Don’t look up : le déni académique d’une croisade contre le wokisme

Quand un ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, compare trois des philosophes les plus influents du XXe siècle à un virus contre lequel il conviendrait de « fournir le vaccin », il y a de quoi s’inquiéter. Foucault, Deleuze et Derrida sont à la France ce que Hegel, Nietzsche et Schopenhauer sont à l’Allemagne : la pensée la plus pertinente d’une époque. Le fait qu’on prétende les attaquer au nom d’un vague combat personnel contre le « wokisme » devrait inspirer la moquerie, à moins qu’on ne puisse plus qu’en pleurer.
Désireux de séduire l’électorat d’extrême droite qu’il imagine volage et prêt à suivre la majorité, Jean-Michel Blanquer a parrainé les 7 et 8 janvier derniers un prétendu colloque contre le wokisme (« Après la déconstruction : reconstruire les sciences et la culture ») organisé dans un amphithéâtre loué à la Sorbonne. Comme il n’y avait pas beaucoup d’historiens, de philosophes et de sociologues disposés à prendre part à cette mascarade, les organisateurs ont dû racler le fond de la casserole pour bricoler un semblant de panel académique composé d’éditorialistes et essayistes envieux de la gloire de Zemmour — Mathieu Bock-Côté (CNews), Jacques Julliard (Marianne) ou encore Pascal Bruckner — de membres du médiatique Observatoire du décolonialisme (fondé par Xavier-Laurent Salvador, à l’initiative de l’événement), collectif de chercheurs indépendants et frustrés d’être ignorés par la communauté scientifique — qui rassemble des universitaires moins connus pour leurs travaux que pour leurs opinions — et de spécialistes qui se sont exprimés tout à fait en dehors de leur domaine de compétence (comme Alexandre Gady, historien de l’architecture  et profiteur invité à l’EPFL). Le décor était planté. Tout ce beau monde a palabré dans l’indifférence la plus totale, pour légitimer cette ineptie intellectuelle qu’est le combat contre le wokisme et la déconstruction et qui anime les plateaux de CNews. Car au-delà de cette sphère médiatique d’animateurs qui ricanent dans les matinales, personne ne comprend ce que recouvre ce terme, surtout pas ceux qui en abusent. C’est sous ce nom étrange que l’on range les études postcoloniales et notamment l’effort entrepris par les historiens, sociologues et théoriciens de tous bords pour repenser l’impact de l’expansionnisme occidental de la Renaissance à nos jours. Qualifié à tort de wokisme, ce travail nécessaire d’analyse des mécanismes culturels qui ont créé les sociétés coloniales bafouerait les racines judéo-chrétiennes de l’Europe. Il remettrait en cause le fondement moral de toutes ces inégalités qui persistent et maintiennent les millions de Français issus de l’immigration dans une citoyenneté de seconde zone.
Cela dit, ceux qui crient au scandale poussent rarement le raisonnement aussi loin. Ils s’indignent que des mots nouveaux puissent entrer dans le dictionnaire et s’exclament  « et puis quoi encore ?! ». C’est cette ethos du  « et puis quoi encore ?! » que l’initiative de M. Blanquer a voulu associer aux bancs prestigieux de la Sorbonne. Dans son discours d’ouverture, Jean Michel Blanquer (qui a tout de même une maîtrise de philosophie !) a expliqué avoir compris d’où venait le problème : il n’est ni dans les inégalités qui structurent la société française, ni dans l’exclusion d’une partie non négligeable de la population de toute forme d’éducation. Non. Le problème de la France, c’est le prétendu relativisme des Foucault, Deleuze et Derrida. Ce que la France a produit de le plus fertile au 20e siècle. Ce n’est pas une plaisanterie, ni un mot d’esprit de mauvais goût. Jacques Derrida qui a croisé la philosophie et la psychanalyse, Michel Foucault qui a hybridé l’histoire et la philosophie et Gilles Deleuze, qui a mis les concepts en mouvement. La seule chose que la France a réussi à exporter aux Etats-Unis, à part ses vins et ses fromages à pâte molle. Voilà l’ennemi à abattre. Qu’un ministre de l’éducation en fasse des agents pathogènes à éradiquer, des entités nuisibles à éliminer, est le signe d’un changement. Depuis le milieu du 20e siècle, la droite a évité de penser à voix haute. Les déboires du national-socialisme ont rendu difficile de monter sur la barricade en tenant la bannière de la révolution conservatrice.  La droite s’est retranchée sur les plateaux de télévision, laissant à la gauche le privilège de la radicalité et la tâche de réfléchir et débattre dans les universités. Il semblerait que le temps de cette pudeur soit révolu. La droite veut reprendre ses billes, son rôle dans l’enseignement supérieur et en particulier le droit à la radicalité. Que ce coming-out soit l’acte d’un gouvernement centriste au nom d’un effort de séduction de l’électorat d’extrême-droite n’est pas une justification. L’erreur de M. Blanquer est à la fois intellectuelle et de goût. S’il veut faire renaître le radicalisme de droite, qu’il le fasse avec de vrais intellectuels (qui doivent bien exister quelque part ?). Qu’il aille chercher les héritiers de Carl Schmitt au XXIe siècle, pour que nous sachions à quoi nous en tenir. En est-il seulement capable ? À défaut de trouver une vraie place pour la radicalité de droite dans l’histoire des idées, il pourrait simplement être catalogué comme l’imbécile qui a légitimé un débat de comptoir en lui ouvrant les portes de l’université.

