique, ne sont pas distinctes mais intégrées. Il n’y a pas une fonction d’un côté et une peau qui la recouvre de l’autre. Le revêtement est déjà la fonction pleinement déployée.

Un bâtiment d’une grande densité sur une parcelle réduite, avec un impératif de calme, de concentration et de repli – voici comment Guillaume Delemazure décrit la demande qui a été faite aux architectes, et qui a trouvé sa réponse dans l’organisation des laboratoires autour d’un vide central. Le patio central est tout à la fois le support de la bonne organisation de l’ensemble, un gage de qualité et un vecteur de socialité pour ceux qui s’y activent. Là aussi les choses s’emboîtent. À elle seule, la qualité fonctionnelle de l’équipement ne suffit pas à garantir un environnement de travail optimal. Les lieux de recherche ont longtemps négligé le cadre de vie, préférant mettre l’accent sur l’équipement du laboratoire et le travail qu’il permet d’accomplir, plutôt que sur sa socialité potentielle. Jusqu’à ce qu’on comprenne à quel point l’interaction sociale et le cadre de vie pouvaient avoir une incidence sur la qualité de la recherche. Le CRBS a choisi de reconsidérer bon nombre de ces réflexes typologiques où, pour des générations de laborantins, l’unique cadre de vie professionnel devait être la paillasse et le restaurant d’entreprise. Ici, les espaces de travail sont évolutifs, organisés en huit entités ou groupements de laboratoires, qui peuvent s’adapter aux particularités et aux besoins des équipes universitaires qui y sont affectées. L’ensemble est pensé comme un dispositif mixte entre la recherche médicale (Institut national de la santé et de la recherche médicale) et la recherche universitaire. L’évolution des méthodes d’enseignement a fortement conditionné sa flexibilité et la possibilité d’affecter les locaux sur de courtes durées, en fonction de projets spécifiques. Pauline Copyloff, responsable du service du patrimoine de l’université de Strasbourg, est explicite sur ce point : les laboratoires ne sont pas affectés à tel ou tel professeur, mais à des projets. 
Ce mode de fonctionnement ouvert est conforté par l’importance accordée aux espaces informels. Ils sont pensés comme une composante essentielle du travail des chercheurs. Le CRBS a fait le pari d’une transversalité inter-laborantine qui permettrait, par exemple, de lancer un sous-projet avec des collègues d’un autre laboratoire que le sien. Par ces choix, le laboratoire cesse d’être cet espace stérile replié sur lui-même, pour enfin tirer profit de ce qui vient de l’extérieur, du hasard et de la sérendipité. 

Réfléchissante, la verrière du patio capte le panorama de la ville.

Au CRBS, chaque couloir se termine sur une baie vitrée donnant sur l’extérieur et chaque laboratoire, à l’exception de certains équipements très spécifiques, jouit d’une vue sur la ville. Les stores fermés ou ouverts règlent ainsi la quantité de dehors qui pénètre dans ce monde protégé. À cela s’ajoute la fonction réfléchissante de la verrière du patio qui capte le panorama de la ville pour l’inclure dans le cœur du bâtiment. Il suffit de lever la tête pour saisir un morceau de ciel et une portion du centre historique.
Arrivé à ce point, on réalise que les deux grandes composantes du projet – son insertion urbaine et son fonctionnement modulaire – font écho à l’aspect du bâtiment. Les pixels ne sont pas juste une image, mais un principe organique qui s’applique autant à la façon du bâtiment de contenir que d’être contenu. Chacun de ces compartiments peut être perçu comme un pixel interagissant avec les autres, et jusqu’à l’ensemble lui-même qui devient un pixel à l’échelle de la ville. Manifeste d’un nouvel éclectisme assumé, le CRBS signale l’entrée de l’hôpital civil dans une nouvelle époque. Sans imposer l’uniformité et la table rase, il trouve dans la transformation de l’existant un levier pour créer du nouveau.

Version réduite d’un article sur le CRBS paru dans le numéro 109 de la revue Archistorm. Toute les images du CRBS sont de Luc Boegly.

À Arles, l’effet Luma

Érigé sur une friche ferroviaire à l’entrée de la ville d’Arles, sur le site d’un ancien centre d’entretien de la SNCF, le nouveau défi de Frank Gehry, commandité par Maja Hoffmann pour y loger la Fondation Luma, est fait pour être vu. Il marque l’entrée dans une nouvelle conception du rôle du mécénat dans la vie culturelle.

C’est un drôle de bâtiment, formellement complexe, mais auquel manque l’envolée expressive qui a fait la renommée du starchitecte californien. C’est un peu comme si, en essayant de modérer ses élans, Frank Gehry niait son propre langage plastique. Reste une tour de verre et de métal déstructurée, hybride, qui contraste avec le déploiement minéral et horizontal de la cité méridionale.
Ce manque de clarté dans le geste semble qualifier le projet Luma dans son ensemble. Que vient faire un équipement de cette ampleur dans une petite ville de 50 000 habitants ? Faut-il considérer la nouvelle fondation comme une affaire publique, comme le sous-entendent les prises de position officielles (le maire d’Arles ne cache pas son admiration pour la générosité des Hoffmann) et les espoirs qu’elles déclenchent dans la société locale, ou doit-on plutôt la percevoir comme une affaire strictement privée ?
À Arles, ni les choix fondamentaux à l’origine du projet ni la façon dont il se positionne par rapport à l’existant n’attestent d’une stratégie commune entre les pouvoirs publics et la mécène. Luma évolue de manière autonome, répondant à une vision et à une stratégie individuelle sûre de son succès. Avec sa tour étincelante, Maja Hoffmann inscrit dans la pierre le nom de ses enfants, Lucas et Marina, ainsi que celui d’une lignée de mécènes dont la fortune est liée au géant pharmaceutique Roche. Rompant avec la discrétion qui caractérise l’apport de sa famille à la ville depuis plusieurs générations, elle y parachute une véritable machine de guerre. Gehry ne cache pas s’être inspiré de l’industrie militaro-industrielle pour l’enveloppe du bâtiment et notamment des plaques en mousse métallique qui protègent les véhicules Humvee. S’immisçant dans le destin d’une ville dotée d’un vrai potentiel de développement et faisant face à un important problème de chômage (15% contre 9% à l’échelle nationale), Maja Hoffmann assume pleinement sa fonction d’acteur capable d’agir à l’échelle de l’agglomération toute entière. Ses propos rapportés sur le site de la Fondation servent d’adage au programme : « L’esprit de notre projet est de faire en sorte qu’il soit un activateur du tissu artistique, culturel, écologique, social et économique d’Arles et de la Camargue, dans le delta du Rhône en Méditerranée, à travers un échange et une connexion continue avec le monde et son évolution. »
©-Romain-Protin
Confier le devenir d’une ville à des acteurs privés n’est plus un tabou. Comment revitaliser Arles pour en faire, à terme, une « Venise » provençale ? Comment sortir cette commune d’une léthargie que Les Rencontres de la photographie viennent perturber trois mois par an ? La formule, plusieurs fois éprouvée, est connue. Faire construire par un starchitecte une institution phare qui inscrit un nouveau lieu sur la carte globalisée du tourisme de luxe et de l’art contemporain. Entre Tel Aviv, Miami et Bâle, Arles aura bientôt sa place. Et qui de mieux pour accomplir cette requalification que celui dont le plus célèbre musée, celui de Bilbao, est devenu synonyme de renaissance d’une agglomération en perte de vitesse ? Frank Gehry est également un signe, censé donner le ton. Le marché immobilier y croit et attend l’arrivée des nouveaux acquéreurs qui vont faire basculer la ville en classe affaires.
Outre un parc paysager conçu par Bas Smets et des halles ferroviaires reconverties par Selldorf Architects, le projet Hoffmann comprend plusieurs investissements immobiliers dans le tissu historique de la ville, dont deux bâtisses anciennes réhabilitées en hôtels : le Cloître et l’Arlatan. L’artiste coréen Lee Ufan y croit aussi en inaugurant en 2022 une fondation d’art contemporain, conçue par Tadao Ando. L’État, enfin, y contribue, en déplaçant juste à côté de la tour Gehry la toute nouvelle École nationale supérieure de la photographie, dotée d’une belle canopée miessienne conçue par Marc Barani et proposant, pour l’essentiel, un déploiement souterrain. Dit autrement, face à l’érection de la culture globalisée, l’État esquive et s’enterre.
La fondation LUMA par Julian Grollinger
La « part maudite » 
Luma, comme la fondation Louis Vuitton ou la Collection Pinault. les projets prestigieux se succèdent, court-circuitant le lien intrinsèque qui existe en France entre l’État et sa politique culturelle. C’est un peu comme si, n’osant pas remettre en question une doctrine respectée, l’État s’évertuait à lentement y substituer un modèle alternatif : soit une réforme qui ne dit pas son nom. Le face-à-face entre la Fondation Luma et la future école de la photographie pourrait à lui seul symboliser la victoire de la nouvelle doctrine sur des principes qui, de Malraux à Lang, ont façonné les stratégies culturelles publiques dans la seconde moitié du XXe siècle. La culture devait avoir un rôle pédagogique et fédérateur pour la société, et l’État en était le principal pourvoyeur.

