Darius Rochebin, l’armée mexicaine et la redevance

« Vous qui avez passé presque 20 ans à la RTS, vous êtes surpris ? » ou alors, plus insidieux : « Comme les autres, vous saviez pour Darius ? » Si l’on a touché aux médias de service public durant les dernières décennies, ce sont des questions auxquelles on a de la peine à échapper en ce moment.

Darius ? oui, on savait que ce brillantissime journaliste menait une vie un brin différente de l’image de gendre moyen qu’il entretenait avec talent, en maître parfait du self-marketing. On ne devient pas un abonné des pages de l’Illustré sans y mettre du sien. Un puissant retour de flamme de la profession et voici donc sa carrière ruinée au moment d’atteindre à la gloire parisienne (le nirvana des journalistes romands). On ne va pas s’apitoyer sur son sort. Il a été lui-même le premier à tirer, avec plaisir, sur des cordes dont l’autre extrémité s’est révélée un mortel nœud coulant pour ses victimes. Mais on ne peut pas non plus ignorer l’hypothèse d’une certaine Schadenfreude du métier. Celle d’un rejet jaloux du succès d’un professionnel au-dessus de la mêlée (un coup d’œil à ses remplaçant.e.s – surtout le weekend – suffit à s’en convaincre) par un système en voie de paupérisation qui trouve dans la cancel culture, à la fois, une fin et un moyen. Cela expliquerait, par ailleurs, le moment du déclenchement de cette affaire qui n’en est qu’une parmi tant d’autres bien plus graves.

 

Déjà dans les années 90

Car oui, la RTS est depuis longtemps rongée par certains démons. Dès les années 90, il existe un espace de liberté pour des déviances pédophiles. Ces sont des animateurs d’émissions pour la jeunesse (!) dont l’un est également professeur dans un collège lausannois (un terrain de chasse pratique) recherché par Interpol en Haïti où il s’est enfui pour des actes de pédophilie graves. Un haut responsable technique à la TSR emprisonné pour le même type de délit. Quelques années plus tard, c’est un cadre de l’information à la RSR qui doit sortir par la petite porte pour des faits similaires. Plus tard encore, c’est un chef d’antenne de la radio, qui se révèle collectionneur de photos de (très) jeunes filles sur l’ordinateur du travail. Au total, ce sont une demi-douzaine de cas[i] qui interviennent déjà bien avant les affaires actuelles. Régulièrement et aussi discrètement que possible.

Si les personnes qui ont enfreint la loi ont bien été poursuivies par la justice, il n’y a en revanche pas eu de sanctions fortes ou de licenciement dans la hiérarchie de ces personnes. Juste des placards (à Berne en général). C’est un système de couverture propre aux espaces protégés : on lave son linge sale en famille. Darius l’ayant quitté, les langues se sont déliées.

 

On ne doute pas d’une vocation

Pourquoi cet espace de liberté pour comportement déviant se trouve-t-il dans certains endroits, comme l’église catholique ou les médias de service public suisses, plus volontiers que dans d’autres ?  Il est probable que cela ait à voir avec la vocation.

On se méfie moins de quelqu’un qui agit (ou prétend agir) par vocation. Flagrant dans l’église catholique, où les cas se sont multipliés dans un contexte comparable : omerta, règlement discret à l’interne, placardisation dans les étages dorés de la hiérarchie, le phénomène est tout aussi présent dans les médias. Où l’on pratique souvent des métiers par vocation. A combattre les injustices, à défendre la veuve et l’orphelin (avant de les convoiter ?), à combattre la fraude fiscale, à défendre les minorités, à éduquer les têtes blondes, etc. Or, une personne qui se voue au Bien est par définition insoupçonnable (comme l’étaient les prêtres avant que la vérole ne s’abatte sur le bas clergé et que le bon peuple commence à se douter de quelque chose). Dans ces conditions, à quoi bon contrôler ? D’autant plus que s’il y a bien une qualité que les managers des médias, spécialement dans le service public, n’ont pas, c’est l’autorité. En général, on devient un manager parce qu’on est un bon journaliste, un bon animateur ou un bon technicien. Rarement parce qu’on a du charisme. Résultat, l’organisation perd un bon professionnel, gagne un mauvais chef et n’a personne pour gérer les situations difficiles telles que les déviances que connaît la RTS sans jamais les prendre en main. On notera au passage que cette réalité ne s’applique malheureusement pas qu’aux cas de déviance comportementale. C’est malheureusement aussi souvent le cas pour le core business, soit l’information. Parmi les industries importantes aujourd’hui, celle des médias est la seule qui ne dispose pas d’un système de contrôle ou de certification de ses produits, de type ISO par exemple. Pourtant, le système a ceci de particulier que si une information erronée est publiée, elle a un impact négatif que n’annulera en aucun cas le rectificatif obtenu, souvent, de haute lutte. A tel point que les victimes d’erreur – en particulier les entreprises – renoncent parfois à demander une rectification pour ne pas aggraver l’impact de l’erreur initiale. Les Vaudois ont un mot pour ça : « qui répond, appond ».

