Comment Hawaï prend soin de ses vieux

Il est cinq heures, Honolulu s’éveille. De larges flaques rappellent que l’orage de cette nuit a été violent et que le paradis américain du Pacifique se trouve actuellement sous l’influence de deux dépressions. La première est campée à l’ouest des îles. Ce Kona Low (cyclone pour les Hawaïens) nous vaut un déluge et quelques inondations. La seconde est la même qui touche le reste du monde en ce moment, inutile de s’attarder.

Tout est calme sur l’île en ce petit matin frais de printemps tropical. Tout sauf Foodland, le supermarché qui nous invite, avec quelques dizaines de camarades de mon âge (et plus), à jouir des rayons de manière exclusive avant de s’ouvrir aux plus jeunes (et moins à risque). L’initiative s’appelle « Kokua Our Kupuna », (Kokua = aider + avoir de la considération et Kupuna = grands-parents + source ou origine). En marketing occidental, on traduirait ça par un banal « aidons nos aînés » mais les Hawaïens préfèrent le respect à la condescendance. Ce sont des êtres du Pacifique avant tout.

« Kokua Our Kupuna » consiste donc à ouvrir le magasin une heure plus tôt que son horaire habituel, trois matins par semaine et à le réserver aux vieux qui peuvent donc se livrer au shopping sans crainte de se frotter à un jeune potentiellement porteur de la « bête ».

Un gardien est à l’entrée du supermarché. Comme à la porte des boîtes de nuit, il vérifie l’âge des participants :

  • Vous avez plus de soixante ans, Sir ?
  • Oui
  • Bienvenu

Il ne m’a même pas demandé de le prouver, le goujat ! Pourtant, j’avais déjà la main sur mon permis de conduire. On rigole toujours bien dans les bars aux Etats-Unis quand le barman vous demande avec un sourire enjoué de prouver que vous avez plus de 21 ans avant de vous servir de l’alcool. Personne ne croit qu’il peut y avoir le moindre doute, mais ça permet de faire semblant, dans le genre coquet « vous trouvez que je ne fais pas mon âge ? ». En revanche, quand la limite est à 60, on serait assez prêt à le croire…

Entre 5h00 et 6h00, on ne voit des jeunes qu’en peinture

Il faut dire que mes camarades de shopping matinal me déçoivent en bien. Je m’attendais à une armée de déambulateurs, de cannes et de calvities et voilà que je me retrouve avec du cheveu, certes blanc ou teint mais abondant, de l’œil vif, de la vigueur dans l’appréciation de la maturité des papayes et une remarquable agilité dans la conduite du caddy, mené avec souplesse et prudence.

Quelques vieux beaux défilent entre les rayons de soupes (vides) et ceux de légumes frais (pleins et appétissants). Ils ont fière allure, sans embonpoint, portent le short sur des jambes bronzées de surfeurs et une chemise hawaïenne haut de gamme façon Tory Richard. De rares spécimen de vieux mâles blancs qui se foutent comme de leur première vérole d’être le prototype du coupable parfait de tous les maux de l’humanité moderne (jusqu’à l’apparition de la raison de ces courses matinales, du moins). Ils seraient venus là pour draguer la jeunette de 61 balais, élégante et coquette, qui traîne au rayon cosmétique que je ne serais pas autrement étonné.

 

“L’île s’arrête”

Certains se sont déplacés en couples. Ils se tiennent la main en silence. La peur, ça rapproche. Pour être tout à fait honnête, il faut reconnaître que ce n’est pas la franche rigolade. Kirk Caldwell, le maire d’Honolulu a annoncé hier au soir que la ville ferme boutique. Dans la journée, l’île entière va s’arrêter. Foodland n’est pas Walmart et attire une clientèle assez aisée, susceptible de bien s’informer et d’avoir vu des images de l’Italie et de l’Europe à genou.  Les mines sont un brin allongées avec un côté gueule de bois. Près de la sortie, il se dégage de la longue file d’attente silencieuse un air de dignité. Est-ce dû aux regards horizontaux ? En effet, chose surprenante, personne ne consulte son téléphone, question de génération. Arrivés à la caisse, ils sont nombreux à exprimer leur reconnaissance. Les caissières, de belles Hawaïennes solides comme des sumo, sourient gentiment.

 

Le homeless et les “Kupuna”

Il est 5h55, un homeless a trompé la vigilance du portier. Il est venu chercher de la nourriture avant de se mettre dans la queue. D’habitude, on le repère parce qu’il est un homeless et qu’il sent mauvais. Ce matin, on le remarque parce qu’il est jeune.

6h00 : fin de partie. Les portes d’ouvrent aux travailleurs qui passent faire quelques courses avant de rejoindre le travail, certains pour la dernière fois avant… quand ? Les camarades de mon âge se retrouvent dehors. Il y a 40 ans, c’était l’heure à laquelle ils sortaient de boîte.

Christian Jacot-Descombes

Christian Jacot-Descombes

Christian Jacot-Descombes a exercé successivement les métiers de chauffeur de taxi, neuropsychologue, animateur et journaliste de radio, journaliste de presse écrite et responsable de la communication d’une grande entreprise. Il voyage beaucoup parce qu’il pense que ça ouvre l’esprit et aussi parce que ses différentes expériences professionnelles lui ont démontré qu’il vaut toujours mieux voir par soi-même.

4 réponses à “Comment Hawaï prend soin de ses vieux

  1. Enfin un bol d’air frais du Pacifique, qui nous sort du génie malfaisant omniprésent 🙂

    Mais allez-vous devoir rentrer et mettre fin à nos rêves de voyage?

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