Extrait de séance

Extrait de séance – le psy est endetté

Je demande que les séances soient réglées en main propre ; habituellement on me règle à la fin de la séance et je donne une quittance en retour. Ce jour-là Bill me tend la somme comme d’habitude à la fin mais il a un air différent :

 

Bill :

Il y a quelque chose qui me dérange dans le fait de vous payer après nos séances. Ça me fait penser à une transaction avec une prostituée, tandis qu’avec vous je me dévoile, je suis authentique et vulnérable, et quand vient le moment de partir en prenant avec moi l’énergie de la séance pour la méditer plus loin pouf je suis catapulté dans une action très terre à terre qui me retire de cette expérience

 

Bill me raconte ensuite une scène d’un film :

 

Un gars va chez une prostituée mais il n’y a pas de sexualité, il lui parle de ses problèmes et elle l’écoute. Il finit par dire merci et partir, et la prostituée lui dit hey mon coco, t’as passé une heure avec moi, tu connais les tarifs

 

La séance d’après j’accueille Bill, on se dit bonjour et il fait signe de me payer.

 

Bill :

Ça vous dérange si je vous règle avant la séance ?

 

J’avais déjà eu une cliente qui faisait ça mais c’était une forme de contrôle en lien avec une anxiété, et je n’avais jamais approfondi ce geste qui me semblait à la fois anecdotique et tout à fait cohérent avec son état général. Avec Bill c’était différent : c’était un acte pesé, réfléchi et auquel il donnait une valeur d’investissement relationnel.

 

Moi :

Ça me fait réfléchir, maintenant c’est moi qui suis endetté : je vous dois une séance alors que j’ai l’habitude que mes clients me doivent mes honoraires

 

Hormis notamment mon désintérêt total envers les actes administratifs, une des raisons pour lesquelles j’ai mis en place ce système est la conscience de s’engager matériellement en thérapie. Régler par carte de crédit déconnecte de l’engagement tandis que régler en mains propres le rend palpable. Après toutes ces années de rodage je m’étais éloigné de ce symbolisme qui touche mes client·e·s bien sûr, mais aussi moi. Bill, en bousculant mes habitudes, avait ravivé ma conscience de l’argent investi en thérapie et de l’importance d’y être présent.

 

Moi :

Je vous remercie pour ce geste !

 

 

 

Lire aussi : La psychothérapie est-elle réservée aux riches ?

 

Extrait de séance est une série d’articles qui propose un aperçu de ce que peut être la réalité de notre travail de psy, en mettant en lumière des instants particuliers. NB : Pour respecter le secret médical certaines informations sont modifiées.

 

Credit photo: Madison Mc
(Elle a fait ce montage suite à une proposition que lui a fait son thérapeute d’illustrer son expérience des séances).

Thomas Noyer

Thomas Noyer travaille comme psychologue-psychothérapeute (adultes et couples) au Cabinet Sens à Neuchâtel. Il anime des groupes sur le masculin et les troubles alimentaires. Il écrit dans un blog personnel et contribue aussi à un blog collectif, où il s'exprime surtout sur la psychothérapie humaniste.

14 réponses à “Extrait de séance – le psy est endetté

  1. Je me fais payer après et, le plus souvent, de façon dématérialisée… Je n’ai pas le sentiment qu’il y a moins d’engagement que par un paiement en liquide. Ça me dérangerait d’ailleurs de laisser planer le doute que je fais du « black » en exigeant des espèces. Je pense que s’il y a alliance, le client est content de payer, comme me l’a d’ailleurs manifesté une cliente récemment. Le seul inconvénient de cela est qu’il faut suivre les paiements qui n’arrivent pas immédiatement par virement.

    1. Je fais un lien entre dématérialisation et déconscientisation. Pour donner un exemple quand j’habitais aux Etats-Unis les habitants avaient en moyenne 12 cartes de crédit et pas une grande idée de ce que valait un produit.

      Notre monde se dirige inexorablement vers une dématérialisation, et ma pratique n’aura pas long feu avec entre autre l’avènement du remboursement des psychologues-psychothérapeutes par la LAMal (et donc leur affiliation au système médical et d’assurances) et l’essor de méthodes de paiement électroniques comme Twint.

      L’inconvénient de suivre les paiements est réel pour l’instant, mais le plus grave à mon avis est cette distance avec le réel et donc la conscience des actes.

      1. Je trouve judicieux votre distinction entre dématérialisation et déconscientisation. Il me semble néanmoins que le fait de payer à chaque séance la somme due (par opposition à donner un ticket prépayées par exemple) est bel et bien un acte en conscience. Très honnêtement, je n’ai pas vu de problème d’engagement avec cette méthode, au contraire de difficultés que j’ai rencontrées sur ce point avec des séances gratuites.
        Je crois qu’une de nos difficultés et de voir d’abord ce que nous perdons avec les changements d’usage plutôt que ce que nous avons éventuellement à y gagner. Ainsi des séances à distance qui se sont révélées finalement plus productives dans des services d’Addictologie. Les patients se confieraient davantage. L’hypothèse des médecins étaient que en visioconférence, gens se voient eux-mêmes et que cela leur apporterait un sentiment de sécurité.

        1. Serais-tu d’accord de jouer et explorer un peu : propose à quelques-uns de tes patients de régler en début de séance, et en espèces. Et observe ce que ça produit. Je trouve cela toujours très riche, le matériau pour la thérapie que cela fait émerger. C’est souvent sujet à discussion OU à silence. C’est rarement “facile”. Les questions explicitées ou pas, fusent : “Et pourquoi ? Ca change quoi ?” me demandent mes patients – de régler d’entrée de séance, de régler en espèces, de poser le règlement sur un support (table etc) visible durant toute la séance ou pas, de dire au patient qui vient sans chèque ni espèces et seulement muni de sa CB “vous avez un distributeur pas loin”…. Je réponds rarement, et pas d’emblée.
          Et, si je permets de titiller un peu, en quoi recevoir le commentaire “ah oui, vous voulez des espèces pour mettre direct dans votre poche ?” met dans de l’inconfort ? Car de nouveau, (je l’ai déjà reçu, ce commentaire) cela me paraît être du matériau pour le travail thérapeutique.
          En tous cas c’est une thématique souvent évitée comme honteuse, à l’instar du sexe ; le cul et le fric, comme disait ce grand philosophe Coluche…. 🙂

          1. Oui, j’ai aussi remarqué un lien entre la profondeur du travail et l’ouverture que j’ai envers les thèmes abordés. Si je suis à l’aise avec le cul et l’écu (pour reprendre la formule du philosophe ;-)), la personne en face de moi le sera aussi. Comme dit notamment Yalom, tout est grain à moudre.

          2. Oui, c’est vrai que tout est bon à prendre pour le travail. Cependant, et ce n’est que la simple expression de ma propre sensibilité, je préfère m’appuyer sur ce qui est présent chez le client au moment où il arrive. Je craindrais d’introduire une perturbation artificielle avec cette histoire de paiement en début de séance. Ça ferait du plein là où j’aime mettre du vide pour voir ce qui émerge.

          3. …et avant lui, Céline:

            “Quelles sont les deux angoisses qui mènent le monde? Mon cul, mes comptes”.

            Si ça, ce n’est pas de la gestalt-thérapie…

            Petite question en passant, Messieurs les psychothérapeutes: le mot “psychologie” ne vient-il pas du grec ψυχή, l’âme, et λόγος, le discours – d’où “discours” + “âme” = “discours sur l’âme”?

            Or, dans vos commentaires on ne lit nulle part ce dernier mot. L’âme ne serait-elle plus un sujet rentable? Ou aurait-elle été absorbée dans la Twintosphère?

  2. Une Thérapeute avait placé le moment agenda et paiement en début de séance. Je trouvais ça bien. Je pensais le proposer à mon tour. Je vois en vous lisant que je dois y réfléchir encore.

    1. Ce que je trouve intéressant au-delà de poser le cadre c’est qu’on puisse le reconsidérer dans une optique thérapeutique et aussi par rapport à soi-même, que cette remise en question nous vivifie en quelque sorte.

  3. J’ai une question pour un psy, mais je n’ai pas les moyens de payer.

    Depuis dimanche, je me pose une question.

    En 20 ans de guerre, il y a eu selon l’ONU au total 60’000 civils afghans tués à cause de la guerre.

    En 2020, il y a eu + de 60’000 morts de la covid en France.

    Pourquoi est-ce que je compatis plus pour la grand-mère afghane que la grand-mère française? Pourquoi est-ce que je milite pour l’accueil de 20’000 afghanes en Suisse, mais pas pour les frontaliers français ?

    Dites docteur, c’est grave ?

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