 

Un système qui n’a pas à se soucier de sa survie économique

Comment se peut-il qu’une institution aussi importante puisse perdurer sans exercer aucun véritable contrôle sur son fonctionnement ? Certains évoquent le copinage qui favorise la cooptation : on nomme – abondamment : on parle volontiers d’armée mexicaine – des chefs qui sont du même clan, de la même idéologie ou du même canton. On ne peut pas écarter cette hypothèse, tout comme celle du petit jeu du « je te tiens, tu me tiens par la barbichette » entretenu avec les politiciens de tous bords, trop heureux de venir rappeler leur existence à des micros et des caméras qui leur tendent les bras. Le service public a toutefois une particularité : financé par la redevance, il n’a pas à se soucier de sa survie économique. C’est un privilège que chaque membre de l’organisation consent à préserver à tout prix. Au bénéfice d’une véritable distorsion de la concurrence dans un domaine qui est l’un les plus profondément remis en question par la révolution numérique, le service public avance couvert. Pas de vague et tout ira bien. Il suffit de rester droit dans ses bottes au moment d’affronter une petite tempête de temps à autre, de type No Billag, en s’appuyant sur les fidèles, ceux qui pensent qu’il est normal que chacun paie pour leur émission de jass, de jardinerie, de musique populaire et pour leurs matches de football (ceux-là ont déchanté depuis la votation). Assuré de ses revenus quoi qu’il arrive, soutenu par les générations anciennes, les politiques avides de notoriété, les nostalgiques du monopole et la gauche qui l’adore, le service public a toujours pu survivre à ses dysfonctionnements. Jusque-là.

Peut-être serait-il temps de rendre la redevance libre et volontaire. L’institution, sans disparaître, pourrait alors adapter sa taille à celle de sa clientèle réelle, organiser sa hiérarchie sur des principes de compétence et retrouver le respect de la mission qu’elle s’assigne.

 

[i] Les noms des personnes mentionnées ont été publiés dans la presse.

Christian Jacot-Descombes

Christian Jacot-Descombes

Christian Jacot-Descombes a exercé successivement les métiers de chauffeur de taxi, neuropsychologue, animateur et journaliste de radio, journaliste de presse écrite et responsable de la communication d’une grande entreprise. Il voyage beaucoup parce qu’il pense que ça ouvre l’esprit et aussi parce que ses différentes expériences professionnelles lui ont démontré qu’il vaut toujours mieux voir par soi-même.

42 réponses à “Darius Rochebin, l’armée mexicaine et la redevance

  1. Très bien.
    Il aurait fallu le dire durant la campagne No Billag (si vous l’avez fait, ma remarque n’a pas lieu d’être).
    Une époque où il était de bon ton d’être contre ladite initiative, pour le “pas faire le lit de de l’ultralibéralisme” (et autres variations sur ce thème).

      1. Entièrement d’accord avec vous! Quand on voit le nombre de décisions politico-financières qui invoquent la solidarité (rendue obligatoire puisque jugée de nécessité évidente par ceux qui croient penser plus juste que la masse) en tant qu’argument prosélytiste pour justifier des acceptations de “bonnes pratiques” dont on ne supporte de voir que la superficie, contente qu’est la majorité de ceux qui préfèrent le déni tant qu’ils peuvent encore se payer le luxe de l’honorer en zappant plutôt qu’en réfléchissant, il y a de quoi se dire que seul l’absence de soutien matériel a l’art de faire réfléchir ou de se remettre les 2 yeux dans les 2 bons trous ceux qui jouissent de l’impunité de toute sorte protégés par des complaisants sans doute secrètement heureux d’avoir fait des émules de leur perversion… le principe de Peters à l’envers c’est: toute couverture d’un comportement dysfonctionnel au sein d’une hiérarchie prône pour l’évidence de la transmission en cascade exemplaire de comportements malsains des pervers du haut sur les autorisés (par complaisance) du bas.

    1. Ca y est, les petits PLR et autres libertaires reviennent pour dénoncer une entreprise, quand en fait il est question ici juste d’une direction (quelques personnes) qui a couvert des faits répréhensibles. Ce qui n’a strictement rien à voir avec les employé.e.s de la RTS qui font leur boulot. Period.

  2. Il serait intéressant de pouvoir de comparer cette “distorsion” de service public à un groupe privé, comme Axel-Springer, par exemple, chose bien sûr illusoire, mais peut-être n’est-ce pas si différent.