Si personne n’ose encore contester ouvertement cette mission, la machine semble enrayée jusqu’au point de non-retour. Lors du discours de Versailles en juillet 2017, le Président de la République citait la « part maudite » de Georges Bataille. Cette « part maudite », qui constitue un surplus, ce qui doit être dilapidé, dépensé gratuitement pour permettre à l’économie générale, matérielle et symbolique de continuer à fonctionner, n’est-elle pas aujourd’hui représentée par notre système culturel ? Il semble préférable de laisser ceux qui en ont – de l’argent – sacrifier le leur. Maja Hoffmann peut bien remplacer l’État dans son rôle de grand prêtre menant les cérémonies de dépense symbolique censées nous purger du trop-plein.
Certes, Luma n’a pas grand-chose à voir avec la scandaleuse surfacturation à des fins d’exonération fiscale réalisée par la Fondation Louis Vuitton à Paris. Maja Hoffmann a acheté le terrain et présente un budget tout à fait raisonnable pour un projet de cette ampleur, soit 150 millions d’euros. Malgré ce côté fair‑play, sa façon décomplexée de corréler développement économique et action culturelle ne l’empêche pas d’être un vecteur décisif de la financiarisation de l’art.
©-Cedrine-Scheidig
De retour dans les rues de la ville, les devantures désuètes datant des années 1970 cèdent lentement la place aux enseignes plus prestigieuses. Certes, le grand luxe et ses marqueurs reconnaissables ne sont pas encore là, mais ils ne sauraient tarder. L’envolée des prix depuis cinq ans est incontestable. Ils ont doublé, passant de 1500 à 3 500 euros le m2, voire plus dans certains cas. Un responsable du service du patrimoine, qui n’a pas souhaité être nommé, est même allé plus loin en nous suggérant d’arpenter la Roquette, le quartier du centre, historiquement populaire. Aujourd’hui, les chantiers s’y succèdent et les anciens habitants laissent leur place à des acheteurs qui transforment les vieilles maisons en résidences secondaires. Le quartier est restauré, mais de plus en plus inhabité.

À quoi bon questionner l’espoir que fait miroiter l’inscription d’Arles dans la constellation des hauts lieux de l’art contemporain ? Certes, Gehry vieillissant n’a pas donné le plus bel exemple de ce qu’il aurait pu faire et le bâtiment évoquant le visage à moitié défiguré d’Arnold Schwarzenegger dans Terminator exhibe ostensiblement son caractère hybride et sa non-finitude. Dire que Maja Hoffmann s’empare du rôle qui est celui de l’État ? Dans un contexte général de réduction de la contribution publique au budget de la culture, cette initiative constitue pour la plupart une excellente nouvelle. À Arles, transformée pour l’occasion en gigantesque partie de SimCity, tout semble aller de soi. L’art contemporain, comme n’importe quelle autre activité lucrative, s’installe dans une région qui espère en tirer profit.
Article initialement paru dans le numéro 428 de l’Architecture d’Aujourd’hui

Le rôle du bois


Propos d’introduction de la 2e journée des Rencontres Romandes du Bois organisées par LIGNUM Vaud au Musée Olympique à Lausanne.

L’engouement pour le bois dans la construction est l’indice d’une demande croissante pour des villes plus saines, moins dispendieuses en ressources énergétiques. Les acteurs de la filière bois ont une responsabilité à ne pas trahir ces attentes et ne pas être en deçà de ce à quoi aspire aujourd’hui la société. Le bois a un rôle central à jouer dans l’effort pour créer des villes et des campagnes plus durables, des économies stabilisées qui n’auront plus besoin d’une fuite en avant spéculative pour ne pas être en crise.
Le bois peut être un régulateur global de nos sociétés. Et je ne parle pas de captation de CO2, mais de l’écosystème global, qui comprend les environnements naturels, les lieux de production, les lieux de vie de travail et de retraitement des déchets. Aujourd’hui, le bois est engagé dans une sorte de compétition pour pour faire aussi grand aussi haut et aussi rapide que l’acier et le béton. Mécaniquement, tout semble possible, tant en termes de portée que de résistance. La limite des 100 mètres pour les structures en bois est sur le point d’être dépassée, ce qui était inimaginable il y a 20 ans. Il n’est pas certain que cette course à la performance soit la meilleure voie, même si les exploits du bois flattent les acteurs de la filière. Il vaudrait mieux laisser le matériau dicter son propre agenda et déterminer un peu plus l’usage qui en fait. Construire des tours en bois peut être intéressant en termes de défi, mais d’un autre côté, en essayant de remplacer l’acier et le béton, le bois s’écarte de plus en plus de ses qualités intrinsèques. Et la principale qualité à laquelle je pense est la circularité de l’économie qu’il rend possible Le bois est le matériau archétypique de l’ économie circulaire qui va de l’arbre au déchet.


