Hocine Aït Ahmed: “C’est notre responsabilité de trouver en nous la force de nous dépasser pour la liberté et la dignité”

Hocine Aït-Ahmed, le résistant socialiste dont la vie et les combats incarnent ce que l'Algérie aurait dû être après l'indépendance: ouverte, démocratique et multiculturelle. Loin des dérives autoritaires qu'elle subit depuis soixante ans. La disparition de ce défenseur emblématique des droits de l'homme mérite mieux qu'un hommage. Elle mérite un respect critique. Tout comme l'Unité populaire, le Front des Forces Socialistes (FFS) du résistant kabyle nous en apprend beaucoup sur le devenir de l'idéal socialiste, sur son caractère exceptionnel et sur son actualité.

 

"Patriotisme et démocratie sont inséparables"

Chers camarades, chers amis,

Ce congrès se tient à un moment particulier pour le parti, pour le pays et plus largement dans la région et dans le monde.

Nous voici donc, encore une fois, face à nos choix, face à nos responsabilités les plus immédiates et à leurs conséquences les plus lointaines. C’est en des moments pareils que l’on prend la mesure du temps qui passe, de l’histoire en marche et des peuples qui la font.

L’histoire, nous ne pouvons pas, nous n’avons pas le droit de l’oublier, nous Algériens, l’histoire est toujours l’histoire des peuples qui la font.

Des moments semblables sont déterminants pour chaque être humain, chaque femme, chaque homme est invité à se dépasser lui-même en s’accordant avec son prochain. Certains répondent à l’invitation de l’histoire et se hissent au-dessus de leurs calculs étriqués pour être à la hauteur du moment, d’autres cèdent à la facilité, aux manipulations, aux illusions de l’instant… Mais pour tous, il y a un avant, un pendant et un après.

C’est vrai, les moments de passage sont parmi les plus difficiles à traverser mais ils sont aussi parmi les plus passionnants à vivre. Car en des moments semblables, les plus petits des gestes humains, les plus humbles des femmes et des hommes peuvent faire, et font, la différence dans le résultat. C’est là le véritable ressort de l’histoire des peuples face à l’histoire des pouvoirs.

Quand, avec des compagnons de la lutte contre le colonialisme et pour l’indépendance nationale, nous avons fondé le Front des Forces Socialistes, pour que cette indépendance algérienne s’accomplisse dans la démocratie, dans le respect des libertés, dans le respect de la justice sociale, dans le respect du pluralisme politique et culturel fondateurs du mouvement de libération nationale, je n’imaginais pas que cinquante ans plus tard nous en serions encore à nous battre pour défendre notre simple droit à exister. Nous militants du FFS et plus généralement, nous Algériens.

Si les cinquante ans de lutte du FFS pour la démocratie collent au plus prés des cinquante ans de l’indépendance nationale, ce n’est pas par hasard. Le FFS est né dans le giron du mouvement de libération nationale, ses racines politiques et éthiques plongent dans un anti colonialisme de conviction et non de circonstance. Pour le FFS patriotisme et démocratie sont inséparables, durant ces cinquante années de lutte, le FFS a d’abord dû lutter pour empêcher qu’on piétine la démocratie au nom du patriotisme pour ensuite se battre pour empêcher qu’on piétine le patriotisme au nom de la démocratie.

Il y a véritablement de quoi s’indigner de l’ironie de l’histoire: d’abord on nous colonise et on nous soumet (tous unis dans l’indignité) à un statut infâme d’infrahumain sous le code de l’indigénat, ensuite, une fois que nous avons payé un prix terrible pour notre libération, on nous impose la dictature (tous unis dans la soumission) et on nous dit que la démocratie est un luxe, ensuit quand les peuples paient a nouveau un prix terrible pour la liberté, la justice et l’Etat de Droit, on nous dit que tout ca c’est fini nous devons devenir des tribus et des hordes en guerre perpétuelle les uns contre les autres. Car c’est là le cœur du problème: l’ordre brutal du monde , du capitalisme colonial hier et de la globalisation néolibérale aujourd’hui, nous dit une seule et même chose: vous avez le droit d’être des peuples unis dans la soumission au colonialisme ou la dictature mais la démocratie et la liberté vous ne pouvez les vivres que comme des petites coterie, des clans, des ethnies, des sectes et que sais-je encore !