Christophe Catsaros

Christophe Catsaros est un critique d'art et d'architecture indépendant. Il a notamment été rédacteur en chef de la revue Tracés de 2011 à 2018. Il est actuellement en charge des éditions du centre d'architecture arc en rêve, à Bordeaux.

4 réponses à “Don’t look up : le déni académique d’une croisade contre le wokisme

  1. Bien vu l’ami Christophe
    Tout cela est d’une incroyable bêtise
    Ce n’est pas comme cela que la confusion des idées politiques va disparaître
    Dans son dernier livre chez Textuel, La grande confusion – Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées, Philippe Corcuff y met en place une boussole immanente bien utile. De l’ultraconversatisme aux identaristes de tous bords, tout le petit monde y passe. salvateur!
    CLG

  2. Le wokisme est une bénédiction pour la droite. Un mouvement issus des sciences sociales, adoubé par les cadres de parti issus de cette communauté et qui fait fuir l’ électorat populaire de gauche, déjà dégoûté par cette élite qui les a abandonné pour se consacrer à toutes les minorités.
    En plus, ce mouvement est antidémocratique qui agit par intimidation. Et sa seule arme est de dire que ceux qui ne sont pas avec moi sont des collabo de l’extrême droite ou des racistes.
    Franchement qui s’intéresse à cette absurdité: la déconstruction.
    Si la société est une continuité du passé, pour autant, le présent a plus d’influence. La mauvaise opinion de la planète envers l’Afrique vient de l’image que donne une partie de celle-ci. L’Asie à une image extrêmement négative de ce continent, alors qu’ils n’ont pas mis les pieds. C’est le présent qui forme l’esprit plus que le passé.

    La gauche se radicalise parce que la droite à adopté un certain progressisme (mariage pour tous …). Les gens votent plus à droite mais ne sont pas forcément plus conservateur. Le wokisme est le dernier truc de la gauche intello pour sortir de l’engrenage de cette droite qui pousse la gauche à l’extrême.
    Faut-il lutter contre l’absurdité woke. Si j’étais un stratège de droite, je dirai non puisque ça affaibli la gauche. Le wokisme a en son sein les gènes de sa propre destruction: L’intolérance.
    D’ailleurs, qui se sent responsable d’un passé où esclavage, colonisation étaient une normalité universelle? Personne.
    La population s’intéresse au présent.

    La gauche est dans une impasse, les cadres issus exclusivement des sciences sociales en sont la cause. Le peuple y est vu comme une population à éduquer, eux se voyant détenir la vérité absolue. La voie de l’écologie est déjà absorbée par la droite.
    La gauche bobo et radicale sert la droite européenne. Le wokisme booste la droite.

  3. “Foucault, Deleuze et Derrida sont à la France ce que Hegel, Nietzsche et Schopenhauer sont à l’Allemagne : la pensée la plus pertinente d’une époque.” Bien que je ne sois pas un philosophe de formation, cette affirmation me paraît terriblement audacieuse. Il est grand temps de commencer à déboulonner ces fausses idoles. Ignorons leur vide et remettons dans le débat les grands anciens de l’Antiquité, relisons Kant, Spinoza, Hume et bien d’autres.

    Quelques mois après l’attaque terroriste de 9/11, France Télévisions avait proposé un débat entre Régis Debray et Jacques Derrida. Avec le plus sérieux, ce dernier avait avancé les trois affirmations suivantes: “L’attaque du 9/11, on ne sait pas ce que c’est, on ne comprend pas”; “On pourrait très bien organiser des mariages à trois personnes.”; “pourquoi ne pas fusionner la France et l’Algérie.” Je m’arrête à sa première stupidité: n’importe qui, sans être un spécialiste de l’anti-terrorisme, avait compris qu’il s’agissait d’une attaque terroriste de grande envergure que, d’ailleurs, Al Quaida avait revendiquée. Comme il devait rester dans son rôle de grand deconstructeur, il persistait à raconter des inepties. Le plus étonnant dans cette pantalonade était le mutisme de Régis Debray face à autant de grandiloquante bêtise. Cet homme qui était revenu de ses égarements de jeunesse et avait reconnu dans le gaullisme une certaine solidité ne pipait mot et acquiesçait gravement.
    Imagine-t-on un mathématicien, médaillé Fields, dire que le nombre Pi n’existe pas? Que penser d’un Prix Nobel de physique qui affirmerait que la vitesse de la lumière est de 300m par seconde? Est-ce que le directeur d’un programme spatial oserait proposer que certains programmes critiques ne soient plus écrits en Ada mais en Cobol?

    Je crois que Christophe Catsaros est un pur produit de la gauche littéraire: prétendre que ces trois philosophes et les fromages à pâte molle sont la seule chose que la France a réussi à exporter aux Etats-Unis, au XXième, relève de la mauvaise foi. De nombreux ingénieurs et scientifiques français font le bonheur d’entreprises et universités américaines. Airbus commence à y tailler des croupières à Boeing. J’ai aussi parlé d’Ada plus haut …

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