Poush. Le stade décomplexé de l’urbanisme culturel parisien

« Le bar en sous-sol ne trompait personne. Sa devanture opacifiée et surtout son nom ne laissait persister le moindre doute sur le type d’établissement dans lequel nous nous engagions : un bar à filles où quelques hôtesses fatiguées feraient passer des alcools premier prix pour des millésimes. La surprise fut grande d’y découvrir un lieu festif où l’on dansait avec joie. Cette première impression se dissipa pourtant rapidement quand la plupart des filles reprirent place sur leurs tabourets. Puis soudain, comme par magie elles se remirent à danser, toutes ensembles, avec fougue, pour de nouveau s’arrêter quelques secondes plus tard. Ce ballet incompréhensible s’est poursuivi une bonne partie de la soirée. Un éclat de joie collective, auquel succédait de longues périodes d’un calme saturé d’ennui.  Il nous fallut un peu de temps pour comprendre ce qui rythmait ce festoiement saccadé. Une petite lampe au-dessus du bar s’allumait à chaque fois qu’un client s’engageait dans l’escalier. Le temps de le voir descendre, toutes les filles étaient debout pour faire consister, en guise de première impression, un lieu où l’on s’éclate. »


Ce récit rapporté d’une soirée dans un bar niçois n’est pas très différent de ce qu’éprouve quiconque s’aventure à Poush, à Paris. Là aussi, des artistes s’activent que pour donner l’illusion d’un lieu où il se passe quelque chose. Comme les hôtesses, ils savent que l’impression d’un jaillissement créatif repose sur leur aptitude à adopter la bonne posture, au bon moment. Les 80 artistes en résidence sont parfaitement conscients de leur rôle. Ils le sont d’autant plus qu’ils ont payé pour occuper cette place : 400 euros par mois, voire plus pour les emplacements les plus en vue. Le loyer est l’une des nombreuses contreparties à acquitter pour faire partie de cette communauté de beautiful people.  
Poush est le croisement astucieux d’une galerie d’art, d’une agence publicitaire et d’un stand de foire. Le bâtiment ingrat à la Porte Pouchet rejoue l’ambiance des espaces associatifs qui investissent des lieux délaissés. Pas besoin de finitions du moment que l’on peut faire ce que l’on veut. L’intérieur de cet ancien immeuble de bureaux est brut, ses murs usés et l’esprit des occupants positif. Là s’arrête la comparaison avec les véritables friches culturelles, dont la particularité repose sur la mise à disposition gratuite d’espaces inutilisés. Poush n’est pas une friche. Il s’agit d’une entreprise, avec un business plan, une équipe de direction, des collaborateurs en cravate, des communicants performants, et des coachs qui vont booster votre plan de carrière. L’entreprise propose de véritables débouchés dans un langage qui rassure les parents inquiets de l’avenir de leur progéniture à la sortie de l’école d’art. L’artiste en herbe y est accueilli comme dans un concours canin. Il est brossé, mis en valeur et surtout présenté à des professionnels qui lui rendent visite, accompagnés des conseillers de l’entreprise. L’artiste doit se mettre en scène pour les visites. Il a tout intérêt à reconstituer dans l’espace qui lui est attribué l’atmosphère d’un lieu de travail. Comme pour un jury d’école, il doit défendre sa démarche, saisir sa chance. Poush est une agence de promotion qui cherche les bons leviers pour valoriser des démarches créatives, mais sans prendre le risque d’avancer les frais de ce qu’ils cultivent. Ce n’est ni le premier ni le dernier projet qui s’empare de l’espace laissé vacant par le délitement de la fonction de l’art dans nos sociétés.


Il faut une certaine dose de cynisme pour faire passer du coaching de communicant pour une forme d’accompagnement curatorial. De la naïveté aussi. Le degré de fausseté des rapports entre ceux qui présentent et ceux qui s’exposent est le même que celui qui consiste à faire passer l’acte tarifé pour de l’amour. L’imposture n’est pas tant dans l’acte de promouvoir que dans le basculement intégral de l’économie créative dans le champ de la communication. Poush refuse à ses membres un composant essentiel du devenir artiste : la possibilité pour une production d’exister en dehors de son contexte de médiatisation et de marchandisation. En les plaçant dès le début dans une démarche de valorisation communicationnelle, le projet leur enlève d’office la possibilité d’une raison propre dans leur cheminement créatif.  Avec ses airs corporate, Poush bannit cet autisme bénéfique, ce gaspillage vertueux qui fait que l’art murit en dehors de la posture qui le commande et du cadre de promotion qui le transforme en consommable. C’est la principale erreur de ce projet, de penser qu’une démarche créative puisse se passer de cette forme de dépense.
©Liza Journo


Sweet gentrification


Quoi qu’il en soit, le décor de friche convient parfaitement aux promoteurs immobiliers qui y décèlent les avantages d’une gentrification, sans les risques qui vont parfois avec. Poush crée l’illusion bénéfique d’un quartier en mutation, tout en garantissant la restitution des lieux dès que cela sera demandé. L’effet Berlin, sans le risque de voir les artistes chercher à s’installer de manière pérenne et squatter les locaux désaffectés. Ces mêmes promoteurs n’ont-ils pas choisi l’équipe de Poush pour assurer l’activation culturelle du village olympique parisien ?  Ya-t-il plus éphémère et plus faux qu’un village olympique ?
Très loin de la démarche des collectifs d’urbanisme transitoire, impliqués dans la transformation de quartiers par l’activation de collectivités d’habitants, Poush fait semblant et gagne sur tous les tableaux. L’entreprise offre aux politiques et aux promoteurs le décor d’une émulation culturelle, aux artistes l’illusion d’une place, tout en évitant le travail de fond qui risquerait de transformer durablement le quartier. Pour Poush, la Porte Pouchet et ses habitants ne sont qu’un décor. Une mise en scène à traverser pour accéder à l’immeuble. L’arrivée d’acteurs de l’évènementiel sur un terrain occupé jusqu’à présent par des gens d’idées et de convictions ne fait que confirmer la tendance d’une appropriation de certaines démarches émancipatrices. L’art dans l’espace public avait pour fonction de créer du commun. Cette idée banale, dénuée de sa signification politique peut à présent être habillée de toutes les couleurs que l’on souhaite lui faire revêtir. Le terme « commun » longtemps travaillé par la polysémie de son glissement idéologique pouvait signifier successivement : quartier, ville, peuple, humanité, vivant, monde, classe selon les époques et les sociétés qui l’ont brandi comme ultime finalité de l’art. Il vient d’acquérir un nouveau sens, celui de la bonne affaire. Dorénavant quand on entendra dire que l’art a pour vocation de faire du commun, il faudra entendre un bon plan d’investissement réciproque, win-win comme on aime à le dire dans ce monde-là.
Article paru dans le no. 488 de la revue Artpress

Christophe Catsaros

Rédacteur en chef de la revue Tracés de 2011 à 2018, Christophe Catsaros est critique d'art et d’architecture indépendant.

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