Cette fumisterie néo-coloniale convient parfaitement à certains, qu’ils l’habillent d’extrémistes religieux, du despotisme des castes mercantilistes appuyées sur des dictatures militaires ou qu’il s’agisse des régionalismes racistes et belliqueux incapables de construire une route ou des tracés de pâturage entre deux communes sans provoquer une guerre !

A cause de tout cela nous avons été terriblement amoindris par rapport à nos potentialités nationales. Notre richesse humaine n’a pas été moins ciblée que nos richesses matérielles. Ne l’oublions jamais quand nous analysons notre situation nationale.

L’actuel désordre mondial joue sans scrupule de tous ces éléments pour asservir et dépouiller les peuples. Ceux qui nous disent que nous pouvons nous dispenser de regarder ce qui se passe dans le monde et en tirer des leçons n’ont rien compris à l’histoire de l’Algérie. Ce n’est pas en nous regardant dans les yeux que nous avons trouvé les moyens de vaincre le colonialisme ! C’est en s’informant sur le reste du monde, en analysant et en comparant les différentes situations que le peuple algérien a fait preuve de génie, de courage et d’endurance sur le chemin de la libération nationale.

Les autres valeurs qui fondent les nations quand elles sont mises au service d’une vision politique saine, elles sont connues de tous ceux qui n’ont pas rompu avec leur patrimoine humaniste dans sa déclinaison savant ou dans la richesse des valeurs des terroirs.

La lutte du FFS pour la démocratie est une lutte pour la consécration de la liberté et de la souveraineté de l’Algérie en chaque Algérienne et en chaque Algérien, à travers des institutions légitimes et un Etat de Droit qui en assure le respect, le bon fonctionnement et la pérennité. Ceci n’est pas un détail. Ceci est le socle sur le quel le reste pourra être construit. Nous devons être unis sur cela pour pouvoir diverger démocratiquement sur le reste.

En cinquante ans de lutte au sein et à la tête du FFS, cinq décennies passionnantes au point que je pourrais dire que je ne les ai pas senti passer, mais je ne peux pas le dire par ce qu’en ce moment même je vois défiler les visages des compagnons de lutte, ceux et celles qui sont là et ceux et celles qui sont partis, ceux qui sont restés proches jusqu’au bout et ceux et celles qui se sont éloignés…

Bref, ce congrès est important à mes yeux, comme tous les autres congrès du parti, mais à celui-ci je me retire de la présidence du parti, j’aurais voulu, j’aurais pu ou dû, ou pas su, le faire plutôt, j’en ai souvent discuté avec des camarades et des amis, mais voilà l’histoire se fait pendant que nous apportons notre modeste contribution à son déroulement.

J’ai suivi de près chacune des étapes de la préparation du congrès et j’ai scrupuleusement respecté la décision, prise en concertation avec la direction du parti, d’impliquer au maximum, et à toutes les étapes, l’encadrement du parti et de ses militants dans sa mise en œuvre.

Je vous félicite pour votre engagement et votre détermination à faire du FFS un foyer militant actif et vigilant pour la construction de l’alternative démocratique dans le prolongement e l’appel du 1er Novembre et de la plate-forme de la Soummam, dans le respect de toutes les luttes sociales, syndicales et politiques qui se sont inscrites pendant ces cinquante années en faveur de l’émancipation des peuples et contre la dictature, la violence et le chaos.

Je vous souhaite de mener au mieux vos travaux.

Hocine Aït Ahmed

Zeralda, 23 mai 2013page1image6800 page1image6960 page1image7120 page1image7280



 

Celsa Amarelle

Celsa Amarelle

Professeure de droit à l'Université de Neuchâtel, Cesla Amarelle enseigne actuellement le droit constitutionnel, les droits humains et le droit de la libre circulation des personnes. Elle est également conseillère nationale (PS/VD), membre de la Commission des institutions politiques et de la Commission des finances (présidente de la sous-commission en charge de la santé), et vice-présidente des Femmes socialistes suisses.

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