Bois global vs bois local

Aujourd’hui le bois est devenu un matériau globalisé. Dans ce contexte, il est légitime de se demander si la globalisation de l’offre et de la demande est la meilleure chose qui pouvait advenir à la filière. Ce bois globalisé qui traverse les océans pour être transformé avant d’être vendu comme « produit vert » est-il toujours en phase avec le récit de transition écologique qui en justifie la demande ? Ce bois globalisé est-il autre chose que la récupération commerciale d’un imaginaire écologique égaré? Face à des acteurs du marché de la construction qui évaluent leurs options à la lumière de leurs seules marges, n’est-il pas encore temps de fixer des règles ou des limites permettant de promouvoir telle pratique plutôt que telle autre? Ne faudrait-il pas plutôt penser le bois comme une ressource ancrée dans un territoire, élément d’une économie qui pense ensemble le produit fini, son façonnage, son impact paysager et son démontage?

Si le bois doit jouer un rôle dans la transition vers une société à faible émission carbone, nous ne devons pas hésiter à promouvoir encore davantage l’utilisation du bois local. Mais pour cela, nous devons apprendre à construire autrement. Il ne s’agit pas de revenir à la charrue et à la scie hydraulique, mais de trouver des façons de faire du bois un régulateur global des écosystèmes humains.
Au plus fort de la foi en l’énergie fossile, On se déplaçait en utilisant de l’essence, ou se chauffait au fioul , les routes étaient pavées de goudron, les aliments réalisés avec des engrais issus d’hydrocarbures et les maisons pleines d’objets en plastique.
L’idée n’est pas de remplacer le pétrole par du bois, mais de laisser le bois dicter de nouvelles règles. Ses propres règles. Celle de sa croissance lente, celles de ses limites mécaniques, celles de ses cycles de déclin naturel.
Le bois peut être une clé de l’émancipation politique des communautés d’habitants. Il peut devenir un gage pour permettre aux gens de prendre part à la configuration de leurs espaces de vie et de travail. Nous pouvons imaginer de nouvelles formes de modularité de l’habitat qui s’appuient sur les caractéristiques techniques du bois. Le bois pourrait nous aider à évoluer collectivement vers des formes de construction moins réglementées et plus abordables.

Promouvoir le bois en général ne suffit plus. L’option du bois dans la construction, les choix qu’elle offre sont plus nuancés qu’on ne le pense. Entre les murs à ossature bois prêts à monter et le bois brut, il y a des distinctions importantes à faire en termes de performances et de qualités environnementales. Entre une tour en bois et un bâtiment de quelques étages construit sur mesure pour ses futurs habitants, ce n’est pas forcément du même rapport au bois qu’il est question. Il faut aller au-delà de l’image générique du bois. Il est important de développer la capacité des professionnels et des consommateurs à distinguer et évaluer ces différentes options sur des critères autres qu’économiques. Il est également important de mettre en avant les solutions les plus vertueuses en termes de durabilité. Dans le bois, comme ailleurs, il existe des produits “locaux”, “biologiques” et des produits verdis, faussement durables, des produits industriels transformés vertueux et d’autres qui le sont moins.
Au Royaume Uni, ils sont en train de construire le plus grand stade en bois. un stade de 5000 places pour l’équipe Forest Green Rover, qui a fait de l’écologie un étendard. L’équipe est VEGAN et la pelouse sans engrais. Conçu par Zaha Hadid, il est une merveille d’ingénierie et de construction durable. En y regardant de plus près on se rend compte que le nouveau stade implique le déménagement de l’équipe depuis son ancien stade à Nailsworth, une zone périurbaine ou elle se trouve actuellement vers une zone en rase campagne, à la jonction 12 de l’autoroute M5, c’est à dire uniquement desservie en voiture individuelle. Le nouveau stade aura aussi 1700 places de parking. Son bilan, si l’on inclut aussi son fonctionnement, risque donc d’avoir un impact négatif sur l’environnement.

Junk Wood

Il existe beaucoup de choses qui ne servent à rien, et qui s’affichent comme vertes. Le mobilier bas de gamme en panneau aggloméré que l’on ne prend même plus le soin de déménager quand on change d’appartement. Les innombrables gadgets, de la cuillère jetable en bambou, au tableau de bord en chêne d’un SUV diesel. On pourrait appeler cela le junk wood. Tout ce qui est en bois n’est pas forcément vertueux. Il serait peut être temps de faire entrer le bois dans une économie holistique qui tienne compte de toutes les paramètres de la vie d’un produit: de l’arbre planté et l’environnement que constitue cette matière en devenir, sa coupe et son façonnage, au milieu que constitue l’activité qui consiste à le transformer, puis à la qualité environnemental du chantier qui va le transformer en bâtiment, et jusqu’à son démontage et la qualité humaine qui peut accompagner un chantier de démolition.

Le bois permet une gestion globale de la graine au déchet. Dans cette compréhension du bois, il s’agit pas de faire entrer que des paramètres quantitatifs: quantités, transport, énergie grise, recyclage. Il s’agit surtout de comprendre que le bois peut être un acteur du paysage, un acteur social. Il peut aider à modeler nos paysages naturels, aider à rendre les lieux de travail et de stockage plus compatibles avec la ville, les chantiers moins nuisibles, et même parfois festifs. Au Pays-d’Enhaut, au 19e siècle, l’acte de couper un arbre et l’acte de construire étaient intrinsèquement liés. L’acte d’habiter et l’acte d’entretenir étaient liés aussi. Le monde durable et holistique a bel et bien existé. c’était la règle de nos sociétés jusqu’à ce que la fuite en avant d’un développement sans frein nous fasse basculer dans la dystopie que nous traversons actuellement. Peut être qu’il est temps qu’il redevienne équilibré et apaisé. Le bois peut y contribuer.

Le plus petit cirque du monde

Comme la plupart des réalisations de Patrick Bouchain et Loïc Julienne, le plus petit cirque du monde, interagit avec son environnement bâti et imaginaire. À quelques pas du quartier des Tertres, à Bagneux, le bâtiment en bois déploie sa fragilité dans un contexte qui a incarné, le temps d’un film, la dérision du modernisme. Il s’agit d’une comédie de 1967 avec tueurs et truands, et dont l’idée absurde et géniale consiste à greffer dans une cité flambant neuve l’intrigue d’un film policier. Du mou dans la gâchette échoue incontestablement comme pour dire que ceci n’est pas une ville, puisque le crime ne peut pas y être représenté. Plus tard, d’autres crimes biens réels se dérouleront dans le quartier. Ils viendront saturer l’imaginaire de millions de gens, sans que leur renommée néfaste ne contribue à faire de Bagneux le Bronx du sud parisien. Le tristement célèbre gang des barbares qui sévit dans le quartier, a tout au plus renforcé les lieux communs sur la dangerosité des quartiers périphériques.
L’immeuble des tertres en cours de démolition.
 Non, pour le plus petit cirque du monde, l’enjeu est ailleurs. Il s’agit, comme dans certains contes populaires, d’établir un nouveau pacte fondé sur la confiance. Un bâtiment en bois, c’est-à-dire vulnérable au feu, exposé dans un quartier réputé difficile. Le contraste entre la ville orthogonale issue des trente glorieuse et la construction anguleuse est flagrant, au point de constituer un rapport de force. Non pas ceux qui appellent la destruction de l’adversaire, mais plutôt de ceux qui font basculer une réalité immuable, dans un possible qu’on n’osait même pas imaginer. 

