Le théâtre de la cruauté de Jérôme Bel

 

Faire tourner des infirmes sur des fauteuils roulants ; rire de la déambulation maladroite de danseurs trop gros, ou trop vieux pour correspondre à nos attentes chorégraphiques ; Se réjouir de solos approximatifs d’amateurs sortis in extremis de leur insignifiance ; rire d’actes manqués, de trébuchements involontaires. S’agit-il d’un théâtre cruel pour public malade de téléréalité ?

Les chorégraphies de Jérôme Bel mêlant professionnels, amateurs et handicapés pourraient facilement être qualifiées d’odieuses par quiconque n’y a jamais assisté, tant le récit de ce qui s’y passe sur scène préfigure le pire.
Il faut s’y être rendu ne serait ce qu’un fois pour comprendre à quel point le rire de la salle face au déhanchement maladroit des danseurs n’a rien de moqueur. Bien au contraire. Le public rit de joie. Il rit d’avoir été momentanément libéré d’une perception convenue du corps et de son potentiel scénique.
On rit  d’une pirouette réussie par quelqu’un que rien ne destinait à en faire une. On rit de ce bonheur qui vous prend face à un débordement. Car la scène déborde, cela va sans dire.
L’euphorie qui inonde la salle est une affirmation totale de la vie, comme peut l’être la danse quand elle sait théâtraliser la prise de risque.

 

 

Le risque de celui qui se lance sans aucune certitude sur son atterrissage. Le risque de l’acte de séduction, lancé sans la moindre garantie de trouver acquéreur. Le risque de l’amateur qui n’a rien de l’assurance de celui qui maîtrise les gestes et les enchainements. Cette audace des amateurs qui rejoignent à chaque étape les danseurs de la troupe constitue probablement le socle dramatique des spectacles de Bel.
Ce qu’ils accomplissent face à un public riant aux éclats, leur performance aux allures d’audition burlesque, porte discrètement la tristesse des espaces scéniques une fois le spectacle terminé. Ce spleen n’est en aucun cas de nature à gâcher la fête. Il permet juste à la joie ne pas s’engouffrer dans l’insignifiance. Les gestes manqués, mêmes hilarants, ont une gravité chez Bel.

Tel pourrait être finalement l’adage de ce théâtre dionysiaque : apprendre à lâcher prise. Jouir de voir quelqu’un prendre un risque et s’en sortir. Ne pas ricaner_ rire de plein coeur.

Gala est à voir au théâtre du Vidy, jusqu’au vendredi 3 février.

Christophe Catsaros

Christophe Catsaros

Christophe Catsaros a étudié la philosophie à l’Université de Nanterre. Critique d’architecture, il est, depuis 2011, rédacteur en chef de Tracés, la revue de la SIA.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *