Séminaire par visioconférence

Rupture pédagogique dans les écoles d’art… Ou manière de faire des mondes.

Les écoles d’art et de design au défi de la continuité pédagogique doivent avant tout en acter la rupture.

Les écoles d’art et de design sont, comme toutes les écoles, au défi de l’enseignement à distance depuis maintenant deux semaines. Dans le contexte d’une telle crise, il semble juste de préciser les arts et les designs, tant la diversité des pratiques est grande : depuis l’atelier technique au cours d’histoire de l’art, de l’approche conceptuelle au suivi individuel de projets personnels. À cela, s’ajoute la grande variété des apprenants et apprenantes, des étudiants et étudiantes, depuis les niveaux CFC en Suisse jusqu’au doctorat dans les hautes écoles[1].

En Suisse, comme ailleurs dans le monde, les enseignants et les enseignantes doivent donc assurer la continuité pédagogique. Il n’y pas de plan blanc de la pédagogie, et malgré notre mission de service public, nous n’étions heureusement ni préparés, ni structurés face aux changements subits de nos conditions d’enseignement suite à la crise sanitaire. Je dis heureusement, car je voudrais croire qu’au-delà de la panique des premiers jours, cette impréparation sera salutaire, et nous laissera une plus grande marge d’invention pédagogique. Espérons-le…[2]

Ainsi, nous avons dû mettre en place des stratégies numériques pour créer des contenus en ligne, proposer des classes virtuelles, et parfois constater en premier lieu cette fameuse fracture numérique tant dans l’inégalité des accès Internet de nos étudiants et étudiantes, que dans les savoir-faire informatiques chez les enseignants et enseignantes.

La semaine dernière, les échanges avec mes collègues en Suisse, en France, comme au Canada, sur cette continuité pédagogique, étaient concentrés non pas sur nos contenus ô combien polymorphes mais sur les outils à mettre en place et les heures abyssales de transposition de nos enseignements sur ces supports Internet : Moodle, Skype, Hang Out, Discord, Zoom, DropBox, j’ai choisi de zapper Teams, sans oublier les groupes WhatsApp ou Messenger déjà opérants pour certains. La crise sanitaire n’invente pas ce débat, mais il faut remarquer la difficulté pratique à ne privilégier que des outils Open Source comme Moodle (si peu user-friendly), et de devoir se rabattre sur des solutions tenues par les majors du numérique comme Google aux CGU[3] souvent opaques et contestables. Il faut néanmoins savoir positiver cette hétérogénéité technique puisqu’elle aura pour effet de ralentir le formatage de nos enseignements. Espérons-le (bis), (j’admets, à ce stade c’est un mantra)…

Le professeur et la machine

Les écoles d’art et de design cristallisent avec cette crise sanitaire, une peur double. La première est relative à cette incompréhension encore répandue autour de la nécessité de nos métiers qui ne tournent pas autour de la pratique du dessin, mais passons-cela pour le moment[4]. La deuxième crainte est celle propre à l’enseignement et à ce fantasme du passage au numérique. Souvenons-nous que chaque réforme de l’éducation nationale en France s’accompagne de l’achat aussi massif qu’inutile de tablettes aux élèves. Aujourd’hui, beaucoup de contenus pédagogiques sont diffusés en ligne, les tutoriels techniques sont légions. Cela ressemble à notre métier, cela en a le goût et l’odeur mais ce n’est pas notre métier. Nous le savons, vous le savez, tous les parents d’élèves en font l’expérience à la maison aujourd’hui, mais nous craignons tous les jours que nos gouvernances l’oublient. À l’heure des destructions d’emploi et du remplacement des hommes par les machines, à l’heure où il est devenu normal de parler à des robots sur des hotlines, « si vous appelez pour une réservation, dites réservation », on s’inquiète qu’une technologie comprise d’une façon excessivement anthropomorphique devienne la norme, et nous remplace à terme. Ce matin, je suis tombée sur une chaine « éducative » à la télévision où la maitresse attendait dans le vide la réponse de l’élève, simulant la conversation avec lui…