    En revanche, le fait d’avoir un emploi garanti “à vie”, favorise sans doute le sentiment d’impunité et là, il me semble qu’il faille corriger ce vestige du temps passé, dans la fonction publique.

    1. “…le fait d’avoir un emploi garanti “à vie”, favorise sans doute le sentiment d’impunité et là, il me semble qu’il faille corriger ce vestige du temps passé, dans la fonction publique.”

      Depuis 2002, le statut des fonctionnaires de la Confédération, abrogeant celui de 1927, s’aligne sur celui du secteur privé:

      “Comment les fonctionnaires sont devenus des employés

      Durant l’Euro 2012, certains journalistes ont qualifié le match Espagne – Portugal de «football de fonctionnaires», ce qui n’avait rien d’un compliment ! Le manque de créativité des joueurs était encore le commentaire le plus aimable. Même si elle n’a rien de nouveau, la comparaison est toutefois surprenante : en Suisse les fonctionnaires sont de l’histoire ancienne depuis 2002. Cette année-là est entrée en vigueur la loi sur le personnel de la Confédération, qui remplaçait la nomination pour une période administrative par un engagement révocable de droit public, transformant ainsi les fonctionnaires en employés.”

      Sources: Archives fédérales suisses, 29.08.2012 (https://www.bar.admin.ch/bar/fr/home/prestations-publications/publications/actualites-de-l-histoire/comment-les-fonctionnaires-sont-devenus-des-employes.html).

      La majorité des Cantons a suivi, comme à A Neuchâtel, par exemple:

      “Art.112 Les titulaires de fonctions publiques sont en principe nommés pour une durée indéterminée.”

      (Loi du 28 juin 1995 sur le statut de la fonction publique (LSt) de la République et Canton de Neuchâtel).

      Voir aussi:

      “Suisse: la fin des fonctionnaires”, par Jean-Michel Demetz, L’Express (archives) du 4 février 1999 (https://www.lexpress.fr/informations/suisse-la-fin-des-fonctionnaires_632582.html).

      “Fonction publique: Le statut donne l’illusion de la sécurité

      Dans l’ensemble du pays et au niveau fédéral, le statut de fonctionnaire est remis en question. Plus adapté à un état moderne, son abandon bénéficiera à toutes les parties.”

      (Domaine public, Jean-Daniel Delley, 1er octobre 1998 (https://www.domainepublic.ch/articles/2139)).

      Dictionnaire Historique Suisse (DHS), article “Fonctionnaires” (https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/010346/2011-09-14/).

      ” La suppression du statut de fonctionnaire en Suisse”, Interview de Pierre Bessard, directeur de l’Institut Constant de Rebecque à Lausanne, l’équipe de la Fondation iFRAP, 24 juillet 2009.

      Qui donc s’accroche aux vestiges du passé?

      1. Sauf que les conditions d’un licenciement son très strictes. Il faut souvent des manquements graves et/ou répétés (prouvés et documentés), un avertissement, un échec de mesures d’amélioration… On ne se sépare pas d’un fonctionnaire juste parce qu’on ne l’apprécie pas, ne lui fait pas confiance. Alors on préfère le promouvoir ou le mobber vers la sortie.

      2. J’ai l’impression, (peut-être fausse d’ailleurs, car je ne connais pas le dossier à fond) que l’on fait beaucoup de bruit pour rien.
        Y-a-il eu viol ? Où un préjudice grave pour celles qui se disent victimes ?
        Permettez-moi, (à l’heure où draguer une personne dans la rue peut devenir un délit) d’en douter.

  3. Si la contribution aux médias de SP était libre, il est fort probable que ces derniers ne tiendraient financièrement pas longtemps le coup.
    Actuellement, leur financement est inversement proportionnel à leur crédibilité.

  4. Je suis d’accord avec l’auteur de cet article qu’il faudrait rendre le paiement de la redevance facultatif. Sinon, il s’agit ni plus ni moins que d’un impôt pour entretenir des petits rois abuseurs à la Darius Rochebin aux frais du contribuable.

    Je suis d’ailleurs aussi d’accord avec Christian Jacot-Descombes, pour dire que cette affaire Rochebin est empreinte de mesquinerie, car il consiste à appliquer la loi de Lynch, et la méthode de la ”cancel culture”, pour ce qui n’est au fond que le ”rejet jaloux du succès” d’un journaliste vedette. C’est vrai que cette affaire laisse un sale goût de réglement de comptes et de vengeance des médiocres envieux.

    Je pense que Darius n’a qu’à faire le gros dos, se taire et laisser passer l’orage. Si sa copine Nadine de R… le protège jusqu’au bout, comme je pense qu’elle le fera, il ne devrait pas être inquiété en France et pourra poursuivre sa carrière sans problème sérieux. Dans quelques années tout sera oublié. En Suisse, il lui suffira de faire savoir aux lâches qui ont collecté des ragots sur lui patiemment, pour ensuite le livrer en pâture au tribunal de la foule, qu’il attaquera en diffamation celles et ceux qui l’accuseraient devant les tribunaux. Mais lui-même, pour le moment, devrait s’abstenir d’attaquer Le Temps pour son action méprisable au point de vue éthique journalistique. Et comme les faits qui lui sont imputés sont difficiles à prouver, il peut espérer que les choses en resteront là, puis se tasseront. C’est du moins ce que je conseillerais à Darius Rochebin de faire si j’étais son avocat. Mais je pense qu’il est assez intelligemt lui-même pour arriver à la même conclusion tout seul.

    Pour revenir à la nécessité de tordre le cou à Billag, je voudrais vous soummettre la réflexion suivante, cher monsieur Jacot-Descombes: J’ai voté oui à l’initiative No Billag, mais son rejet par le peuple m’a fait penser que nos concitoyens considèrent la SSR comme un pilier de la Suisse au même titre que l’armée, les CFF, la Poste et on pourrait ajouter la Croix Rouge, la Migros, l’UBS, le Crédit Suisse, et même… le cirque Knie. Ce sont des entreprises/institutions emblématiques et identitaires dont nos concitoyens, même s’ils les critiquent et en sont parfois très mécontents, ne voudraient se passer pour rien au monde.

    J’ai donc l’impression que la SSR est indéboulonnable. Si l’on veut lui couper les ailes, et je pense que ce serait souhaitable, il faudrait trouver une autre idée que No Billag.

    Je ne sais pas comment il faudrait s’y prendre et je vous demande si vous avez des suggestions à nous faire.

    Personnellement je suis de droite et je ne supporte pas la dérive gauchisante et bien pensante de la SSR, mais je pense qu’il faut la conserver malgré tout. Ce qu’il faudrait faire à mon avis, ce serait d’abord changer la majorité politique dans le pays, pour avoir une classe politique populiste de droite et souverainiste opposée au politiquement correct. Et ensuite il faudrait procéder à la mise au pas de la SSR, dans le sens voulu.

    C’est un service public, il est donc normal qu’elle obéisse au pouvoir politique. Je proposerais donc de virer tous les gauchistes antisuisses, et de changer le conseil d’administration en y mettant des gens comme, par exemple: Oscar Freysinger, Uli Windish, Roger Köppel, Pascal Décaillet, et peut-être vous monsieur Jacot-Descombes, mais pour vous je ne sais pas encore car je ne vous connaît pas assez. Vous avez souvent des bonnes idées, mais je ne sais pas si on pourrait vous considérer comme un élément suffisamment sûr.

    Avec ce nouveau conseil d’administration, l’atmosphère médiatique en Suisse serait tout de suite beaucoup plus respirable.

    1. Il ne fait pas de doute qu’il existe encore un attachement assez fort à l’idée d’une information d’Etat en Suisse et dans la vieille Europe. Les vieilles habitudes y sont très tenaces : dans un domaine similaire, il est assez amusant, et affligeant, de constater que Netflix envisage de proposer un programme de TV linéaire en France pour combattre la “decision fatigue” des Français. Soit un retour complet sur ce qui fait son succès dans les pays où les nouvelles générations préfèrent et assument des choix individuels.
      Pour ce qui concerne la redevance et le traitement de l’information, je pense que si la SSR penchait à droite comme elle penche actuellement à gauche, nous ne serions pas dans une meilleure situation du point de vue de l’information. Une redevance volontaire aurait l’avantage de mettre la SSR dans une positionoù elle pourrait mesurer la réelle adhésion de son public et envisager, si nécessaire, un travail de fond sur sa crédibilité.

      1. Je suis d’accord avec vous que ce serait mieux d’avoir une redevance volontaire. Mais on ne l’aura pas car la résistance de l’establishment d’une part, et le conservatisme des “usagers” du service public d’autre part, ne le permettront pas. Par conséquent, pour ma part, étant à la fois réaliste, pragmatique et réactionnaire assumé, je penche pour le maintien du service public et son nettoyage idéologique par une grande purge ou un coup de balai, consistant à virer tous les rogatons de la Ligue Marxiste Révolutionnaire et autres gauchistes qui infestent la SSR et sont incrustés dans son organigramme comme dans un fromage.