Stephane Bern, ambassadeur du NIMBY à la française

Il fallait avoir du culot pour s’attaquer à un projet comme celui de Saint Vincent de Paul, l’ancien site des Grands Voisins ! Du culot et du mépris pour ceux à qui vous vous adressez. Les quelques quarante signataires d’une tribune farcie de contresens parue dans Le Figaro ne manquaient ni de l’un ni de l’autre.

Leur initiative pourrait légitimement être pointée comme un cas presque parfait pour expliquer ce que signifie le terme NIMBY. Il s’agit de protestations de riverains indignés, fondées non pas sur une question de principes ou d’idées, mais sur la proximité de ce qu’ils dénoncent. Je ne suis pas contre Amazon, juste contre l’idée d’un centre de distribution en face de chez moi ! Ou encore : Uber ne me gêne pas, c’est juste les livreurs qui squattent mon trottoir qui m’indignent. NIMBY, veut dire not in my backyard : pas dans ma cour.

L’écoquartier Saint Vincent de Paul, le projet ciblé par cette tribune, c’est un peu “l’horlogerie suisse” de l’aménagement urbain. Le site en question est celui de l’ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul, en plein centre de Paris, désaffecté depuis une dizaine d’années, et que la ville veut reconvertir en y créant 600 nouveaux logements, dont la moitié de logements sociaux. Voulant bien faire les choses, les aménageurs confient la préparation du terrain à l’association Aurore, Plateau Urbain et Yes We Camp, qui ont occupé le site pendant plusieurs années afin de créer un réseau associatif d’activités solidaires dans la friche hospitalière. Bien plus que l’habituelle médiation urbaine, leur action a consisté à créer le substrat d’activité sur laquelle le nouveau quartier va pouvoir prendre pied. Une fois ce réseau bien constitué, les entreprises vont pouvoir être pérennisées et occuper le bâti ancien préservé et les rez-de-chaussée des nouveaux immeubles d’habitation. L’habitat va ainsi venir s’ajouter à un quartier vivant, constitué, avec des rues, des espaces communs et tout un réseau de commerces de proximité. Ce travail de longue haleine permet d’éviter le principal défaut des quartiers résidentiels flambants neufs : leur mono-fonctionnalité. Plus de 200 structures ont ainsi été créées dans un quartier auparavant résidentiel. Un travail exemplaire qui mériterait indéniablement un prix d’urbanisme.
En 2020, la deuxième phase du projet a ainsi pu être entamée. C’était sans compter sur l’obscure association de riverains excédés rassemblant parvenus de toute sorte, artistes médiatiques, célébrités et autres évadés fiscaux qui redoutent de voir leur ghetto doré se densifier. Ils tirent la sonnette d’alarme et nous préviennent du crime en train d’être commis : l’aliénation du quartier d’Apollinaire, d’Hemingway et de Picasso par la densification !
Stéphane Bern, cosignataire de la tribune, aurait pu prévenir ses camarades de lutte que l’argument central de leur protestation est foireux : la densité du quartier au moment où Picasso et Hemingway s’y activaient était nettement supérieure à celle d’aujourd’hui où la gentrification, airbnb et la prolifération des lofts ont désertifié des parties entières de la rive gauche.
Espérons que la mairie de Paris ne cédera pas à cette ignoble mascarade ! L’héritage des Grands Voisins méritent mieux que d’être contrés par une bande d’indignés fortunés!

Article paru dans la version en ligne de l’Architecture d’Aujourd’hui

Le renouveau du vernaculaire alpin à Rossinière

Le deuxième volet des Cahiers de l’Ibois, l’initiative éditoriale semestrielle issue du laboratoire de l’EPFL consacrée à la construction innovante en bois, revient sur le cas de Rossinière et les efforts communaux pour y ancrer une nouvelle conception du vernaculaire alpin. Le photographe de paysage Tadashi Ono y effectue un périple en image à l’affût des indices qui placent le commune de Rossinière et ses forêts au cœur des enjeux du renouveau de la construction en bois. Isabel Concheiro initie un tour d’horizon des pratiques de l’habitat innovant en bois, en Suisse et ailleurs en Europe. Sa recherche s’efforce de mesurer la capacité du bois à modifier les usages dans la production de l’habitat.

© Tadashi Ono

Yann Rocher sonde le lien intrinsèque entre l’élément forestier et les théâtres en bois de Patrick Bouchain. Antoine Picon interroge la place du système constructif dans une industrie attachée à la splendeur de la figure au détriment d’une efficacité constructive intuitivement perceptible. Enfin, Jean-Pierre Neff, syndic de la commune de Rossinière, esquisse avec Yves Weinand l’hypothèse d’une renaissance de la filière bois à partir d’un nouvel édifice pour les services de l’exploitation forestière du Pays-d’Enhaut.

l’autoconstruction, remède contre une société des loisirs subis

A l’occasion de la parution aux éditions Parenthèses de l’incontournable Architecte aux pieds nus, de Johan van Lengen, nous publions l’intégralité de l’entretien avec Patrick Bouchain qui sert de préface à l’ouvrage.





Christophe Catsaros : L’Architecte aux pieds nus, l’ouvrage de Johan Van Lengen, paru pour la première fois en 1981 au Mexique, est, comme l’indique son sous-titre, un manuel d’autoconstruction, c’est-à-dire un ouvrage pratique destiné à réaliser son habitation par ses propres moyens. Pourtant ce n’est ni un livre de « recettes » ni une compilation de tutoriels.

Patrick Bouchain : L’autoconstruction, c’est un peu comme se faire à manger tous les jours. Il ne faut surtout pas penser qu’il s’agit d’une pratique réservée à des connaisseurs ou à ceux qui recherchent dans l’art de faire une forme de perfection. La disposition commune à réaliser par soi-même ce dont on a besoin a été détruite par excès de spécialisation. Il y a deux siècles, tout fermier était aussi menuisier, et tout travailleur était aussi maçon.

En 1930, mon grand-père a construit sa maison avec son meilleur ami. L’été précédent, il l’avait passé à construire celle de ce dernier. C’est inconcevable aujourd’hui.

Cela ne se fait plus aussi facilement qu’auparavant mais peut encore exister. Il faut que ça reste un geste facile, non un exploit. C’est pourquoi il est pertinent de rapprocher l’autoconstruction de l’acte de cuisiner. Tu n’as pas besoin d’aller à l’école pour savoir te faire à manger. Et puis il ne faut pas oublier que construire, tout comme préparer un repas, est une entreprise communautaire. On ne construit pas seul et on ne cuisine pas uniquement pour soi. Construire, et encore plus autoconstruire, c’est faire quelque chose avec quelqu’un. C’est se réunir pour réaliser quelque chose d’élémentaire mais d’indispensable.
Et bien sûr, l’acte de construire est constitutif de la société. On bâtit pour abriter, et ce faisant, on constitue aussi le commun de celles et ceux qui vont venir trouver leur place dans ce qui se construit.

C’est comme un performatif qui fait exister ce qu’il proclame. Peut-on penser la construction comme une forme de langage ?

Si construire ensemble relève du langage, c’est dans la mesure où il est question de se comprendre. Les hommes ont besoin d’avoir une activité commune pour y parvenir. La parole seule ne suffit pas. Le geste s’associe à la parole et celle-ci accompagne le geste, les deux fonctionnent conjointement. Faire ensemble est une sorte de langage, et notamment lorsqu’il s’agit de créer son habitation.