Sans basculer dans un catastrophisme apocalyptique, le fait de vouloir faire entrer la diversité de nos pratiques d’enseignement sur des plateformes numériques, relève d’une grande opération de fractionnement des contenus, des approches, pour l’adapter à des outils formatés. Revenons alors au philosophe Nelson Goodman, « L’idée est que, si vous coupez les choses en tranches suffisamment fines, tout devient identique. Toutes les particules se ressemblent ; la façon dont elles s’assemblent fait l’eau, l’air, le feu ou la terre – ou n’importe quoi.[5] » La clé, c’est justement ce n’importe quoi. Du côté des enseignants et des enseignantes en écoles d’art, nous transformerons ce n’importe quoi en expériences nouvelles, et des pépites surgiront sans nul doute. Mais quelle lecture sera faite apostériori de nos expériences par nos gouvernances ? Le mystère reste entier. Car comme le rappelle Jean-Luc Nancy « il ne suffit pas d’éradiquer un virus. Si la maitrise technique et politique doit s’avérer comme sa propre finalité, ce qu’elle est en train de faire, elle ne fera du monde qu’un champ de forces toujours plus tendues les unes contre les autres dépouillée désormais de tous les alibis civilisateurs qui naguère avaient opéré. La brutalité contagieuse du virus propage une brutalité gestionnaire. »[6] Aussi, il semble légitime de craindre que les expériences pédagogiques d’aujourd’hui deviennent les exigences standards de demain.

 

Exposition In-Vivo, École nationale supérieure de la photographie, Arles

Alexandre Castonguay, Cyrille Bailly, In-Vivo, ENSP, Arles, février 2020

Acter la rupture pédagogique

En février de-cette-année (dans un monde pas si ancien), nous proposions l’exposition In Vivo à l’École nationale supérieure de la photographie à Arles (ENSP) en France, en partenariat avec l’université du Québec à Montréal (UQAM). Au centre de l’espace d’exposition mis en crise, nous avons positionné une cantine dédiée à la préparation et au partage d’un repas. L’artiste Alexandre Castonguay en duo avec le chef-cuisinier Cyrille Bailly, ont préparé des assiettes comestibles, réalisées sur la base de données relatives au réchauffement planétaire. Ainsi, les 150 personnes présentes au vernissage ont mangé, non pas dans les mêmes assiettes, mais les assiettes elles-mêmes, en ingérant et digérant ainsi des données climatiques. Entre temps, les gestes barrières se sont interposés, et ce temps où nous partagions sans crainte nos bactéries semble très éloigné, voire un peu fou. Une étudiante m’a raconté que les temples japonais ont remplacé l’eau des ablutions par du gel hydroalcoolique. Pourrons-nous à nouveau manger dans la même assiette, ou ces gestes barrières préfigurent les nouveaux standards relationnels à venir ? En l’espace de quelques jours, nos modes de vies se sont reconfigurés. Et, lors d’un premier séminaire à quinze connexions vidéo, les étudiants et les étudiantes, ravis de se retrouver, ont immédiatement avoué saturer de la pluralité de nos demandes pédagogiques. Et s’ils appellent de leurs vœux cette continuité, ils demandent à ce que la rupture pédagogique soit également actée. Il nous faut cesser d’imiter nos anciennes vies aujourd’hui limitées, de singer nos modes opératoires en parlant de relevés d’absence, de présentiel ou d’évaluations ou même en prolongeant nos projets comme avant. Dès ce premier séminaire, certains étudiants avaient plus à cœur de coudre des masques pour leurs parents soignants que de simuler leur vie d’artiste d’avant le confinement. J’ai alors enfin compris mon propre malaise, cette peine à produire des contenus pédagogiques au milieu de mes deux jeunes enfants, cette absence totale de sérénité en pensant à ceux pris dans la tourmente du virus : mon ami fragilisé par un traitement à qui on refuse un masque à l’hôpital, mes proches soignants en première ligne dans ce jeu de massacre.

