Que vont devenir les 70’000 entreprises suisses qui doivent changer de main dans les cinq prochaines années?

Le sujet est brûlant depuis quelques années – La Suisse étant une économie florissante grâce notamment au dynamisme de ses PME créées et dirigées par la génération du baby-boom, la transmission est au coeur des préoccupations.

En effet, on voit les banques accélérer leurs efforts marketing pour appuyer leur rôle déterminant dans la prévoyance des cédants et le financement des repreneurs, les grosses fiduciaires créer des équipes dédiées à la transmission, les études d’avocats participer aux tables rondes sur le sujet.

Pourtant, lorsqu’on se rend à des conférences sur le sujet, comme la journée nationale de la transmission à Paudex le 2 octobre dernier, les grands absents sont ces 70’000(1) entrepreneurs concernés par un changement de main.

Lors de cette journée, on a surtout parlé d’une toute petite proportion de ces entreprises en phase de transmission. Ce sont celles qui sont reprises par des fonds de Private Equity ou d’autres boîtes, valorisées à plusieurs dizaines de millions. On est donc loin du compte d’une activité à la hauteur du défi – Mr Nicolas Brunner, Responsable Clientèle commerciale et membre de la direction du CIC en Suisse, l’indiquait lors d’un entretien en juillet:  ‘on parle beaucoup du sujet, mais finalement on voit peu de dossiers liés au financement d’une transmission’.

Mais alors que deviennent ces entreprises?

Pour donner un peu de dimension à la problématique – La Suisse a près de 600’000 entreprises dont 98% ont moins de 50 employés – si l’on affine les chiffres, on se rend compte que 90% sont des micro-entreprises de moins de 10 employés.

Lorsqu’on annonce un chiffre aussi conséquent que 70’000(1) entreprises concernées par une transmission dans les cinq prochaines années, on comprend qu’une écrasante majorité concerne les petites sociétés:

Celles dans lesquelles le dirigeant, très souvent également fondateur a souvent mis toute son énergie et y joue de multiples rôles.

Celles qui sont, en raison de leur petite taille, hors du radar des banques, avocats et fiduciaires.

Celles qui sont souvent donc peu préparées en amont à ce processus de transmission.

Or, ces nombreuses entreprises sont clé car, elles sont souvent la principale richesse de l’entrepreneur et contribuent à l’emploi local. Leur multiplicité participe à la diversification du tissu économique, ce qui favorise le client final en aval et les fournisseurs en amont qui ont alors plus le choix et peuvent ainsi diversifier leur risque.

Quelles sont les options  de transmission pour ces petites entreprises?

1.Remettre à un collaborateur qui connaît l’entreprise et a le potentiel de la diriger

Cette option se prépare bien en amont – il faut idéalement recruter un tel profil plusieurs années avant, soit avoir une discussion avec un collaborateur sur son envie de reprendre, les modalités de reprise et le faire progressivement monter en puissance.

2. Remettre à un membre de la famille

C’est l’option la plus évidente pour l’entrepreneur, et qui paraît le plus simple. Or on minimise souvent l’aspect émotionnel qui va en découler (impact sur la fratrie, mélange des vies familiales et professionnelles, difficulté pour le repreneur de s’affranchir de l’autorité parentale). L’étude du Crédit Suisse annonce un déclin de ce type de transmission ces dernières années. Les enfants souhaitent poursuivre un autre chemin professionnel.

3. Vendre à un repreneur externe

Le repreneur externe peut avoir plusieurs visages : un compétiteur, un ancien cadre dans une plus grosse entreprise du secteur mais aussi quelqu’un sans expérience directe de l’industrie.

Afin de maximiser les chances de vendre l’entreprise il est important pour le vendeur de rendre la valeur intrinsèque de sa société moins dépendante du propriétaire (qui souvent est l’interface commerciale, en plus d’avoir les connaissances techniques) et ainsi proposer un accompagnement de l’acquéreur (allant de 3 à 12 mois).

Mr Millioud qui a repris(2) la société CADSchool spécialisée dans la formation à Genève, a pu bénéficier d’une transition en douceur – Le couple de dirigeants propriétaires avait construit une équipe solide autour d’eux et l’épouse a souhaité poursuivre son activité encore quelques années, ce qui lui a permis de se concentrer rapidement sur les projets développement de l’école.

Dans tous les cas, la préparation d’une transmission prend plusieurs années selon le scénario choisi.

Près de 30% de ces sociétés ne trouvent pas de repreneur

Le manque de préparation explique sûrement pourquoi l’entreprise est liquidée dans 30%(1) des cas, faute de repreneurs. On peut imaginer que cela concerne principalement les entreprises de 1-2 personnes, car on compte en moyenne 1.78 employé par micro-entreprise. Si l’impact sur l’emploi est moins important, une liquidation a tout de même un impact important sur l’économie locale car elle affecte les clients et fournisseurs ainsi que la prévoyance de l’entrepreneur.

