Eloge des abattoirs

L’abattoir relève de la religion en ce sens que des temples des époques reculées (sans parler de nos jours de ceux des hindous) étaient à double usage, servant en même temps aux implorations et aux tueries. Il en résultait sans aucun doute (on peut en juger d’après l’aspect de chaos des abattoirs actuels) une coïncidence bouleversante entre les mystères mythologiques et la grandeur lugubre caractéristique des lieux où le sang coule. (…) Cependant de nos jours l’abattoir est maudit et mis en quarantaine comme un bateau portant le choléra. Or les victimes de cette malédiction ne sont pas les bouchers ou les animaux, mais les braves gens eux-mêmes qui en sont arrivés à ne pouvoir supporter que leur propre laideur, laideur répondant en effet à un besoin maladif de propreté, de petitesse bilieuse et d’ennui : la malédiction (qui ne terrifie que ceux qui la profèrent) les amène à végéter aussi loin que possible des abattoirs, à s’exiler par correction dans un monde amorphe, où il n y a plus rien d’horrible et où, subissant l’obsession indélébile de l’ignominie, ils sont réduits à manger du fromage.

Georges Bataille, Dictionnaire critique de la revue Documents, « Abattoirs », 1929.

Du lexique que Georges Bataille publie en 1930 dans la revue Documents, les architectes connaissent souvent l’article consacré à l’architecture. Ils sont moins nombreux à citer celui qui se réfère aux abattoirs, sujet qui pour Bataille n’est pas moins traversé par la question de l’aliénation moderne et celle de sa manifestation dans la forme urbaine. Le lien avec l’architecture est moins évident, mais tout aussi structurant. L’abattoir est pour Bataille une infrastructure métonymique, un lieu qui par son fonctionnement révèle quelque chose de la société dans son ensemble. Par delà la définition courante des abattoirs comme établissement où le bétail est transformé en viande comestible, il y a l’appréhension symbolique d’un lieu qui met en scène la société dans sa dimension mortifère. L’abattoir est ce lieu où s’expose au grand jour une funeste mécanique, constitutive des sociétés humaines. On peut y mesurer non pas la souffrance des bêtes, rendue infinie par la mécanisation des processus, mais l’esprit d’une civilisation dont l’économie repose sur le crime. Pour Bataille, cet envers du décor où le vivant, pris dans une machine de mort, se transforme en produit est fondamentalement moderne. Sa définition en fait l’un des rares endroits où notre société se met à nu et se montre telle qu’elle est. Faut-il rappeler que l’article de Bataille sur les abattoirs ne précède que de quelques années les massacres des camps et les bombardements de la Seconde Guerre mondiale ?

Comme pour la plupart des concepts de Bataille, les choses sont plus compliquées qu’elles n’apparaissent en première lecture. Dans cet article, c’est moins la cruauté de notre condition qui est dénoncée que l’hypocrisie de ceux qui en détournent le regard. La cible du texte est moins la sauvagerie des bourreaux que la lâcheté de ceux qui choisissent d’ignorer la cruauté des mécanismes auxquels ils participent, sciemment ou inconsciemment. Les abattoirs modernes avec leurs rampes d’accès courbes et anxiolytiques, leurs espaces de confinement, leurs convoyeurs d’abattage mécaniques racontent moins la part de la mort que le déni de celle-ci, sous l’emprise de la peur, pierre angulaire de l’ethos bourgeois.

C’est ainsi que l’abattoir, relégué à la périphérie de la cité devient le vecteur de l’amnésie programmée que l’on appelle raffinement. Le fromage est à la viande ce que l’ornement est à la fonction. Il résume ironiquement ce déni qui consiste à refuser de voir la nature des choses et des rapports de force qui conditionnent la cité. L’apologie de l’abattoir par Georges Bataille est une invitation à tenir compte de tous les aspects de la vie, même les plus cruels et intenables. Cela non pour vivre comme des brutes, mais plutôt pour ne pas continuer à agir comme des brutes tout en se pensant épris de finesse.

Extrait de l’ouvrage consacré à la MECA de Bjarke Ingels, à paraître aux éditions Archibooks.

Christophe Catsaros

Christophe Catsaros

Critique d'art et d’architecture, il a été de 2011 à 2018 rédacteur en chef de la revue Tracés.

Une réponse à “Eloge des abattoirs

  1. Cherchant un projet pour y faire un loft-atelier, à l’époque, j’avais visité une boucherie de village qui présentait à peu près les caractéristiques que je cherchais.

    Mais il s’y sentait une telle odeur de … graisse pour ne pas dire de mort, que j’avais choisi un ancien battoir, qui en plus d’être idéal, avait une bonne odeur de foin et de grain (et je ne suis pas vegan).

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