Terra Forma, Manuel de cartographies potentielles, schéma
Frédérique Aït-Touati, Alexandra Arènes, Axelle Grégoire, Terra Forma, Manuel de cartographies potentielles

Terra Forma[7] est un manuel de cartographies potentielles, des cartes du monde imaginées non pas depuis un point de vue synoptique comme dans les cartes classiques, mais depuis un point vivant et en mouvement, un individu par exemple. Le virus transforme radicalement nos géographies, il est une entité vivante en déplacement, sans conscience de nos existences, de nos régimes organisationnels, des limites du bâti, des espaces publics et privés, de nos frontières. À l’échelle du monde, il nous oblige à la distanciation sociale, aux gestes barrières et nous renvoie à la rigidité de nos quatre murs. Dans un souci frénétique de colmater les fuites, on érige d’anciennes frontières, on filtre, on clôture et mon ami en Suisse ne peut rejoindre sa mère atteinte d’un cancer en France. Le virus désolidarise notre corps social par l’isolement de nos corps individuels (même si cette désolidarisation semble la seule solidarité possible). Nos espaces sont redéfinis, par sauts, selon des logiques de connexion, de chez-soi au magasin, de chez-soi à la prochaine visio-conférence.

Je travaille souvent avec des céramistes, ils ont un rapport assez mesuré à l’urgence pédagogique déclarée, ils esquivent assez bien l’alarme du présentiel technologique, contrairement à moi qui enseigne, entre autres, les nouveaux médias. La céramique a vingt-mille ans, elle a survécu à toutes les innovations techniques[8]. La terre sèche pendant des semaines avant d’être cuite – le virus incube pendant quatorze jours. Il a son temps à lui, et devant nos espaces communs défaits, il n’est plus tant question d’horaires que de nouvelles synchronicités : les corona apéros, les flashmobs, les concerts au balcon, les live Facebook, les applaudissements des soignants à 20h, et les RDV avec les étudiants à heure fixe.[9] Ce n’est pas l’impérieuse continuité pédagogique qui nous relie mais la nécessité d’être en phase, de partager le même temps malgré l’atomisation de nos espaces communs.

Mardi soir, les étudiantes en photographie de Vevey me parlaient de l’obsolescence de leurs sujets de mémoire de diplôme face à la crise contemporaine, de leur bonne volonté d’écrire et de leur impossibilité de le faire. Le virus a contaminé tous les sujets. Je les ai invitées à « faire avec », à l’admettre et à organiser une résistance en ouvrant « les vannes à ce qui n’aurait pas dû surgir ».  Il faut faire confiance à nos intuitions et nos sujets d’hier s’ancreront à nouveau depuis ce point de départ, depuis ce confinement. Ce n’est pas une mise en retrait de notre mission pédagogique, c’est tout l’inverse. C’est depuis l’observation de cette reconfiguration de nos mondes que nous inventerons des formes inédites.[10]

 

Séminaire par visioconférence
Séminaire par visioconférence, Formation supérieure photographie, 24 mars 2020, CEPV, Vevey

 

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[1] Il n’est pas possible dans l’espace de cet article de rendre compte de la diversité des gouvernances pédagogiques en Suisse, depuis la direction des écoles jusqu’aux politiques cantonales et fédérales. L’autonomie de certaines écoles en Suisse est, par exemple, garantie par les politiques cantonales en lien étroit avec les associations professionnelles. J’ai également discuté avec des enseignants en France ou au Canada, je m’attache à décrire les exigences convergentes relatives à la continuité pédagogique en école d’art (sans distinguer entre la formation professionnelle, et l’université des métiers d’art et de design). J’entends par gouvernance, les instances institutionnelles, administratives qui nous encadrent depuis nos directions jusqu’au niveau gouvernemental.