        Vous me dites que si la SSR penchait à droite au lieu de pencher à gauche comme actuellement, ce ne sera pas une meilleure situation du point de vue de l’information. Vous avez tout à fait raison, mais tant pis. Ça fait 40 ans que la partie de droite de la population suisse souffre de subir une pravda gauchisante. Chacun son tour de souffrir. Il est souhaitable que bientôt ce soit au tour de nos compatriotes de gauche.

        Appelons ça alternance, si vous voulez. Y en a marre de cette bande de gauchistes et de leurs commentaires tendancieux qui vont toujours dans le même sens.

      2. Que l’information soit publique ou privée et la redevance volontaire ou pas, n’est-ce pas là un débat d’arrière-garde? La seule information fiable, aujourd’hui – Wikinews, Wikipedia et les sites toujours plus nombreux et à but non lucratif (culturels, scientifiques et autres) – n’est-elle pas gratuite? Au sujet de la pandémie, quel site en Suisse est-il plus fiable, rapide et complet que celui, d’ailleurs remarquable, de Daniel Probst, “corona-data.ch”?

        Il est vrai que dans ce domaine la presse, incapable de se libérer du carcan publicitaire, a quelques décennies de retard. Saura-t-elle jamais le combler?

        1. Je vous rejoins sur la quantité et la qualité de l’information factuelle que l’on trouve en libre accès aujourd’hui. Le site que vous mentionnez en est un excellent exemple. On pourrait arguer qu’encore faut-il savoir trier dans toute cette information. C’est un argument souvent avancé pour défendre l’ancien modèle de la presse. Mais personne n’est dupe que la profession mélange volontiers tri et biais. Par ailleurs, on ne peut pas exclure qu’il soit opportun de payer parfois pour obtenir de l’information supplémentaire comme c’est le cas dans la presse financière, par exemple pour obtenir des conseils avisés. Mais c’est un choix volontaire et en aucun cas un impôt. C’est précisément la raison pour laquelle, la redevance est injustifiable dans sa version actuelle, obligatoire (et chère).

          1. Le tri dans la pléthore d’information disponible est essentiel, bien sûr. La formation des journalistes ne sert-elle pas justement à atteindre ce but? Tout journaliste sérieux ne devrait-il pas en être capable?

            Mais, au fait, en quoi sa formation consiste-t-elle? D’après le Centre de Formation au Journalisme et aux Medias (CFJM), qui prépare les candidats à l’inscription au registre Professionnel (RP), “Si aucune formation n’est formellement requise pour prétendre à un poste de journaliste, la Convention collective de travail en vigueur dans la presse écrite stipule que les journalistes soumis à cette convention « doivent justifier d’une formation professionnelle adéquate », soit en règle générale la formation initiale du CFJM.” (https://www.cfjm.ch/formation-initiale).

            Qu’est-ce qu’une “formation adéquate”? Celle que dispense le CFJM, répond celui-ci, qui affirme pourtant qu’aucune formation n’est requise pour prétendre à un poste de journaliste. Le serpent ne se mord-t-il pas la queue?

            Est-ce un hasard si, au contraire des autres professions (ingénieur, médecin, enseignant ou notaire, par exemple), celle de journaliste n’est pas reconnue à Berne. La qualité ISO d’une information ou d’un site de presse suffirait-elle à les faire reconnaître? Selon quels critères évaluer la valeur d’une information? On le sait, le prix que paie le lecteur au numéro ne correspond en rien à la profusion et à l’intérêt de l’information que son journal, vu dans son seul aspect de support matériel, contient. Pas plus que la prédication, à laquelle vous la comparez à juste titre, l’information, religion sinon opium de l’homme moderne, n’est pas un produit comme un autre.

            Quant à l'”ancien modèle de presse”, que faut-il entendre par là? Si l’on en croit Roland Barthes, le père du journalisme était Aristote, qui est notre père à tous. Ce qui ne nous rajeunit pas mais nous amène en revanche à de passionnants débats, qui dépasseraient, j’en ai peur, le cadre de ce blog, dont je me voudrais d’abuser.

            Peut-être ce modèle fournira-t-il le sujet d’un prochain article?

            Outre les éditeurs de journaux regroupés dans Médias Suisses et les journalistes membres d’impressum, signataires de la CCT, la RTS défend le même, en tant que partenaire fondateur du CFJM, de même que l’Union des radios régionales romandes (RRR), qui est associée à la Commission pédagogique du CFJM. Pour qui veut suivre la formation du CFJM, la première étape vers le métier de journaliste consiste en principe à trouver une place de stage dans une rédaction. La formule du stage « libre », est également possible sous certaines conditions.