Cela ferait de l’acte de bâtir un langage universel.

Très tôt, j’ai pensé que l’immigration était un terreau magnifique pour la culture du bâti. Les gens qui quittent leur pays d’origine pour venir travailler sur nos chantiers sont parfois détenteurs de techniques ancestrales, dont on ne fait plus usage. Combien de fois ai-je eu affaire à des ouvriers à qui on demandait de balayer et qui, chez eux, étaient charpentiers, maçons ou réparateurs de machines de tout genre ? Parfois cette situation offre un lien direct à des sociétés anciennes, plus modestes, plus simples, plus frugales, mais riches de pratiques et d’une culture auxquelles nous n’avons plus accès.

Le pisé est un bel exemple de ce décalage. Considéré comme une technique de pointe, écologique et durable, c’est une pratique qui persiste encore, sur un mode vernaculaire et pauvre, dans de nombreuses régions du monde.

Pour s’en rendre compte, il faut descendre d’un échelon et essayer de comprendre qui sont ceux qui construisent. C’est à nous de faire cet effort pour trouver des façons d’utiliser le savoir qu’ils apportent, chose que le milieu de la construction, fragmenté et jargonneux, ne sait pas valoriser.
Puis il y a ceux qui ont besoin de construire pour se reconstruire, pour s’intégrer. Celui qui n’a rien n’a pas tant besoin qu’on lui donne ce qui lui manque que de le fabriquer lui-même. Un abri, pour commencer. La spécialisation a fait perdre à l’architecture son lien intrinsèque avec cette dimension sociale et immédiate de la construction.

Le Droit à la ville de Lefebvre n’est rien d’autre qu’un permis de construire généralisé et appropriable. Mais revenons à l’ouvrage de Van Lengen. Le dessin y occupe une place importante.

Le dessin est un élément central de l’ouvrage. Son rôle est essentiel dans la constitution d’une communauté de ceux qui construisent ensemble. L’ouvrage a ceci d’intéressant qu’il montre à quel point la main qui dessine peut se rapprocher de la main qui construit. Sur ce point, une distinction importante doit être faite : le dessin dont il est question ici n’est pas celui de la conception.

Ce n’est pas le geste du grand homme inspiré ou de l’architecte-artiste qu’il va falloir interpréter comme une partition de musique.

Non, c’est plutôt un moyen de communication avec quelqu’un qui ne parle pas votre langue, mais avec qui vous devez construire. C’est très différent. Cette approche ramène le dessin à sa fonction essentielle : celle d’outil qui doit jouer son rôle sur le chantier. Ce sont les deux mains qui se rapprochent l’une de l’autre, l’une ayant pour mission de construire et l’autre de coordonner la construction. Le dessin devient dès lors le lien qui rend possible un travail commun. Un peu comme la parole, mais avec cette dimension universelle qui permet de déchiffrer des croquis réalisés il y a plusieurs siècles par des bâtisseurs avec lesquels nous n’avons plus grand chose en commun.
Je me souviens d’un chantier à La Défense où on avait dénombré pas moins de douze interlocuteurs intermédiaires entre les architectes et l’exécutant. Peut-être qu’avec un dessin on pourrait éviter de passer par tous ces « traducteurs ».
Quand Oscar Niemeyer faisait le siège du Parti communiste, avec Paul Chemetov et Jean Deroche en tant qu’architectes d’exécution, il a fallu couler cette surprenante dalle en béton que personne n’avait encore jamais réalisée. Niemeyer est arrivé sur le chantier et a constaté que la courbe n’était pas bonne. Les architectes ont sorti les plans pour défendre ce qui avait été réalisé. Alors, qu’a fait Niemeyer ? Il a pris une craie et dessiné la courbe. Les architectes ont répliqué que son dessin correspondait exactement à ce qui apparaissait sur le plan. Et qu’a répondu Niemeyer ? « Peut-être que c’est la même chose, mais je voulais que ceux qui construisent voient le geste qui donne forme à la courbe. »

Un des objectifs du manuel est donc de réduire l’écart entre la conception et la réalisation. Ce livre a paru à la même période que le premier opus sur la permaculture de David Holmgren. Au-delà de la sensibilité sociale et écologique que partagent les auteurs, ils ont en commun un sens très développé de la complémentarité. Tous deux font preuve d’un anti-fonctionnalisme poussé qui prescrit que chaque acte, chaque fonction doit accomplir différents rôles.

On pourrait introduire un nouveau terme pour décrire une architecture qui veille à ne pas appauvrir la terre : perma-architecture.

En parcourant l’ouvrage, on peut penser qu’il existe une dimension rituelle de l’autoconstruction. Il ne s’agit pas juste de prendre des briques et de les aligner pour faire un mur.L’ouvrage repart à chaque fois des éléments primaires : la terre, l’eau. Il faut fabriquer la brique avant de pouvoir s’en servir.

L’idée du livre n’est pas d’atteindre une quelconque perfection dans la démarche de tout faire soi-même, mais de retrouver les gestes rituels que tout homme doit pouvoir accomplir pour vivre. Construire, c’est comme se faire à manger, choisir ses légumes, les préparer et les partager avec ceux pour qui on cuisine. Construire ou cuisiner, c’est refaire ces gestes rituels qui consistent à transformer la matière. L’intelligence se trouve dans notre façon de faire acte d’économie dans ce processus.
Revenir à cette dimension de la construction, c’est peut-être aussi retrouver, par une sorte de vernaculaire contemporain, des moyens d’épargner des ressources en utilisant ce qui existe déjà. Peut-être que la société du gâchis matériel que nous avons mise en place pourrait redécouvrir ce sens inné de l’économie.
L’équilibre écologique ne pourra être obtenu par des lois. On y arrivera – si l’on y arrive – par des changements de comportement, c’est-à-dire par une nouvelle façon de considérer l’existant. Jamais l’humanité n’a été aussi pourvue matériellement, aussi riche d’une diversité de matériaux et d’objets à réemployer. Jamais il n’y a eu autant de liens entre des communautés si différentes les unes des autres. L’autoconstruction ne peut pas être une attitude de rejet du monde globalisé tel qu’il est aujourd’hui, mais plutôt une incitation à se l’approprier. Faire avec ce que l’on a, c’est-à-dire utiliser ce monde et pas un autre. Il y a nécessité à reposer les pieds sur terre. L’architecte aux pieds nus, c’est l’architecte qui foule la terre. C’est un matérialisme appliqué à l’écologie, pas une utopie de plus.

Une lecture trop littérale de l’ouvrage, celle d’un certain purisme écologique, serait finalement une fausse piste. La démarche à privilégier serait celle de l’impureté : imaginer une technologie qui s’inspire du bricolage et du vernaculaire.