[2] Il faut reconnaître les conséquences complexes de cette impréparation (à tous les niveaux de la chaîne pédagogique), mais également le désarroi des enseignants et enseignantes face aux injonctions de nos gouvernances. Plusieurs articles font déjà état de la situation :
– Claire Pignol, « A l’heure du coronavirus, enseigner ou faire semblant ? », Libération, 23 mars 2020
– Pascal Maillard, « Continuité ou rupture pédagogique? », sur blogs.mediapart.fr, 18 mars 2020,
– Christelle Rabier, « Bons baisers de Marseille », sur Academia.hypotheses.org, 17 mars 2020,

[3] CGU : conditions générales d’utilisation

[4] À lire la lettre de Jérôme Dacher sur cette première semaine désastreuse de confinement. Professeur à Montpellier, il explique les difficultés à mettre en place la continuité pédagogique. Merci à lui pour la qualité de nos échanges: CORONAVIRUS & POURSUITE PÉDAGOGIQUE

[5] Nelson Goodman, Manière de faire des mondes, éditions Jacqueline Chambon, Nîmes, 1992

[6] Écouter Jean-Luc Nancy, Un trop humain virus, 17 mars 2020, Philosopher en temps d’épidémie

[7]  Frédérique Aït-Touati, Alexandra Arènes, Axelle Grégoire, Terra Forma, Manuel de cartographies potentielles, B42, 2019

[8] Ces propos sont empruntés à mon ami Jacques Kaufmann, céramiste.

[9] Les écoles s’organisent également autour de hashtags ou de pages Internet communes, à voir pour l’ENSP, #ensp_confinement sur Instagram, mais également la page systemd_esign organisé par la Haute école d’art et de design à Genève.  À noter la page Mèmes des élèves du CEPV à Vevey qui existe depuis quelques temps déjà.
À suivre également, les expériences en réalité augmentée de Thomas Chenesseau avec les étudiants de l’École de design de nouvelle-aquitaine. L’espace virtuel étant le seul non confiné à ce jour.

Projet réalité augmenté, 2019, Festival ZERO1 - La Rochelle
Thomas Cheneseau, Projet réalité augmenté, 2019, Festival ZERO1 – La Rochelle

[10] Remerciements à tous les professeurs et professeures qui m’ont répondu, nous nous sommes entendus sur la nécessité d’un deuxième article pour retracer la diversité des expériences proposées.

 

Caroline Bernard

Caroline Bernard

Caroline Bernard enseigne et dirige le laboratoire Prospectives de l’image à l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles (France). Chercheuse à la HEAD – Genève, Haute école d’art et de design, elle est également professeure associée à l’École des arts visuels et médiatiques de l’UQAM. Elle travaille depuis plusieurs années à des expériences polymorphes qui croisent à la fois les enjeux des arts vivants, du cinéma du documentaire comme de la fiction. Artiste visuelle polymorphe, elle est aussi auteure. Elle mène également une recherche sur le design viral, la circulation des images et le buzz à la Haute école d’art et de design de Genève.

3 réponses à “Rupture pédagogique dans les écoles d’art… Ou manière de faire des mondes.

  1. Votre conclusion est parfaite. Je partage votre point de vue étant moi même enseignante en art et responsable (de pédagogie).
    Je ne suis pas de celles (et surtout de ceux) qui s’arcboutent sur des positions préconçues, parfois depuis si longtemps. Cette situation est inédite et c’est en cela qu’elle est le terreau de nos futures générations d’artistes. Dire aux étudiatnts.tes de s’en emparer est le meilleur que l’on puisse leur conseiller.
    En 1968, les enseignants en Art n’ont pas fait moins, et ce vertige nous a été structurant pour la vie entière.

    1. Chère madame, je reste une personne fascinée par l’histoire de Vincennes. À suivre ce qui adviendra ensuite, mais oui, cela laissera des traces, espérons bénéfiques.

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