          2. L’information étant à disposition, accessible, partout et en abondance, je pense qu’il est indispensable que chacun apprenne désormais à s’informer aussi naturellement qu’il a appris à compter ou à écrire (ce dernier n’est pas le meilleur exemple:)). Dans ce sens, la profession s’apparente plus à celle de chauffeur, métier recherché jusqu’à la démocratisation de la voiture, puis devenu une compétence standard

    2. Le prestige de DR n’était pas lié à ses lunettes cartier mais à son carnet d’adresses. Je pense qu’il est grillé pour toujours. Il pourra retravailler dans la doublure des films par exemple, dans l’anonymat, où son image n’apparait pas !

      1. ” Il pourra retravailler dans la doublure des films par exemple…”

        Aux dernières nouvelles, c’est fait, comme le confirme ce scoop posté sur le blog de Bernard Radon le 3 novembre dernier (https://blogs.letemps.ch/bernard-radon/2020/11/02/comment-rendre-invisible-le-visible-la-methode-rts-decryptee-en-quatre-points/), et que revoici (avec permission de l’auteur):

        ‘Soir, Darius

        De notre envoyé spécial à Burbank (Californie)

        On apprend de source sûre que Darius R., l’ancien présentateur-phare de la Royal Television Society (RTS), a brusquement quitté travail, famille et patrie pour accepter un contrat à durée indéterminée de figurant à la Walt Disney Company dans ses studios de Burbank. Dans le cadre de sa lutte contre Netflix, la célèbre entreprise fondée en 1923 par Walt Disney, impressionnée par ses ardeurs de Don Juan et par sa vaste culture, a confié un premier rôle au Chevalier des Arts et Lettres : celui du Prince Charmant dans un «remake» très attendu de Blanche-Neige.

        Dans la première scène, il sollicite un baiser qu’il est prié de rendre dans le genre «French Kiss», si possible sans forcing, sa partenaire étant, pour une fois, aussi consentante que fragile. Le Prince Charmant n’est en effet pas Rambo, lui rappelle l’entreprise qui, à l’instar du magazine Libération, ne veut voir en lui qu’un parangon de sobriété. J’ai été autorisé à assister au tournage. Voici comment la scène s’est déroulée :

        «Kiss me quick !» dit, en suivant à la lettre le scenario révisé vingt fois par le service de relecture, le Chevalier en goguette, et Blanche-Neige, gourmande, surprise, effarouchée, tantôt hésitante, tantôt avec fougue et transport, lui offre ses lèvres chastes, langoureuses, passionnées, etc., etc., etc…

        Pour prendre en gros plans le baiser que le couple échange et enregistrer cette scène banale et minuscule en «streaming live», mais qui a son importance dans le film puisque c’est peut-être pour voir cela que des millions et des millions d’autres couples restent englués à leurs écrans d’ordinateur ou de portables et dans laquelle le directeur des studios intervient en personne pour réglementer et minuter la durée du baiser, il faut au moins cinquante personnes, dont la présence, d’abord des deux artistes ; puis ont besoin d’être là : un metteur en scène, deux assistants du metteur en scène, deux «script girls», secrétaires du metteur en scène; deux opérateurs de prises de vues, deux assistants des opérateurs (pour porter la caméra), un photographe ; trois machinistes, deux accessoiristes, un peintre ; quatre électriciens, un chef électricien, trois mécaniciens aux génératrices ; un ingénieur du son, dit mixeur, un opérateur au micro, un assistant au micro (pour porter l’appareil), un enregistreur du son (isolé dans sa cabine) ; deux doublures pour les artistes ; un valet, une femme de chambre, un habilleur professionnel ou une habilleuse, un maître maquilleur ; deux commissaires aux vivres pour apporter et servir le déjeuner de tous ; un chauffeur pour la camionnette des commissaires, sept chauffeurs pour les voitures de location de la troupe, un chauffeur pour le camion du groupe électrogène, un chauffeur pour le camion des accessoires, un chauffeur pour le camion des électriciens, un chauffeur pour le camion du son.

        Faites l’addition, nous voici arrivés à cinquante.

        Vous croyez qu’il n’y a plus personne autour de notre couple d’amoureux et vraiment vous allez dire que j’exagère si j’ajoute encore quelqu’un ?… Mais si, il y a encore quelqu’un, et qui se fait du mauvais sang, et qui trouve qu’on lambine trop, et que ça traîne, et que ce n’est jamais ça, que ce baiser…

        – Voyons, mes enfants, pressons, pressons, mettez-en un bon coup pour une fois, dépêchons !….

