Histoire d’un dragon. Une lecture sociologique de certains ouvrages de franchissement

Dans Le Voyage de Chihiro, le chef-d’œuvre d’animation d’Hayao Miyazaki, l’une des épreuves subies par la jeune héroïne relate la renaissance de l’esprit d’une rivière polluée sous la forme d’un dragon volant. Cette intrusion d’un thème écologique dans ce qui est par ailleurs un sublime récit d’apprentissage n’est pas sans rapport avec l’histoire d’une rénovation d’un des grand ensemble brutaliste des années 1970 : les Pyramides à Évry, en région parisienne. Proposant un type d’habitat hybride entre le collectif et l’individuel, les Pyramides sont représentatives des efforts d’alors pour égayer par des moyens formels les grands ensembles d’habitat collectif. La complexité était supposée pallier le défaut d’urbanité des quartiers fonctionnalistes de la reconstruction. Les appartements étaient superposés en retrait, ce qui donnait aux immeubles leur forme pyramidale. Conçues par Michel Andrault et Pierre Parat, les Pyramides proposaient 2 500 habitations atypiques pourvues de grandes terrasses, parfois même d’espaces végétalisés. L’espace entre les immeubles était volontairement sinueux, transformant la déambulation en acte constitutif de l’espace public, au même titre que le jeu peut être constitutif de l’aire de jeu.
Le nouveau quartier appliquait le principe de séparation des circulations piétonnières et automobiles. Les ensembles étaient pris dans un réseau d’allées qui serpentaient entre des placettes, des aires de jeu et des entrées d’immeubles. Le mouvement courbe et la flexion étaient au cœur d’une stratégie formelle pour rompre la monotonie des immeubles orthogonaux cernés de parkings. L’un de ces chemins adoptait la forme d’un dragon, figuré dans le pavage en briques et à ses deux extrémités. La tête et la queue étaient les sculptures émergentes d’une œuvre d’Yvette Vincent-Alleaume et Bernard Alleaume qui se déployait sur plusieurs centaines de mètres et constituait le trait caractéristique d’une allée encore aujourd’hui dite du Dragon.
Les Pyramides (Evry). Michel Andrault et Pierre Parat. 1972.
Depuis 2006, le thème incrusté au sol n’existe pratiquement plus, seules la tête et la queue demeurent. Le corps a fait les frais de la rénovation qui s’est efforcée de stopper le déclin social et économique des Pyramides en résidentialisant l’espace public. L’Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine s’est fixée la tâche impossible de clôturer des espaces courbes, conçus pour fonctionner comme les vecteurs d’une expérimentation ludique autour des cheminements. L’illusion de cette rénovation, l’idée que le design d’espace simplificateur et sécurisant pourrait éradiquer le déclin d’un quartier, n’avait d’égale que celle qui l’avait précédée, à savoir que le design ludique allait constituer le support d’un civisme et d’un ethos urbains. Ce qui manquait aux Pyramides, comme à la plupart des cités, ce n’est ni la clarté rationnelle ni l’espièglerie spatiale. C’était, et c’est toujours, l‘emploi et le pouvoir d’achat.
La passerelle du quai aux fleurs, DVVD
La passerelle réalisée à la même époque par DVVD architectes était l’heureuse exception dans cette rénovation qui consista à remettre littéralement de l’ordre aux Pyramides en posant des clôtures, des murets, et en redressant des voies piétonnières courbes. Elle mérite encore d’être mentionnée, pour sa façon spectaculaire de vous faire entrer dans l’esprit du lieu, tel qu’il fut conçu. La passerelle est une construction paramétrique qui traduit dans une forme englobante l’imaginaire d’un dragon disparu. La structure porteuse est constituée d’un faisceau de quatre tubes ronds, décrivant une rotation, tenus par une série de diaphragmes espacés de quatre mètres qui assurent la cohésion de l’ensemble. Figures intermédiaires entre le cercle et le carré, ces cadres évoquent le squelette d’un cétacé, ou, mieux encore, celle du dragon perdu. La passerelle accomplit deux liaisons: celle, littérale entre deux espaces piétonniers séparés par une voie automobile et celle, moins apparente, entre l’ingénierie d’un ouvrage d’art et l’imaginaire d’un lieu. Sans tomber dans la catégorie sans intérêt de la gesticulation formelle, elle parvient à re-sublimer un quartier à partir de ses propres représentations. En cela, elle constitue un seuil, c’est-à-dire un élément qui, tout en étant tourné vers le dehors, rend compte du dedans. La dimension imaginative de la passerelle n’est pas une qualité arbitrairement surajoutée, mais un élément que ses concepteurs ont trouvé sur place. Sa dimension contextuelle en fait un ouvrage adressé, capable de ressusciter l’enthousiasme et l’attrait initial du lieu par ses propres représentations. Un acte d’ingénierie suffit-il pour rétablir la confiance des habitants en leur quartier ? Probablement pas, mais l’aménagement du cadre de vie peut contribuer à inverser le sort d’un quartier. La passerelle du quai aux fleurs n’est pas seulement l’accès le plus direct depuis les Pyramides au pôle de transports. Elle est aussi la métaphore d’un cordon qui relie le quartier en tant que communauté au reste de la société. En 2001, l’exposition « Architectures non standard », au Centre Pompidou, introduisait l’idée d’une « standardisation » de l’architecture paramétrique. Générées mécaniquement, les nouvelles formes aléatoires pouvaient devenir le vecteur d’une expressivité débridée. La passerelle du quai aux fleurs poursuit cette idée en arrimant l’expérimentation formelle à un contexte social précis. L’étude attentive de ces franchissements révèle une tentative d’introduire un paramètre social dans l’algorithme qui détermine la forme de l’ouvrage. On peut l’identifier aux bords courbes et rehaussés, censés empêcher des jets de projectiles. On peut aussi ne pas en rester là et considérer sa dynamique formelle flexion comme la traduction d’un contexte topologique et social. Dans tous les cas, le lien entre ingénierie et sociologie qui se dessine dans ce projet serait une nouvelle façon de comprendre et d’interpréter le rôle de l’architecture paramétrique dans nos sociétés.
Christophe Catsaros

Christophe Catsaros

Rédacteur en chef de la revue Tracés de 2011 à 2018, Christophe Catsaros est critique d'art et d’architecture indépendant.

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