Internet et risque suicidaire : des liaisons dangereuses ?

Les nouvelles technologies numériques sont régulièrement pointées du doigt pour les effets néfastes qu’elles auraient sur la santé mentale. Source de mal-être et de harcèlement ou outil pour l’entraide et le self-care ? Léonore Dupanloup, chargée de prévention média à STOP SUICIDE, vous propose un tour d’horizon des connaissances sur ce sujet.

 

Le numérique au service du self-care

Un des principaux bénéfices d’internet pour la prévention du suicide est le grand potentiel de visibilité et d’accessibilité qu’offre cette technologie. Les acteurs de la prévention se sont saisis de cet outil, et il est désormais facile de diffuser et de trouver sur internet des informations sur les ressources d’aide et les signaux pour repérer une crise suicidaire, ou encore des conseils pour agir. Autant d’éléments qui sont utiles pour la prévention car ils permettent aux personnes concernées et à leurs proches de trouver des pistes de solution (1).

Les nouvelles technologies sont également de plus en plus exploitées dans le domaine du soin, de la prise en charge des personnes en crise, et plus généralement du self-care (littéralement, le fait de prendre soin de soi et de sa santé). De nombreuses applications sont développées pour rester en contact avec son médecin, établir un plan d’urgence en cas de crise, ou pratiquer des exercices permettant de les prévenir (1).

Un autre grand avantage du web est de permettre aux gens de se connecter entre eux, de se réunir en communauté via les forums et les réseaux sociaux. Cela offre la possibilité de développer des relations, d’échanger avec des personnes confrontées aux mêmes difficultés, de recevoir des conseils, du soutien et de l’empathie qu’il est parfois difficile de trouver dans son entourage direct, par gêne ou par peur de l’incompréhension et du rejet (2).

L’anonymat de la navigation sur le web est aussi bénéfique, car il est souvent difficile de parler ouvertement de ses pensées suicidaires en face-à-face ou même par téléphone. Derrière l’écran de l’ordinateur, on peut se sentir plus à l’aise pour chercher de l’aide pour cette situation encore très taboue et stigmatisée.

 

Risques et dérives incitatives d’internet

Mais d’autres aspects d’internet constituent un réel risque pour la prévention du suicide. Plate-forme de communication pratiquement libre de tout contrôle, le web ouvre l’accès à des contenus à risque. Tout comme dans les médias « traditionnels », les articles, photos et vidéos relatant des suicides sur le web peuvent avoir un effet incitatif (dit effet Werther), notamment s’ils présentent de manière explicite une méthode de suicide, si la mise en scène est sensationnaliste ou si le suicide est glorifié. C’est le cas par exemple lorsque des applications comme Facebook Live ou Periscope sont utilisées pour diffuser en direct des suicides ou des tentatives de suicide.

Les nouveaux outils numériques peuvent également être utilisés dans un but malintentionné, pour du chantage ou du harcèlement (1). Récemment, on a aussi vu apparaître sur les réseaux sociaux et les messageries instantanées des « challenges » dont l’objectif est de nuire à la santé mentale et physique des participants, voire de les pousser au suicide. Difficile pour le moment de savoir si des décès sont effectivement liés à ces « défis », mais le phénomène inquiète les parents d’adolescents, principales cibles de ces actions malveillantes.

Les sites « pro-suicide » et certains forums de discussion sur ce sujet posent également problème, car ils permettent aux internautes de trouver et de s’échanger des informations sur des méthodes de suicide, d’encourager des comportements à risque, voire parfois de former un « pacte suicidaire » (2). Autre aspect problématique, celui du commerce en ligne qui élargit les facilités d’accès à des moyens de suicide.

 

 

Doit-on craindre le pire ?

Faut-il donc s’alarmer face à ce constat ? Va-t-on voir le taux de suicide augmenter dramatiquement avec les développements futurs des technologies de la communication ? Les conclusions des chercheurs sont partagées.