        C’est le PRODUCER qui mâchonne rageusement son cigare en pensant à la folle dépense que ce baiser occasionne et à l’immense recette qu’il peut faire… et si ce n’est pas le PRODUCER en personne qui est là, c’est son frère ou son neveu, ou encore toute sa famille, sa femme et les amies de sa femme…

        Alors, on est beaucoup plus que cinquante, et tout cela papote, ergote, cancane, compare, donne son avis, commente, s’esclaffe, rit, jalouse, censure, applaudit ce baiser – ce faux baiser – et la chose finie, toute la smala enjuponnée et caquetante s’en va boire un cocktail en ville, un «kiss-me-quick», celui que Mae West aimait jadis, dans une boîte à la mode. Sans oublier de saluer, avant de se séparer, la vedette du jour par un désormais rituel:

        ‘Soir, Darius.

    3. si vraiment la SSR est considérée un pilier de la Suisse, la cancel culture a un autre sens que la simple jalousie parce que ” la femme de César ne doit pas être soupçonnée”… et Cesar encore moins !

  5. Excellente analyse. J’ajouterais que lorsqu’on devient cadre par le seul jeu de l’ancienneté (et du savoir-faire technique), il peut y avoir une loyauté délicate envers les subordonnés ex-collègues. Un chef venu d’ailleurs aura moins d’états d’âme à se séparer des brebis galleuses.
    La relève laisse selon vous elle aussi à désirer (je ne regarde plus la tv depuis longtemps). Pourquoi ne pas chercher les meilleurs, y compris à l’étranger? Les journalistes suisses y sont toujours favorables, quand il s’agit d’autres professions…

    1. Merci. Vous mettez le doigt sur la différence entre entreprise (chercher les meilleurs) et administration (loyauté délicate, états d’âme). Feignant de fonctionner comme la première, la SSR appartient à la seconde catégorie.

      1. Encore un mythe sur les entreprises qui cherchent les “meilleurs”… Le Team Six des Navy SEALS américains, qui s’y connaît en équipes performantes, préfère recruter ceux en qui les membres ont confiance, plutôt qui ceux qui ont les meilleures performances dans le terrain. Les entreprises ont encore beaucoup à apprendre…

  6. Afin de garder pied sur terre tout en favorisant un nettoyage de la firme à la Augias, pourquoi ne pas réserver à la boîte un traitement humain, mais de cheval.
    Je m’explique:
    Maintenir la redevance en la réduisant de moitié plus ou moins , ce qui lui laisserait une indispensable prévisibilité pour un Service Public; puis offrir au public l’option d’arrondir, ou de doubler sa contribution. Voire plus s’il l’estime bien méritée. KB

    1. Pourquoi pas ? Et pourquoi ne pas généraliser ce principe incitatif à l’ensemble de la fiscalité ? On trouverait certainement des voix pour le soutenir dans le domaine de l’éducation. Cela risque toutefois d’être compliqué à faire admettre, notamment dans les villes, où près de 40% de la population ne paie pas d’impôts et vote en lourde majorité pour la gauche qui, pour citer Margaret Thatcher, finira un jour par avoir dépensé tout l’argent… des autres.

