Téhéran Tabou: d’un film, prendre parti

Un film à charge sur la condition des femmes et la guerre en gestation.

Voici une production allemande d’un cinéaste en exil, Ali Soozandeh, qui en dit long sur l’état actuel de la société iranienne. Sur le sort réservé aux femmes d’abord, contraintes pour la plupart de vivre sous l’emprise d’un homme. Dépendantes du bon vouloir d’un époux récalcitrant, d’un père capricieux ou d’un juge manipulateur pour la moindre démarche administrative, les femmes de ce film se débrouillent comme elles peuvent : elles mentent, falsifient, supplient, trichent, négocient pour obtenir ce à quoi elles ont droit. Le film apporte un témoignage sombre mais déterminant pour quiconque souhaite penser la condition féminine globalement, au delà de sa dimension médiatico-holywoodienne. Le monde reste structurellement masculin et le combat des femmes, dans un nombre considérable de pays, est encore celui de l’égalité des droits fondamentaux.

L’intérêt de Téhéran Tabou ne s’épuise pas dans la question de la condition féminine sous le régime des mollahs. Il en dit long aussi sur l’état et le devenir de la classe moyenne iranienne, obligée, comme les cinéastes astucieux de ce pays, d’esquiver, de négocier, de masquer, d’abuser de la métaphore pour contourner une moralité officielle rigoriste quoi que déclinante. Car l’Iran est aujourd’hui à l’image des personnages de ce film ; une société qui étouffe et qui appelle, comme en 1979, le changement. Une société qui s’accommode d’un pouvoir religieux archaïque uniquement parce qu’elle parvient à le contourner. Les ayatollahs, c’est la société de l’Ancien Régime à la fin du règne de Louis XVI : un ballon de baudruche que l’on laisse sur place faute de savoir ce que l’on doit mettre à la place.

Un film iranien

Interdit de projection en Iran, dissimulé derrière un procédé cinématographique qui protège les acteurs de l’identification (rotoscopie), ce film n’est pas pour autant une production destinée exclusivement à un public occidental. Téhéran Tabou s’adresse avant tout aux Iraniens ; sa sensibilité est 100% iranienne. Elle respire l’ethos de cette classe moyenne sensible, urbaine, avide de libertés individuelles, indignée par l’irrationalité et les injustices qu’induisent les interdits coraniques.

Car la prostitution, la drogue (l’Iran affiche le taux le plus élevé d’usagers d’opiacés dans le monde: 3% des plus de 16 ans), l’indigence, sont bien la conséquence de cette chape de plomb qui étouffe Téhéran. Et ce ne sont pas les beaux quartiers au nord de la ville qui en soufrent le plus. Si la perversion qu’expose le film choque, elle n’est pas pour autant en porte-à-faux avec l’état actuel de la société. Elle en est une traduction plutôt fidèle, probablement exagérée par souci de persuasion, mais réaliste et en adéquation avec l’idée que se font les Iraniens d’eux-mêmes.

Au delà de cette évidence, Téhéran Tabou permet aussi de mesurer à quel point la cinématographie prolifique de ce pays a rapproché l’Iran de l’Europe. Si nos dirigeants peinent à l’aligner sur la ligne dure des néoconservateurs américains, c’est de s’être trop familiarisés avec Fahradi, Panahi et les autres, c’est d’avoir pris connaissance des contradictions internes de la société iranienne, tout à la fois lointaine et proche de nos propres sensibilités. En exposant la sensibilité de la société iranienne, ses peurs, ses aspirations, ses indignations et son sens de la justice, le cinéma iranien a donné la preuve indéniable de l’existence d’une authentique classe moyenne, humaniste, républicaine et à laquelle l’Europe rechigne à faire la guerre.

L’Iran d’aujourd’hui est comme l’Union Soviétique de la fin des années 1980. Une société décadente (dans le sens noble du terme) issue d’une révolution populaire, et dont la mélancolie traduit la profonde désillusion de la fin d’une époque. Cela ne fait aucun doute : l’Iran va basculer vers une société ouverte et démocratique, si la guerre est tenue à l’écart.
Car Téhéran Tabou, comme tout ce qui touche à l’Iran, est un précieux indice de l’injustice de cette guerre qui se prépare. C’est à ce peuple sensible et urbain, dialecticien et mélancolique, cynique et rusé que l’odieuse alliance entre l’imbécilité états-unienne, le messianisme d’extrême-droite israélien et le suprématisme saoudien, a déclaré la guerre. C’est contre les modérés au pouvoir dont le bon sens resplendit face à l’idiotie du président Trump, qu’ils s’apprêtent à lancer leur machine infernale.

Dans la guerre qui risque d’opposer bientôt le peuple de Téhéran (une république envoie ses enfants se battre) à l’odieuse alliance (l’empire emploie des mercenaires et des automates) mieux vaut choisir dès à présent son camp. Tous les éléments pour choisir sont déjà réunis.

Christophe Catsaros

Rédacteur en chef de la revue Tracés de 2011 à 2018, Christophe Catsaros est critique d'art et d’architecture indépendant.

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