Certaines études associent l’usage d’internet relatif au suicide avec une baisse des pensées suicidaires. Mais elles rappellent également que la réaction d’un individu dépend de facteurs propres à chacun. Un même contenu aura une influence différente selon la façon dont il est perçu.

Rappelons à ce titre que les personnes en crise suicidaire sont elles-mêmes particulièrement ambivalentes, partagées entre le désir de mettre fin à leurs souffrances et leur besoin de vivre. Dans cette situation, il est fréquent qu’elles visitent à la fois des sites préventifs et des sites incitatifs. Une étude britannique (3), qui a interrogé des survivants d’une tentative de suicide sur les sources d’information employées pour définir leur méthode, a montré qu’internet était cité dans près de 60% des cas.

D’autres recherches montrent que le risque potentiel surpasse généralement le bénéfice potentiel (1). Face à cela, il convient donc de penser en priorité aux personnes les plus vulnérables, et mettre en place des mesures préventives adéquates.

 

Les géants du web dans la prévention du suicide

Les sites de prévention du suicide ont un avantage majeur sur les sites « incitatifs » : plus inter-connectés, renvoyant à plus de liens externes, ils sont mieux référencés par les moteurs de recherche et apparaissent en meilleure position dans les résultats (1). Malgré cela, il reste facile de trouver des informations potentiellement incitatives, notamment sur les méthodes de suicide.

Ces dernières années les acteurs du web ont mis en place des outils pour protéger les internautes. Par exemple, Google affiche en priorité les ressources d’aide, même lorsque la recherche porte sur des méthodes de suicide. Facebook permet désormais de signaler les contenus à caractère suicidaire et propose différents moyens d’aider l’utilisateur concerné. La plateforme a également mis en place dans certains pays un système permettant de repérer automatiquement ces contenus pour empêcher leur diffusion et contacter les services d’urgence.

Au-delà de l’autorégulation, une autre approche pour limiter l’accès à des sites pro-suicide consiste à intervenir au niveau légal. Certains pays, comme l’Australie, ont rendu illégal le fait d’utiliser le net pour promouvoir le suicide ou diffuser des détails pratiques à ce sujet et peuvent ainsi plus facilement faire fermer ces sites. Mais cela demande une délicate pesée d’intérêt entre la liberté d’expression et la protection de l’individu. (4)

 

Depuis 2011, STOP SUICIDE sensibilise les journalistes aux enjeux de la médiatisation du suicide, avec pour objectif de diffuser des informations de nature à prévenir le suicide plutôt que d’y inciter. Rencontres avec les rédactions, interventions dans les formations en journalisme, conseils pour la rédaction, veille médiatique et réactions en cas de publication problématique, sont les principales actions mises en oeuvre dans ce but.

Pour en savoir plus sur la prévention du suicide par les médias, n’hésitez pas à consulter les Pages presse du site de STOP SUICIDE.

 

 


Références

  • Pirkis, J., Mok, K., Robinson, J. Suicide and Newer Media : The Good, the Bad, and the Googly. In : Media and Suicide : International Perspectives on Research, Theory, and Policy, Niederkrotenthaler, T., Stack, S. (ed). Transaction Publishers. 2017.
  • Daine K., Hawton K., Singaravelu V., Stewart A., Simkin S., Montgomery, P. The Power of the Web: A Systematic Review of Studies of the Influence of the Internet on Self-Harm and Suicide in Young People. PLoS ONE. 2013 ; 8(10): e77555.
  • Biddle, L., Gunnell, D., Owen-Smith A., Potokar, J., Longson D., Hawton K., Kapur N., Donovan, J. Information sources used by the suicidal to inform choice of method. Journal of Affective Disorders. 2012 ; 136 : 702-709.
  • Biddle, L., Donovan, J.E., Hawton, K., Kapur, N., Gunnell, D. Suicide and the internet. British Medical Journal. 2008 ; 336 : 800-802
Charlotte Frossard

Charlotte Frossard

Charlotte Frossard est vice-présidente du comité de STOP SUICIDE. Parallèlement à son engagement bénévole auprès de cette association, elle poursuit une carrière de journaliste.

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