Après un troisième choc à la tête, j’ai hésité

Kickboxing. Certains athlètes ont des séquelles définitives après leur carrière. À cause de nombreux chocs. Bien qu’ils ne paraissent que moyennement violents à l’instant (comme ces boxeurs se sont alors relevés à chaque fois), il ne faut pas sous-estimer la multitude de microlésions créées. Peut-être qu’ils garderont des difficultés neuropsychologiques, tel qu’une altération la mémoire, la concentration, l’attention, l’irritabilité, la fatigue, sans oublier les atteintes sur le moral. Sont-elles les conséquences du fait d’avoir persévéré, quoi qu’il arrive ?

Autre exemple. Prenons le politicien genevois. Il est déterminé. Persévérant. Parfois trop courageux. Manquant d’humilité. Au risque de nuire quasi définitivement à son image. À sa réputation. À des messages très lourds pour sa famille. Destructifs. Ethique de sa part ? De sa famille qui le soutient ? C’est une vraie interrogation dont chacun fera son opinion.

Pourquoi ce discours alarmant ?

M’inspirant de ces deux situations, j’ai décidé de livrer mon expérience récente. Ma réflexion. Mon analyse du contexte. Le questionnement quant à sa légitimité. Je relaye chaque compétition d’athlétisme sur les médias sociaux. Mes supporters s’en réjouissent et je leur en suis reconnaissante. Cela me permet aussi de mettre en lumière mes fidèles partenaires que je remercie du fond du cœur. Rien qu’à ce niveau-là, les enjeux sont nombreux. En camp d’entraînement en Turquie au sein d’un complexe où la performance sportive est au centre, mes trois semaines se sont transformées en milieu idéal à la récupération.

Dix jour avant, je chute. C’était au meeting à Tunis début mars. À l’entraînement. Je prends le départ d’un sprint de quelques dizaines de mètres. Je vais de plus en plus vite. Je pousse de plus en plus fort. Victime de ma progression, mon handicap a remis les pendules à l’heure : il m’a freiné en me rappelant que je ne peux pas avancer plus vite que la musique et que je dois le respecter ! Mon « ataxie » (manque de coordination et d’équilibre, se matérialisant par des gestes incontrôlés et incontrôlables) est bien présente. Ma jambe droite ne s’est pas levée. Ou mon pied est mal arrivé au sol. Juste un pas. Un de ces mouvements parasites a grignoté sur le temps de réactivité de mon corps qui se veut naturel et spontané, à priori. Ayant eu des lésions cérébrales il y a treize ans, ce n’est pas toujours le cas, pour moi. Une capacité qui a, certes, beaucoup évolué grâce à mon dévouement total à l’exercice de l’athlétisme (comprenant différents types d’entraînement).

Tout est possible ? Oui, toutes les conséquences – heureuses ou non – sont envisageables. Mon objectif ultime était d’atteindre « ma limite ». Est-ce nécessairement une notion de performance ? Y suis-je arrivée ? Franchement, je n’en sais rien. La recherche de la performance en bonne santé peut aussi en être une. Une chose est pourtant sûre : je ne vais pas m’acharner à la poursuite de mes objectifs compte tenu que, si je devais à nouveau chuter, cela pourrait à nouveau m’affecter.

Interrogations permanentes

Chaque année. Ou bien après une échéance majeure. Les remises en question sont essentielles : elles permettent d’être persuadé dans ses actions et d’avoir une vision claire du futur proche. Pour n’importe qui. À n’importe quel moment. Sur un plus long terme, tout peut changer et on ne peut jamais tout contrôler. Essayer de le faire serait une erreur. C’est à la fois ce qui fait la beauté de la vie. Dans tous les domaines. Mais il ne faut pas oublier qu’il s’agit ici de mon activité préférée, ce qui rend les choses plus compliquées.

On n’est jamais seul. Il est nécessaire de considérer toutes les parties prenantes. Bien que les conséquences soient majeures pour moi, elles ne sont pas nulles pour les autres (mon entraîneur, mon équipe médico-sportive, mes partenaires, mon association de soutien, etc.). La déception d’autrui face à la décision d’arrêter serait-elle justifiable ? Tout à fait compréhensible jusque-là, considérant la hauteur de l’engagement des parties prenantes.

Au contraire, m’en voudrait-on de continuer malgré tout, sans écouter mon corps qui m’appellerait à arrêter ? Quelle conséquences cela aurait-il ? Ai-je le droit de prendre une décision ? Suis-je libre de faire un choix ? Ce processus peut prendre un peu temps, un choix de cette importance ne se faisant pas du jour au lendemain.

Bilan provisoire

C’était mon troisième choc à la tête – le premier m’a coûté un mois de coma et une tétraplégie partielle lors de mon accident d’équitation en 2008, le deuxième était au sprint il y a trois ans qui n’a pas laissé de séquelles et, celui-ci, qui a engendré de légers symptômes d’ordres neurologiques que je « revis ». Fatigue intense, état de confusion durant une vingtaine de jours, maux de tête et vertiges aléatoires. Des signaux à considérer pour envisager la suite, quel que soit mon choix.

Je travaille dur pour réaliser mon rêve depuis longtemps. Ai-je le droit de m’arrêter ? Vais-je le regretter ? Que se passera-t-il si je décide de continuer ? Aucune idée car je ne l’ai jusque-là pas expérimenté ! Enfin, si ma reconversion de l’équitation à l’athlétisme ne compte pas. Bien entendu qu’abandonner n’est pas dans mes plans et je ne le ferai pas. Je continuerai toujours, par des moyens différents. Dans la vie, j’ai une mission que je poursuivrai toujours : inspirer, motiver, œuvrer pour la collectivité. J’y parviens par plusieurs moyens (mon activité sportive, des conférences, mes engagements associatifs, mon implication au sein d’autres comités et d’un Conseil d’éthique, notamment). Aujourd’hui le temps est venu pour moi de récupérer toutes mes capacités et de juger objectivement de ma situation.

Mon choix

Alerte. Santé. Risques encourus. Bilan entre coûts et bénéfices. J’ai fait le point en considérant toutes mes pensées et mes émotions. Je l’ai ai listées. Puis j’ai analysé chacune d’entre-elles. Je ne sous-estimais pas les risques pour ma santé. Je ne voulais pas me griller ; je me suis dit que j’avais 30 ans et que j’avais encore plein de projets ! Je n’ai plus besoin de rien prouver à qui que ce soit. De plus, je ne souhaitais pas mettre en péril l’immense apprentissage et tous les bénéfices que l’athlétisme m’a apporté. Une leçon de vie. Pour ces raisons, j’ai décidé d’arrêter. De démissionner de mon projet de départ, les Jeux paralympiques. L’idée de plonger dans l’inconnu ne m’a pas retenue. L’idée de ne plus être soutenue non plus. L’heure est venue pour moi de passer à autre chose. Je l’accepte, bien que ça ne plaira pas à tout le monde. Ce n’est pas une raison de poursuivre le projet en attendant la date d’échéance sagement pour contenter les autres. De mentir envers les autres, sachant que je ne veux plus courir. Autant continuer ma vie différemment. Ne pas perdre de temps. Je n’ai pas besoin de plaire à tout le monde. C’est ma vision de la vie, qui est précieuse et qui se doit d’être savourée.

Celine van Till

Celine van Till défie l’impossible. Du dressage équestre au 100 mètres sprint, valide et handisport, elle court d’un extrême à l’autre. L’ennui n’existe pas. Les surprises attendent. Les limites sont remises en question.

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