La gestion de stress des astronautes

Entretien avec Claude Nicollier,  astrophysicien et spationaute suisse de l’Agence spatiale européenne. Il devient en 1992 un des premiers européens dans l’espace.

 

Avez-vous été fidèle à votre rêve d’enfant, devenir astronaute ?

« On a marché sur la lune » de Tintin a été publié lorsque j’avais 10 ans. Le ciel noir avec les étoiles, l’équipage coloré, la fusée magnifique, Tintin, Milou, le Capitaine Hadock, les passagers clandestins ! Tout cela me faisait rêver. C’était pour moi une source d’inspiration extraordinaire. Le rêve d’être astronaute était dormant car c’était à l’époque encore impossible. J’avais beaucoup d’affection pour le ciel et les étoiles, j’étais curieux de tous les phénomènes naturels, j’ai fait des études de physique et par la suite d’astrophysique. Un rêve réalisé, en parallèle, celui de devenir pilote dans les forces aériennes. Mon grand bonheur est de faire quelque chose qui a un sens, avoir des responsabilités, s’entraîner, aller dans l’espace réparer le télescope qui nous a donné des images absolument fantastiques de l’espace où il y a une telle richesse. C’est un immense privilège d’avoir été impliqué dans ces actions profondes.

 

Vous qui avez réalisé des missions dans l’espace dans des conditions d’exigence extrême, comment vivez-vous le stress au travail ?

Il y a les périodes tranquilles où le niveau de pression est nul : j’ai tout le temps, je réféchis, j’écris, j’évalue, je peux rêver. Des activités où il faut produire, par exemple donner un cours, je le prépare, durant la délivrance du cours, je reste concentré pour ne pas faire trop d’erreurs, pour assurer un niveau de confiance auprès des étudiants. Il ne faut pas briller, mais il faut faire le choses correctement. C’est un niveau moyen de pression. Un engagement dans une mission militaire, il faut attaquer une cible précise par mauvais temps, dans la montagne, c’était un niveau de pression plus élevé. Il y a du danger. Quand je donne un cours, il n’y a pas le risque physique, il y a un petit risque mental de ne plus être respecté par les étudiants si on se trompe complètement. Mais ce n’est pas un risque physique. Certain de mes collègues militaires ne sont pas revenus, tout simplement.

Pour moi l’aviation militaire était une magnifique leçon de gestion du stress. Pour quelqu’un qui aime voler, c’était une forme de vol extraordinaire, un avion à réaction de 10 tonnes, on peut faire de l’acrobatie, des évolutions en formation, pour un pilote c’était fabuleux ! En même temps, nous avions des scores à faire dans les tirs. On nous contrôlait, nous essayions de faire au mieux, il n’y avait aucune distraction, nous étions complètement focalisés. La gestion du stress est venu automatiquement avec la passion du vol et la responsabilité. Les avions coûtaient 2 millions de francs, chaque vol était cher : une dizaine de milliers de francs pour chaque vol.

Pour éviter le niveau de stress négatif, il faut se préparer, y compris à des situations inattendues mais auxquelles on a déjà pensé, « what if ? ». En se posant beaucoup de questions de ce type, nous réfléchissons aux mesures à prendre de façon à pouvoir accomplir la mission. C’est une responsabilité que nous avons, si nous ne pouvons pas l’accomplir, nous essayons au moins de nous en sortir et de ramener le vaisseau spatial sur la piste en une seule pièce !

Les sorties en scaphandre, c’est intense ; il faut  vraiment se concentrer pour ne pas faire d’erreur. L’absence de pesenteur rend les choses beaucoup plus dificiles car il faut à chaque geste toujours s’accrocher à la structure, sinon détaché, il ne reste plus que le filain de sécurité. Mais nous l’avons tellement entraîné dans la piscine que c’est automatique. Le téléscope fait 16 mètres de haut, j’ouvre des portes, et c’est le même mécanisme, je sais que cette poignée est relativement dure, il faut utiliser les outils motorisés pour desserer les boulons, tout cela je l’ai déjà vécu en simulation.

C’était la joie de faire quelque chose qui avait un sens, pour laquelle j’avais été préparé, nous étions obsédés de réussir chaque sortie extra véhiculaire qui nous avait été confiées. Nous avons dû changer l’ordinateur principal et introduire une caméra grande comme un piano à queue dans le télescope. Ce n’était pas le bonheur de voir les étoiles et la terre, c’était la joie de faire ce qui avait du sens. Le sentiment de responsabilité est très fort. On nous avait confié cette tâche difficile, relativement dangereuse, nous la faisions au mieux. Préparé, je me focalise, 8 heures dehors, sans pause. Nous avions un sac à eau dans le scaphandre, uniquement de l’eau, pas de nourriture. A la fin de la sortie, il n’y avait pas eu assez d’eau et j’avais les lèvres complètement sèches et déshydratées.

 

Comment réagit un astronaute lorsqu’il fait une erreur ?