C’est un des aspects les plus enthousiasmants de la question : retrouver ce que la spécialisation et la fragmentation des démarches constructives ont décimé, à savoir l’imagination populaire. Les sociétés de survie alimentaire, les sociétés agricoles qui ont œuvré pendant des siècles s’appuyaient sur l’observation et l’expérimentation. Chaque génération réinventait les règles, les adaptant à ses besoins. Le peuple devait sa survie à son aptitude à s’approprier et à réinterpréter le savoir hérité. Avec l’industrialisation et l’entrée dans les sociétés du salariat, nous avons perdu ce sens quotidien de l’invention. L’ouvrier, pris dans la machine qu’il active, n’a plus besoin de composer quoi que ce soit.
Une des façons de lire le manuel de Van Lengen serait d’y voir le moyen de se réapproprier une disposition innée à créer des outils, des solutions, des usages. Peut-être que dans un deuxième temps ces inventions pourraient être modélisées afin de produire un savoir transmissible. Peut-être apprendrait-on à les croiser pour parvenir à des systèmes décuplant l’inventivité de chacun. Mais avant d’en arriver là, il faut laisser s’installer un certain désordre et un brassage des pratiques pour que chacun réapprenne à imaginer.
Quand j’ai travaillé avec Jean Prouvé, aux débuts de l’École nationale supérieure de création industrielle, nous nous sommes posé la question du nom. Il fallait que l’École s’assume en tant que lieu de formation pour créateurs, sans pour autant renier son approche industrielle de conception. Le terme design industriel ne convenait pas. Nous avons choisi un nom qui réunissait deux termes a priori incompatibles et qui résumait le projet pédagogique visant à faire converger deux entités perçues comme contradictoires : la création et l’industrie.
Affiche réalisée pour l’ouverture à Paris des Ateliers de Création Industrielle en octobre 1982
Aujourd’hui, on pourrait presque se poser le même dilemme : le bricolage, le recyclage peuvent-ils s’accorder avec le mode de production industriel ? Ce qu’il faut donc définir, c’est une pratique de construction qui serait post-industrielle. Et le point d’achoppement est sans aucun doute la question des déchets, des chutes. L’industrie ne sait pas produire sans déchets. Le dispositif post-industriel serait celui qui trouverait des moyens de travailler à la fois avec ce qui est produit et avec ce qui est rejeté.
La promesse historique de l’industrie fut de résoudre une fois pour toutes la question des défauts et des inégalités de la production artisanale. Les choses pouvaient être de bonne facture, mais parfois aussi de mauvaise qualité. L’industrie a répondu à cette hantise par la standardisation. Elle s’est mise à produire des objets égaux, au fonctionnement garanti.

Jusqu’à ce qu’elle découvre l’obsolescence programmée.

Ça, c’est une autre histoire. Avec l’avènement de la société capitaliste, on a vu quelles étaient les limites du système industriel. Ses limites sociales, écologiques et même qualitatives, avec l’obsolescence programmée. L’industrie peut inonder le monde de produits, mais il y a aussi un énorme gâchis à produire de la sorte.
À un certain moment, on s’est donc posé la question de savoir si le mode industriel pouvait produire des objets uniques. On s’est imaginé dérégler la machine pour créer des objets inattendus. Perturber le système pour engendrer du hors-norme. Cette approche nous a conduit à travailler sur les rejets, les premiers de série, les prototypes.
Il ne s’agit pas d’adopter une posture imposant une forme de frugalité puritaine, idéologique ou esthétique. Ce qui est recherché, c’est un foisonnement capable de propulser le gâchis actuel, ce qu’on laisse derrière nous, à l’avant-garde. Un basculement permettant à la production pléthorique de servir autrement. Il s’agit d’apprendre à construire avec ce que l’on considère aujourd’hui comme inutile, d’inventer des formes hybrides qui mélangent le vernaculaire, le réemploi et la construction conventionnelle.
Ne pourrait-on pas considérer toutes les erreurs du passé comme une richesse ? Au lieu d’essayer de les faire disparaître, de s’en servir pour améliorer le monde dans lequel nous voulons vivre ? Le réemploi, et plus généralement l’autoconstruction, ne sont donc pas affaire de morale, encore moins une question, d’ailleurs. C’est un désir de survie. Un besoin de réactiver l’imagination populaire afin de refaire le monde en réutilisant le surplus de production de deux siècles d’industrialisation. Nous avons aujourd’hui assez de matière, assez d’espaces construits pour poursuivre la civilisation pendant des siècles, sans recourir à de nouvelles ressources.

C’est l’idée d’une société de la décroissance ?

Peut-être que cet épisode n’a pas encore eu lieu dans l’histoire de l’humanité. La Grèce antique s’est détachée des choses matérielles parce que les esclaves pouvaient s’en occuper. Aujourd’hui encore, ce sont d’autres formes d’assujettissement qui garantissent à une minorité d’être libérée des préoccupations de cet ordre.
Il faudrait renoncer à ce partage des rôles, car les erreurs qui en résultent sont grandes et ne cessent de se démultiplier, et trouver un moyen de réduire l’écart entre ceux qui produisent et ceux qui profitent de cette production. Et pour cela, il faut descendre d’un cran et non l’inverse, comme on essaye de nous le faire croire, avec plus de technologie et plus de connectivité. La smart city n’est pas la solution.

L’idée serait donc de mettre en place une culture technique qui soit plus transparente, lisible par tous, le contraire des boîtes noires.

Il y a une phrase de Sullivan à ce sujet : « On est dans un monde rempli de savoir et vide de compréhension. » On acquiert des savoirs dont on ne sait pas faire usage car on ne les maîtrise pas. Alors on les empile, on les isole. Pour sortir de cette condition aliénante, il faudrait revenir à la compréhension, et pour comprendre, il faut participer, c’est-à-dire construire en commun. On ne peut pas se fier aveuglément à la pensée d’un autre. Il faut mettre à l’épreuve sa propre pensée, sa propre compréhension.
L’action et la pensée ont été séparées. Elles doivent être à nouveau réunies, et c’est dans la matérialité de l’acte manuel que cela peut advenir. C’est là que ce qui a été transmis peut être saisi et transformé. Aucun acte ne saurait être exécuté indéfiniment et de manière invariable. Revenir à la compréhension signifie faire que ce monde soit réparable. Un monde dont on ignore le fonctionnement ne peut pas être réparé.
On ne peut pas se fier à l’intelligence de l’inventeur de la machine complexe, car cet inventeur n’existe tout simplement pas en tant que personne. Cette intelligence est par définition immatérielle et plurielle. C’est une succession de savoirs juxtaposés qui peut aussi parfois conduire à l’échec. Prenons l’exemple du Boeing 737 MAX, l’avion qui ne vole plus. L’intelligence technologique derrière cet avion existe, on ne peut pas le nier. Celle, économique, des stratèges qui ordonnent de le modifier existe aussi, mais dans une autre réalité. Par contre, la synthèse de ces deux rationalités, technologique et économique, ne fonctionne pas. C’est la catastrophe assurée : l’avion s’écrase. L’addition abstraite des intelligences ne donne pas nécessairement de l’intelligence.
La solution est de revenir à un monde compréhensible, qui est aussi le monde décrit dans ce livre. L’architecture est une pratique manuelle. Elle ne peut pas être le fruit exclusif d’une production industrielle. Même quand elle se sert d’éléments industriels, elle doit être à chaque fois refaite à la main. La grande héroïne de l’humanité, c’est la main.

Avec l’autoconstruction se pose la question du temps. Faire les choses de manière artisanale prend du temps.

