Eloge de la vulnérabilité

Alexandre Jollien avait fait l’éloge de la faiblesse dans un petit livre qui m’avait bouleversée, alors que j’étais étudiante en psychologie. Je l’avais vu en parler lors d’une conférence et sa présence et ses mots avaient consolé la partie faible en moi : la nulle en gym dernière choisie pour les parties de volley à l’époque de l’école, celle qui ne se sentait pas à la hauteur pour réussir son examen de statistiques à l’uni (et qui n’avait pas tout tort), celle qui dans ses errances ne se sentait pas capable de « rester toujours positive », comme on le lui prescrivait tout le temps.

Celle qui se comparait sans arrêt aux autres : les forts.

Il y a quelques années, c’est Brené Brown, une conférencière américaine qui a braqué le projecteur sur une notion fondamentale, grande oubliée d’une société du jeûnisme et du mérite : la vulnérabilité.

Plus tard, j’ai compris que cette notion avait concouru à mon choix de métier bien plus que je n’en avais conscience.

On parle beaucoup dans nos métiers de la notion des mécanismes de défense (terme emprunté à la psychanalyse et proposé par Freud en 1936), et de comment les contourner.

On voit parfois le psychisme du patient comme une forteresse bien gardée, une citadelle imprenable, et on cherche à faire tomber ces défenses afin d’atteindre au cœur de la souffrance, du trouble, de la répétition, pour enfin guérir.

Mais qu’en est-il de la vulnérabilité dans laquelle le fait même de venir consulter met les patient/e/s ? Car si toute la situation de consultation est un langage, du moment en salle d’attente jusqu’à la poignée de main d’au revoir au seuil de la porte, alors le fait même d’oser se présenter à la consultation nous plonge en pleine vulnérabilité.

Car en réalité, se montrer vulnérable est un acte de courage. Il faut du courage pour oser dire : j’ai peur. Je souffre. Ou encore : je suis brisé/e.

On en apprend bien plus sur quelqu’un qui dévoile ses vulnérabilités et ose se montrer comme l’être faillible et humain qu’il/elle est.

Alain de Botton dit à ce sujet que lors d’une première rencontre, il faudrait interroger quelqu’un sur ses failles plutôt que sur ses talents, ses intérêts et ses passions. En posant par exemple la question : Comment es-tu quand tu es fâché/e ?

Le cabinet du psy est à ce titre le lieu  où l’obligation de tenir un discours de façade, d’asséner des

« on fait aller », tombe.

La thérapie est ce lieu où les gens enlèvent leur masque et se révèlent dans toute la magnificence de leur vulnérabilité. Car la vulnérabilité est magnifique. Elle dit : je te fais suffisamment confiance pour me révéler dans toute ma vérité. Pour t’inviter dans mon obscurité.

Elle dit : j’ai peur de beaucoup de choses mais pas de ton jugement.

 

Il s’agit donc pour nous, psys, d’honorer cette vulnérabilité et de lui faire toute la place. Nous avons tout à en apprendre. Le reste du temps, les gens le passent à essayer de se montrer forts. Mais nous savons intimement que personne ne l’est jamais.

 

Laissons leur l’opportunité de se dévoiler nuls, anxieux, perdus, détestables, révoltés, tristes.

Bref, humains.

 

Gabrielle Tschumi

Crédits photo: Jon Schmidt 

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Gabrielle Tschumi

Gabrielle Tschumi est psychologue-psychothérapeute d’orientation systémique. Elle exerce son activité au sein de la consultation de Montriond à Lausanne (consultationmontriond.com). Elle est également dessinatrice et a co-écrit et illustré la bande-dessinée « El-Medina: entre ici & là-bas » parue en 2014 aux éditions Antipodes.

7 réponses à “Eloge de la vulnérabilité

  1. Enchanté, je suis vulnérable à la beauté féminine, à son intelligence aussi, pourriez-vous m’aider à distance?
    Si vous avez les mêmes tarifs que Thomas, ça marche, car j’ai pas un rond 🙂

  2. Merci pour ce beau premier article de blog 🙂
    A la vulnérabilité de la personne en face de nous, j’ajouterais la nôtre propre, qui peut être modélisé par nos client·e·s au bénéfice de davantage d’authenticité 😉

  3. Vous arrive-t-il souvent d’avoir des patients qui sont conscient de leurs faiblesses, s’en ouvre à vous et concluent en disant : “comparé à ce que d’autres vivent, ce n’est vraiment pas grave à bien y réfléchir” ?

    1. Je ne vis pas les faiblesses ou la douleur de l’autre, et lui non plus. Que répondriez-vous si en arrivant chez votre médecin généraliste avec une cheville foulée, il vous disait : « Ce n’est rien ! Mieux vaut ça qu’une jambe cassée !.. » Souvent on ne répond rien, et cela ne fait pas moins mal. Mais peut-être qu’ainsi la personne qui nous aide se sent plus de forces…

  4. « Je voudrais tout te dire… Mais j’ai peur de dire juste un peu trop et qu’ensuite tu ne me voies plus jamais comme avant !.. »
    — Je te verrai toujours comme avant, toujours comme quand je te voyais rire avec les autres… comme si tu ne me voyais pas. Et je te parlais déjà sans savoir que toi aussi tu pensais à moi ! Je te verrai comme maintenant, comme avant, et je me souviendrai même de toi demain. Je ne t’oublierai jamais !
    — Alors je vais te dire…
    — Ah je n’aurais pas deviné…
    — Oh je n’aurais pas dû le dire !
    — C’est trop tard…
    — Trop tard quoi ?..
    — Nous sommes déjà deux, et tout ce que tu ne dis pas je le saurai…
    — Impossible si tu savais…
    — Et si je ne savais pas qu’est-ce qui se passerait ?
    — Ce serait comme maintenant, je ne veux jamais te perdre !
    — Et moi ? Qu’est-ce que tu sais déjà ?
    — Bien plus que tu ne crois, et je ne dirai rien !
    — Est-ce que tu pourrais tout oublier ?
    — Jamais !
    — Moi non plus je ne t’oublierai jamais, toi et moi, même si…
    — Moi aussi même si… Nous nous aimons déjà pour toujours…

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