  7. Bravo de ne pas focaliser la discussion du cas Darius Rochebin /RTS sur le seul aspect « déviance comportementale », mais d’élargir à l’aspect « core business, soit l’information ». La plupart des critiques et commentaires qu’on a pu observer ne portaient que sur le 1er aspect. Mais vous avez raison : si le personnage a semble-t-il une dimension de « prédateur sexuel » qui est en soi critiquable, il a aussi une dimension de « journaliste ». Ce qui frappe : cette deuxième dimension, même si elle est honorable, n’était pas exercée de manière complétement irréprochable, même si grande était sa notoriété dans l’opinion publique. Les critiques « sur le journaliste » existaient. Exemple : l’interview de Nicolas Hulot après sa démission du gouvernement Macron, dans son somptueux domaine de Bretagne. Il y a eu à cette occasion une scène mémorable où Darius et Nicolas se sont mis à disserter dans la luxueuse cuisine du second, sur quoi ? sur “la frugalité” comme valeur rédemptrice universelle pour… sauver la planète. Des internautes (malveillants bien sûr) ont essayé de lancer une polémique via Facebook en demandant combien de cameramen avaient escorté Darius au bout de la Bretagne et s’ils avaient voyagé en chemin de fer. De mémoire ils étaient trois et avaient pris l’avion, ce qui collait plutôt mal avec l’éloge de la frugalité auquel avait donc abouti cet exercice journalistique luxueux. Il y a eu d’autres tentatives de mettre en question la probité journalistique de Darius Rochebin, elles n’ont pas entamé sa notoriété. Pourquoi ? Pour faire simple, hypothèse ou parano de ma part : Darius était protégé par une certaine complaisance écolo-gauchiste de la RTS.
    On a dans l’actualité récente un autre cas qui ressemble assez bien à celui de Darius Rochebin : celui de Tariq Ramadan. Ce dernier connait aussi une chute dramatique dans l’opinion publique pour ses agissements de « prédateur sexuel ». Or tous les deux auraient mérité d’abord une critique de leur rôle de « prédicateurs » malgré la grande notoriété qu’ils ont conquis dans ce rôle. Prédicateur religieux islamiste pour Tariq et prédicateur médiatique (lire présentateur TV) pour Darius. Tariq a été dénoncé pour des prédications qui incitaient à la violence : voir par exemple le livre de Nicole Fourest « Frère Tariq ». Ces tentatives de décrédibiliser les deux prédicateurs ont fait long feu et n’ont jamais entamé leur notoriété. Pratiquement pour la même raison : si Darius était protégé par la complaisance écolo-gauchiste de la RTS, et de beaucoup d’autres médias main stream, Tariq était lui protégé par leur complaisance islamo-gauchiste.
    Au final : la qualité de prédicateurs des deux personnages est probablement (encore) plus critiquable que leur qualité de prédateurs sexuels. Mais aujourd’hui ce ne sont que les prédateurs qui sont condamnés. Leurs prédications restent inattaquées.
    Les médias main stream ne sortent donc pas grandis de ces péripéties. À la jalousie qui les incite à un règlement de compte sommaire, s’ajoute qu’ils sont meilleurs dans le plaidoyer ou dans le réquisitoire que dans l’analyse approfondie.
    Bravo donc pour cette pépite :
    « Parmi les industries importantes aujourd’hui, celle des médias est la seule qui ne dispose pas d’un système de contrôle ou de certification de ses produits, de type ISO par exemple. Pourtant, le système a ceci de particulier que si une information erronée est publiée, elle a un impact négatif que n’annulera en aucun cas le rectificatif obtenu, souvent, de haute lutte. A tel point que les victimes d’erreur – en particulier les entreprises – renoncent parfois à demander une rectification pour ne pas aggraver l’impact de l’erreur initiale. Les Vaudois ont un mot pour ça : « qui répond, appond ».
    Ironie de l’histoire : les interviews de Darius Rochebin étaient publiés sous l’étiquette « Pardonnez-moi ».

    1. vous avez raison pour la qualité de prédicateurs de Darius et Ramadan, moi aussi je les trouvais détestables et “huileux”, les deux. Mais il ne faut pas oublier leur charisme surtout auprès des dames, surtout âgées pour Darius… Et alors on a fait comme pour Al Capone : on arrivait pas à l’attraper pour ses crimes, mais on est arrivés à le faire tomber pour fraude fiscale.

    1. P.S. D’ailleurs, comment peut-on avoir encore l’outrecuidance, comme CF avec une retraite à plusieurs centaines de mille, de venir encore faire la poule, le coq, sur des plateaux?

      Comment les journaleux ne s’en rendent-ils pas compte?

      Et c’est valable de la reine des locomotives, Micheline, au Couchepinesque martignerain, du passage d’Hannibal à Napo First 🙂

  8. Votre analyse est intéressante, elle à l’avantage d’élargir cette affaire à plusieurs domaines.
    A mon avis, ce n’est pas une question de gauche ou de droite mais une question de pouvoir, de comportements individuels malsains et de changement de société. Ces messieurs au comportement déviant (ici ce sont des messieurs) sont de moins en moins protégés, et c’est un progrès. On avance, lentement, très lentement, mais sûrement.
    Merci mesdames et messieurs les journalistes de vos enquêtes, vos analyses diverses, qui remettent en question ce qui doit l’être.

  9. Le service publique étant financé par le peuple nous sommes par conséquence leurs actionnaires. En tant que actionnaire nous avons le droit de connaître les noms des personnes qui détruisent le travail au service de la communauté. Sans transparence il n’y a plus de confiance, est c’est tous les employés de la RTS qui seront remis en question et pénalisés injustement.

  10. Je partage à 100% le constat-clef de ta chronique: “Une personne qui se voue au Bien est par définition insoupçonnable”. D’où cette fâcheuse pratique qui consiste à ménager les institutions “qui ne font pas de fric”. Faut-il pour autant les liquider ? L’essentiel serait d’appliquer les mêmes critères à Nestlé et au CICR (et à la SSR).

    1. Tu fais bien de citer le CICR car, en effet, si le constat est vrai, il faut s’attendre à voir passablement de cas émerger de l’humanitaire. D’expérience, je peux te dire que dans les entreprises, notamment celles de la taille de ton exemple, le contrôle est assez poussé parce qu’il y a une culture de la qualité qui fait tout simplement partie des standards de production (ISO). Sans compter celui que les médias exercent sur les entreprises. Imagines-tu le traitement médiatique si un dixième des soucis qui touchent la SSR s’étaient déroulés chez Nestlé, ou pire encore, dans une banque ?

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