Avec la fin du plein emploi le nombre de personnes sans activité ne cesse d’augmenter. Au lieu de sombrer dans l’oisiveté, dans une société des loisirs subis, on pourrait prendre le temps de reconstruire la société. Et dans la mesure où bâtir sa maison c’est aussi construire une communauté, on pourrait imaginer que cette « inactivité » à laquelle on est voués serve à créer du commun. Ce ne serait pas un temps d’exécution, un chantier passager qui se terminerait. Ce serait un temps d’interprétation perpétuel et de vie renouvelée. Un chantier durable de transmission de la vie. Une société où l’on construirait en habitant et où l’on habiterait en construisant.

L’architecture réversible de BRUTHER


L’agence parisienne Bruther ( Stéphanie Bru et Alexandre Theriot ) associée aux belges Baukunst viennent de livrer un bâtiment réversible pour le campus de Saclay : moitié parking, moitié résidence étudiante, leur réalisation pourrait être l’incarnation d’un monde en transition.

Au plus fort de l’été, le campus de Saclay a des airs de banlieue romaine déserte, telle qu’Antonioni l’a filmée dans L’Éclipse : une ville flambant neuve dépourvue du moindre signe de vie. Aujourd’hui, cette vitrine très politique de la recherche et de l’enseignement supérieur français est en grande partie achevée. Le chaos des grues et des camions-toupies a progressivement cédé la place au léché des éléments livrés de ce gigantesque puzzle : un parc dessiné par Michel Desvigne, l’ENSAE ParisTech par Cab, mais aussi EDF Lab Paris-Saclay par Francis Soler, et d’autres réalisations signées 51N4E, l’AUC, Farrel et McNamara, sans parler de celles qui se trouvent de l’autre côté de la N118 : un autre parc, cette fois-ci conçu par West8, les deux bâtiments de CentraleSupélec par l’OMA et Gigon Guyer, les résidences étudiantes cylindriques par LAN, le lieu de vie conçu par Muoto, le bâtiment d’enseignement de la physique par Dominique Lyon, ou encore l’ENS par Renzo Piano. Le choix de confier la construction d’institutions prestigieuses à des architectes de renom était censé propulser Saclay dans le peloton de tête des hauts-lieux du savoir globalisé. S’il est légitime de douter du bien-fondé des stratégies de pôles d’excellence, soupçonnés de privilégier les meilleurs au détriment du collectif et de l’enseignement de base, force est de constater que le nouveau Saclay constitue une variante plutôt sobre et qualitative de ce type de campus iconique et globalisé. 
Si la seconde moitié du XXe siècle a vu se multiplier les campus fonctionnalistes à la périphérie de grandes agglomérations, le premier quart du XXIe siècle s’efforce de les repenser pour en corriger certains défauts, comme l’insularité et la spécialisation excessive. Lieux d’apprentissage repliés sur eux-mêmes, les campus des Trente Glorieuses sont pour la plupart dépourvus de vie. Ils souffrent de la même pathologie que les quartiers d’affaires ou les cités-dortoirs : en dehors des heures de fonctionnement, ce sont des déserts. Le projet de Saclay tel qu’il se configure au tournant du millénaire consiste à adjoindre au campus des années 1960 les composantes qui en feront une ville. À partir d’une trame fonctionnaliste traditionnelle, il s’agit de densifier, d’ouvrir des îlots cloisonnés, d’introduire une mixité d’usages, de créer des liaisons. Or l’arrivée du tronçon du Grand Paris Express, qui reliera le campus au RER B et à Orly, n’est pas prévue avant 2027. Quasi inaccessible en vélo, compte tenu de la distance et du dénivelé, le plateau de Saclay reste donc majoritairement dépendant des transports automobiles, à savoir le bus à haute fréquence et, bien sûr, la voiture. 
Le bâtiment insolite de Bruther et Baukunst – une résidence étudiante, occupée pour moitié par des places de stationnement – est emblématique de cette situation paradoxale. L’immeuble est reconnaissable par les voûtes en béton qui en recouvrent le toit. Les rampes d’accès spacieuses trahissent leur fonction : les trois premiers niveaux sont des parkings ouverts. Les logements occupent les trois niveaux supérieurs. La théâtralisation des circulations verticales créée par les escaliers en colimaçon confère à l’ensemble une dimension ludique qui s’accorde assez bien avec la sobriété et la franchise néo-brutaliste de l’édifice. Au lieu de cacher la voiture pour en favoriser discrètement l’usage, elle est placée au cœur de l’écosystème bâti.
Maxime Delvaux © BRUTHER
Cet aménagement est toutefois réversible, car les places de stationnement pourront être reconfigurées en logements une fois que l’arrivée du métro aura rendu obsolète le recours à la voiture individuelle. Cette sincérité architecturale est à l’opposé de la doctrine de la plupart des soi-disant éco-quartiers qui, tout en affichant un engagement en faveur des mobilités douces, offrent à leur résidents d’innombrables parkings souterrains, forcément camouflés par un jardin d’agrément. La franchise du dispositif proposé par Bruther – Baukunst rompt avec l’aliénante illusion de faire partie d’un monde durable, par une organisation qui en exhibe les contresens. Prendre conscience de sa véritable condition, aujourd’hui écologique, jadis sociale, n’est-ce pas là un premier pas vers l’émancipation ? Par sa radicalité, l’immeuble fonctionne comme une thérapie de groupe. Un manifeste bâti sur la condition à surmonter. Une façon architecturale d’en appeler au changement. Le fait que les places de stationnement ne soient pas souterraines présente un dernier avantage, non des moindres : celui d’un coeur d’îlot en pleine terre. Outre la possibilité offerte au bâtiment de s’ajuster à l’évolution des besoins, cette configuration permettra à de grands arbres d’enrichir ce jardin intérieur.