Nous sommes très soutenu, généralement nous savions ce que nous devions faire mais les coéquipiers nous rappelait toujours les procédures avec une voix calme. Nous n’élèvons jamais la voix, tout est tranquille, chacun fait son travail, le temps est limité, donc une pression sur le temps. Pour chaque sortie, le « time line » était contrôlé par le sol, ils entendaient toutes les communications, connaissaient toutes les données télémétriques, y compris l’ECG qui enregistre en permanence la fréquence cardiaque. Lorsque nous étions un peu en retard par rapport au « timeline », nous sentions la pression sur nous pour ne pas continuer d’être en retard. C’était du bonheur, le bonheur de faire un travail qui était rigoureux et très exigeant.

Si nous faisions une erreur, il fallait d’abord corriger la conséquence de l’erreur, pour rétablir la normalité. Ensuite il faut mettre cela derrière nous, sans se laisser perturber. Lors d’une sortie extra-véhiculaire, si un astronaute réalise que le filain de sécurité est détaché, c’est une erreur majeur. Il le dit, tout le monde le sait, c’est arrivé. Dans ce cas-là, il rattache tranquillement le filain de sécurité, il rétablit la normalité, il met tout cela imméditement derrière. Il reprend le travail avec une performance à 100%. Il n’y a pas de conséquences directes. Les erreurs doivent servir à minimiser la probabilité qu’elles se produisent à nouveau dans le futur. Par la suite, dans le débrifing nous discutons de pourquoi c’est arrivé sans jamais avoir l’idée de critiquer qui que ce soit. C’est un respect de qui nous sommes, nous sommes des être humains qui font de temps en temps des erreurs. Nous en tirons des leçons pour que cela n’arrive plus. Les choses embarassantes ne sont jamais masquées, elles sont mises sur la table car cela évite à d’autres que de mêmes circonstances se produisent pour eux.

 

Vous avez effectué 4 missions dans l’espace, comment récupériez-vous après le stress et l’effort intense d’une mission ?

Généralement, nous n’étions pas désignés pour la prochaine mission qui devait avoir lieu une année plus tard. Il y avait quelques heures d’entraînement une à deux fois par semaine et le reste du temps, nous avions un job où nous collaborions avec des ingénieurs sur un problème, améliorer la pilotabilité du bras articulé par exemple. Nous pouvions aussi être engagés comme soutien à une mission en cours, comme communicateur dans la salle de contrôle, assis juste à côté du directeur de vol. C’est un niveau de pression relativement bas. Dès que nous sommes désigné pour la prochaine mission, tout bascule dans l’entraînement intensif. Les astronautes sont complètement intégrés dans le projet, c’est notre mission, non seulement parce qu’on nous l’a confiée mais parce que nous l’avons créée, en même temps de s’y entraîner. La satisfaction au travail est énorme, c’était magnifique et extraordinaire ! La première mission sur hubble n’avait jamais été faite avant, il fallait tout imaginer.

 

Une question personnelle, on dit que le paradis est dans le ciel, alors ?

Il y a une beauté stupéfiante de l’espace, cela m’a profondément touché : voir tout le ciel étoilé qui se déplaçait rapidement. Les levers d’Orion à l’Est, les vues de la Terre. En considérant que l’extrême beauté nous rapproche du divin, alors, dans ce cas-là, je me suis rapproché du divin, oui. En regardant dehors, nous avons l’impression d’une extraordiaire pureté que nous ne trouvons jamais sur terre. L’atmosphère est un écran qui nous empêche de voir les étoiles pendant le jour car il y a la diffusion de la lumière du soleil dans toutes les molécules d’oxygène. Sortis de cet écran, nous avons une visibilité sur l’univers, sans obstacle, rien ne nous empêche de voir le lointain. En dehors de l’atmosphère, la vison est si claire et les univers fabuleux. Ce qui m’a ému, c’est l’extraordinaire pureté. Le divin et la pureté sont des choses qui se rapprochent. Pour apprécier la véritable saveur et la grandeur, la splendeur du vol spatial, il faut y passer des jours ou des semaines, voir les couchers de soleil, la nuit voir toutes les lumières des villes qui se déplacent rapidement.

 

Quels sont vos 3 leviers pour être en santé au travail ?

La passion pour ce que je fais, la rigueur et la discipline, et l’exercice physique.

 

Extrait du livre : “La boîte à outils de votre santé au travail”, C.Vasey, éd. Dunod 2020

Catherine Vasey

Catherine Vasey

Catherine Vasey, psychologue et gestalt-thérapeute, auteur, spécialiste du burn-out depuis 2000. Elle anime des séminaires de prévention du burn-out en entreprise, donne des conférences, traite les patients en burn-out et accompagne aussi les professionnels de la santé en supervision dans son cabinet à Lausanne, en Suisse. Références : Le site de Catherine Vasey : www.noburnout.ch Publications : « Comment rester vivant au travail ? Guide pour sortir du burn-out », C.Vasey, éd. Dunod 2017 « Burn-out le détecter et le prévenir », C. Vasey, éd. Jouvence 2015 « Vivant au travail », jeu de cartes, C. Vasey, éd. Noburnout 2012

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