En résumé, si le chiffre de 70’000 entreprises impactées par une transmission justifie l’éveil des milieux politiques et économiques, il est important d’adapter les actions et communications de sensibilisation à la taille de l’entreprise – plus de 60’000 sont des micro-entreprises, près de 9000 emploient entre 10 et 49 salariés et plus de 1000 on entre 50 et 249 salariés.

Ce qui manque le plus est la sensibilisation aux micro-entreprises : une meilleure connaissance de ces acteurs pourrait faire naître des vocations de repreneurs.

Si vous êtes curieux, abonnez-vous à mon blog, ce sera le sujet de mon prochain article!

Quelques chiffres clés pour aller plus loin:

●      587’000 entreprises marchandes enregistrées en Suisse en 2016

●      75% d’entreprises familiales et plus de 50% dirigées par des hommes et femmes de plus de 55 ans

●      Plus de 70’000 entreprises changeront de main dans les cinq ans, dont plus de 60’000 des micro-entreprises avec une moyenne de 1.8 employé par structure


Sources:

(1) Etude Credit Suisse 2016 sur la transmission des PME en Suisse

(2) Retrouvez l’intégralité de l’histoire de Cédric Millioud et la reprise de CADSchool

Agenda 2019:

12 septembre – La Matinale à Neuchâtel (Programme 2018)

2 octobre -Journée transmission entreprise à Berne

Caroline Menard

Caroline Menard

Caroline Menard a commencé sa carrière chez P&G à Genève après un master de management à St Gall. En 2016, elle a pris un tournant plus opérationnel en rejoignant Uber pour développer l'activité suisse et monter un centre de service client au Portugal. Depuis quelques mois, elle cherche activement une petite société à reprendre et vous livre son expérience riche de dizaines de rencontres et conférences.

7 réponses à “Que vont devenir les 70’000 entreprises suisses qui doivent changer de main dans les cinq prochaines années?

  1. Bonjour Madame,
    Et si nous nous rencontrions…
    Le CRA, Cédants et Repreneurs d’Affaires http://www.cra-asso.fr est une association sans but lucratif qui existe depuis 35 ans. Elle met en relation des cédants et des acquéreurs de TPE/PME dans le but de préserver les emplois et les savoir-faire. Le CRA c’est 73 délégations en France, Belgique, Suisse, Luxembourg, Pay-Bas et Espagne, c’est 235 délégués tous anciens cadres dirigeants et chefs d’entreprises à la retraite qui accompagnent bénévolement des cédants et repreneurs d’entreprise. Nous avons plus de 700 entreprises à remettre et plus de 1300 repreneurs en recherche. Le CRA est partenaire du Réseau Entreprendre.
    Rencontrons nous et discutons de cette attente dans la transmission. Je suis l’un des 2 délégués pour la Suisse, à Genève.

    1. Bonjour Monsieur, merci beaucoup pour votre réaction à ce premier article. En effet, votre association a un rôle clé dans la mise en relation repreneur-cédant adéquate, et a d’autant plus de sens en Suisse que les cédants souhaitent que leur transmission se fasse le plus discrètement possible. Avec plaisir pour un échange,
      Cordialement
      Caroline Ménard

  2. Au début de la décennie, j’ai dû reprendre au pied levé la direction et/ou la présidence des deux entreprises industrielles familiales suite aux décès consécutifs et inattendus des deux patrons (père et oncle). Les entreprises étaient centenaires.
    Rien n’avait été préparé ou très mal. Moi non plus.
    Conséquences: conflits entre les actionnaires familiaux, cadavres dans les placards, manque de légitimité du nouveau patron (moi), défiance des clients et, pour finir, perte des entreprises. L’une bradée, l’autre crashée.
    On ne soulignera jamais assez l’importance d’un préparation soigneuse et lucide de la transmission. Il est primordial dans ce processus d’arriver à se détacher des biais émotionnels et sentimentaux ce qui est particulièrement difficile pour un dirigeant qui a donné toute sa vie à l’entreprise.
    Un accompagnement professionnel dans ces cas-là n’est pas du luxe et permet d’augmenter considérablement les chances de succès.

    1. Merci beaucoup pour votre témoignage, exposant une situation très difficile, et malheureusement assez fréquente, même si l’on cite que 95% des sociétés reprises subsistent à cinq ans. En effet, le challenge de préparation, autant est de taille. Je souhaite aborder ce sujet dans un prochain billet, et ne manquerais pas de faire appel à votre expèrience.

  3. Bonjour,
    Je me suis récemment intéressé à la reprise d’une micro entreprise (1-10 employés) et me suis rendu compte à quel point il est difficile de les trouver. Connaissez-vous des portails internet où les comptes des entreprises à vendre ont été préalablement vérifiés ?

    1. Bonjour Christian, Il existe quelques plateformes en ligne telles que transgate.ch et remicom.com, qui sont plutôt spécialisées dans la remise de commerces. Vous avez aussi businessbroker.ch, spécialiste de la transmission, filiale de la banque Raiffeisen, qui propose parfois des plus petites entreprises. L’équipe est très à l’écoute et réactive. Bon courage dans vos recherches! Vous pouvez aussi retrouver quelques leçons tirées de ma propre expérience dans ce blogpost

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