Décor progressiste et expérimental contre théâtre réactionnaire

Lorsqu’on rejoint Paris depuis Saclay, en passant par Clamart, on peut difficilement faire abstraction des nouveaux ensembles résidentiels néo-haussmanniens qui bordent l’avenue Charles de Gaulle. Au Petit Clamart, le tronçon de l’A86 surplombant le rond-point a été recouvert sur toute sa longueur d’un décor de ferronnerie style Eiffel. Cela s’appelle un embellissement. Dans l’esprit des commanditaires, la ville moderne et ses contradictions doivent disparaître sous des couches de plâtre et de constructions en acier galvanisé protégées d’un traitement anti-graffiti. Le contresens, lui, demeure entier. En effet, le camouflage de la voie rapide ne remet pas en question son fonctionnement, ni le rôle prépondérant de la voiture dans les déplacements des habitants. Le camouflage a pour fonction de rendre supportable un mode de transport perçu comme polluant mais jugé indispensable. Clamart n’est pas la seule commune des Hauts-de-Seine à s’enfoncer dans le mauvais goût d’un néo-haussmannisme de piètre qualité. Le décor du Petit Clamart apparaît comme l’opposé de la superposition radicale de Bruther et Baukunst à Saclay.
Le pont du Petit Clamart avant son embellissement.
Le même pont recouvert d’un habillage d’inspiration Eiffel.
L’opposition entre Clamart et Saclay, entre le camouflage néo-haussmannien du pont et la franchise néo-brutaliste du parking / résidence, ne tient pas seulement au principe d’illusion contre celui de réalité. Cette distinction binaire aurait pu tenir si l’agence Bruther n’était pas également travaillée par la question du décor, et plus précisément par une certaine théâtralité dans l’inscription contextuelle de la plupart de ses réalisations. Que ce soit dans le 20e arrondissement de Paris avec le Centre d’animation Wangari Maathai ou à Saclay, les projets de l’agence témoignent d’une disposition subtile, mais assurée, à mettre en scène un fonctionnement et à transformer un environnement par des équilibrages astucieux, de nature volumétrique, tectonique ou matérielle. Si l’écriture architecturale de Bruther peut paraître dans un premier temps générique, elle s’avère en réalité très spécifique au lieu. Très loin du nouveau « façadisme » français qui a tendance à réduire l’architecte à la fonction d’habilleur en chef, il s’agit pour l’agence d’engager un dialogue fonctionnel et poétique avec l’environnement immédiat. À Saclay, cela est d’autant plus visible que le bâtiment affiche un réel parti pris sur l’évolution du projet urbain dans son ensemble. Outre la lisibilité de la configuration transitoire de l’édifice, d’autres éléments viennent confirmer l’hypothèse que le bâtiment est le fruit d’une attention soignée à la scénographie. Les rideaux colorés dans les chambres cintrées du toit, les deux escaliers en colimaçon de la cour intérieure mettent l’accent sur des aspects (l’habitat, les circulations verticales piétonnes) qui sont appelés à être renforcés. Démonstrative, cette mise en exergue de certaines caractéristiques reste tout de même de l’ordre de l’insinuation. Sa discrétion la tient à distance des excès ornementaux de l’architecture expressive.  

À Clamart comme à Saclay, la façon d’aborder le problème de l’automobile passe dans les deux cas par un travail sur la notion de décor, mais c’est dans le choix de la représentation que leurs divergences apparaissent le plus nettement. À Saclay, la mise en scène est élaborée de façon contextuelle et vise à produire le récit d’une société en pleine mutation, alors qu’à Clamart, le décor est un copy-paste de mauvais goût. Le choix de l’ « embellissement » (qui présuppose la laideur du réel) sous-entend que les gens seraient incapables de souhaiter autre chose que ce qu’ils connaissent déjà. On aurait donc d’un côté, un décor expérimental et progressiste, et de l’autre, une énième rediffusion du même spectacle faussement bourgeois servi avec ennui par des acteurs blasés. 
Article paru dans le numéro de septembre 2021 (491) de la revue Artpress

L’histoire a-t-elle encore une fonction dans l’enseignement?

Cela fait déjà plusieurs mois que l’EPFL et sa faculté d’architecture sont animées par un questionnement sur la place de l’histoire dans l’enseignement. Une véritable polémique qui ne va pas sans rappeler l’état de l’école de Genève dans les années 1990, peu avant sa fermeture.
Le déclencheur aura été un article dans la NZZ sur la succession de Roberto Gargiani et la volonté de faire évoluer sa chaire professorale, en l’ouvrant sur la question du digital. Cette nouvelle orientation s’inscrit plus largement dans la demande de la présidence de l’EPFL de renforcer la recherche sur le numérique. Dans les prises de position parfois polémiques qui ont suivi, cette demande a été interprétée comme une volonté d’affaiblir l’enseignement de l’histoire. Archizoom et sa revue, Archizoom Papers proposent de prendre de la distance de la polémique pour mieux cerner les fondements stratégiques ou idéologiques de la question.
Un débat initié par le directeur d’Archizoom Cyril Veillon et le journaliste et critique Christophe Catsaros s’est tenu en juillet dernier. Y prennent part, dans l’ordre d’apparition : Philip Ursprung, historien de l’art ; Françoise Fromonot, architecte, enseignante et critique ; Jean-Louis Cohen, historien de l’architecture et de l’urbanisme du XXᵉ siècle ; et Fabrizio Gallanti, critique et nouveau directeur d’arc en rêve à Bordeaux — autour de la question et de la place de l’histoire dans l’enseignement architectural. L’intégralité du débat est disponible en ligne sur la page consacrée à Archizoom Papers, sur le site de la revue l’Architecture d’Aujourd’hui. L’entretien est publié en anglais par la plateforme de la revue néerlandaise Volume.

Sur quelques actes héroïques du transport aérien

Avant la pandémie, il y avait déjà le flight shame ou honte de prendre l’avion, ce sentiment éprouvé surtout par les plus jeunes qui, conscients de l’impact environnemental d’un déplacement en avion, choisissent malgré tout d’embarquer. Pour les autres, ceux qui en pleine pandémie se donnaient rendez-vous à Dubaï, nous ne dirons rien. Ils sont de toute façon voués à disparaître. Puis la pandémie a généré le plus violent arrêt des déplacements aériens qu’a jamais connu le monde depuis que ce mode de déplacement est devenu dominant dans le seconde moitié du 20e siècle.
Si on m’avait dit il y a deux ans que la carte du ciel allait se vider en 2020, j’aurais creusé un abri dans mon jardin et commencé à stocker du riz et des pâtes.
Finalement, le monde ne s’est pas arrêté et même si nous ne sommes pas revenus à la quantité de déplacement pré-pandémie, nous avons assisté cet été à un net rebond de la fréquentation, avec certains aspects pour le moins surprenants.
Les Américains visitent massivement l’Europe (10 vols directs quotidiens entre les USA et Athènes cet été, plus qu’il n’y en a jamais eu) par contre les Européens sont toujours bannis du territoire états-unien. Pour le principe de réciprocité, vous repasserez. À la culpabilité environnementale s’est ajoutée la crainte de contribuer, par son choix de prendre l’avion, à la prolifération du virus. Face à ce lent délitement de l’aura aéroportuaire, les images venues de Kaboul ces derniers jours donnent à penser qu’il y a là une occasion inespérée pour redonner du sens à ce mode de déplacement. Certains moments de
l’histoire de l’aviation lui ont donné ses lettres de noblesse.
Le Pont aérien de Berlin en 1949 a partiellement racheté, dans l’inconscient collectif allemand, l’horreur des bombardements de zone et des tempêtes de feu qui ont détruit les principales villes allemandes. La situation à Kaboul présente une occasion similaire. Rendre ses lettres de noblesse au transport aérien en mettant en place un pont aérien digne de ce nom. Une rotation d’avions capable d’exfiltrer les 100 000 Afghans en danger immédiat. Une mobilisation pour aller chercher ceux qui ont cru à la société afghane que l’Occident a essayé de mettre en place.
Voilà ce qui donnerait du sens à un mode de transport en perte de légitimité : un corridor humanitaire aéroporté. Une telle action concertée des pays qui se sont activés en Afghanistan contre les talibans permettrait aussi de surprendre la présomption de xénophobie systémique qui pèse de plus en plus sur les sociétés occidentales, réticentes qu’elles sont d’accueillir comme elles le devraient. Le Pont de Kaboul serait un repère dans l’histoire du 21e siècle. Le rachat symbolique d’une guerre téléguidée, menée par drones et mercenaires privés, parfois contre des populations civiles, au nom d’une lutte contre l’ennemi systémique de nos sociétés : le terrorisme islamiste. L’acte final et rédempteur d’une guerre sans fin.