Une nuit à Alep

Photo: Amer Almohibany Agence France-Presse

126 personnes dont 68 enfants ont perdu la vie dans un attentat-suicide samedi 15 avril lors d’une opération d’évacuation d’habitants de localités assiégées près d’Alep en Syrie. C’est l’une des attaques les plus meurtrières en six ans de guerre. Imaginons que nous soyons cette petite fille piégée en Syrie, on ferait quoi?

Le sol roule, le ciel tremble. C’est une nuit comme tant d’autres à Foua, près d’Alep, où j’habite avec ma mère et ma sœur cadette. Je n’ai pas peur. Je n’ai connu que ça – et bien pire – durant les dix ans que compte ma vie. Mon père a été pris par les forces armées il y a déjà plusieurs mois, Maman dit qu’on le reverra bientôt. Mais je sais qu’elle ment, ça fait longtemps que je ne crois plus aux promesses des adultes. D’ailleurs, je ne pense pas qu’il y ait vraiment une différence entre enfants et adultes ici. Comment être un enfant dans une ville rasée qui sent le sang et la mort? Ce qu’il se passe dehors, je l’apprends par mon frère, il est casque blanc, c’est-à-dire qu’il porte secours bénévolement aux milliers de civils touchés quotidiennement. Je l’admire pour son geste, mais je le sais bien faible face aux bombardements qui nous ont déjà privé de tous les hôpitaux et tué tous nos médecins. Quels soins mon frère pourrait-il apporter à un enfant qui a été brûlé au troisième degré ou à une mère qui a perdu l’usage de ses jambes ? Il en est conscient, mais il continue. Pour ne pas devenir fou, pour ne pas s’effondrer devant la folie des hommes.

Cette nuit, comme toujours, je cherche le sommeil au rythme des détonations au loin. Je sais que si elles se rapprochent il va falloir fuir – encore. Au mieux se cacher dans une cave, au pire marcher aux heures les plus sombres pour trouver refuge dans un lieu encore plus délabré que le précédent. Aujourd’hui, l’ONU vient de nous refuser l’aménagement d’un couloir humanitaire. Cette décision qui a certainement signé notre arrêt de mort semble avoir été prise en toute légèreté par des gens qui seront rentrés chez eux le soir, auront retrouvé leur famille, sans plus penser à leur choix, sans plus penser à nous.

Nous n’aurons pas de couloir humanitaire, mais nous avons internet. Souvent, le paradoxe de cette situation me frappe en plein cœur ; la connexion peut être assurée partout, alors que nous nous levons chaque matin sans savoir si nous trouverons de quoi manger, ou même si nous serons encore en vie à la fin de la journée. Depuis quelques mois, ma mère et moi tweetons sur la situation chez nous, sur ce qui nous arrive. Nous le faisons en mon nom, car un enfant génère plus d’empathie qu’un adulte. Quand nous avons commencé, j’étais pleine d’espoir. J’imaginais que le Président français en personne me sauverait et m’emmènerait au Château de Versailles où ma famille et moi vivrions heureuses pour toujours. Mais ça c’était avant. Quand j’avais encore des rêves. Des rêves qui ont été rapidement détruits à coup de bombes – un à un, mois après mois. Aujourd’hui, je me rends bien compte de l’hypocrisie des gens qui nous lisent. Ils «likent», ils «retweetent» en disant qu’ils nous soutiennent, mais lorsqu’il s’agit de nous accueillir chez eux, ils se barricadent, ils nous insultent, ils nous condamnent. D’un côté, je les en blâme, mais de l’autre je sais qu’ils ne sont pas tous ainsi et que beaucoup se sentent démunis face à notre détresse.

Cette nuit, comme souvent, le sommeil ne vient pas. Je me lève doucement pour ne pas réveiller ma sœur et me dirige vers la fenêtre. Cet action ne me prend pas plus d’une demi-seconde puisque nous dormons à même le sol dans une pièce juste assez grande pour nous accueillir toutes les deux. Je n’ai pas été habituée à dormir dans une pièce avec fenêtre, danger par excellence. Cette fois-ci, nous n’avons pas eu le choix, j’imagine que nous nous sommes résignés à l’imminence de nos derniers instants. Chaque nouvelle journée est un cadeau, malgré l’horreur, malgré la tristesse. J’appuie le front contre la vitre poussiéreuse et je dessine un cœur destiné à mon père qui, je le crois, nous attend là-haut – pas trop vite, Papa, j’aimerais savoir ce que c’est la paix, ce que c’est d’être un enfant. J’aimerais rire et chanter, j’aimerais aller à l’école, j’aimerais devenir pompier. Laisse-moi le temps de faire tout ça, dis à ceux qui sont là-haut et pour qui les adultes se déchirent que je veux juste un peu de temps, juste un peu de temps. S’il te plaît.

Je regarde dehors. Les fréquentes explosions font danser des ombres sur les reliefs gris des ruines de la ville. Sur ces formes sombres, j’imagine des dinosaures, j’invente un zoo, je chevauche une girafe, je dessine une place de jeux où je pourrais rencontrer d’autres enfants et jouer, jouer, jouer encore. Je ne veux plus tweeter – je veux une poupée, je veux un ballon, je veux rêver. Parce que c’est la seule façon de le faire, je retourne me coucher et je ferme les yeux. Cette fois-ci le sommeil m’atteint et me libère pour quelques heures des atrocités qui m’entourent.

Tout est noir. Tout à l’heure, comme chaque matin, je me suis habillée. Je suis allée rejoindre mon frère au quartier général des casques blancs afin qu’il me donne une ration de nourriture pour la journée. Quand je suis sortie de l’immeuble, le jour se levait. Pour combien de temps encore ?, me suis-je demandé. Les premiers rayons du soleil m’ont caressé le visage. La beauté du ciel m’est apparue soudain comme une insulte face à l’infamie des paysages qui nous entourent, les pays riches pourraient-ils être frappés, en échange, de fortes pluies, punition de l’indifférence dans laquelle ils nous laissent ? Mais je me suis vite reprise: je ne veux pas que d’autres enfants souffrent de la bêtise des adultes. A peine cette pensée a-t-elle parcouru son chemin dans mon esprit que le ciel s’est voilé, assombri, déchiré. Je tombe. Je brûle. Tout est noir. Tout est blanc. Je vois mon père au loin qui me tend la main.

Caroline Iberg

Caroline Iberg

Caroline Iberg a travaillé entre 2013 et 2017 au Nouveau mouvement européen Suisse (Nomes). Elle est désormais chargée de communication à Strasbourg.

Une réponse à “Une nuit à Alep

  1. Ici, je puis accueillir deux réfugiés sur ma petite ferme en Uruguay et j’ai déjà écrit au HCR dans ce sens.
    Mais ça ne les intéresse sans doute pas, ou c’est trop compliqué, car je n’ai jamais eu de réponse…!

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