Extrait de séance

Extrait de séance – une histoire en commun

Tristan vient consulter car il ne se sent pas vivant, un peu déprimé, sans passion, bloqué. Il a appris à faire attention, à craindre, à ne pas prendre de risques, à chercher la sécurité, à se faire petit. Pourtant il sent une grande vitalité à l’intérieur de lui. Et il y a une chose dont il prend conscience durant nos entretiens : il aime raconter des histoires. Il aimerait écrire.

 

Moi :

Qu’est-ce qui vous empêche d’écrire ?

Tristan (réfléchit un moment) :

Il n’y a rien d’extérieur à moi

 

Et comme il n’ose pas se lancer et que parfois la meilleure option de victoire sur ses peurs est de « just do it »[1] comme en dirait la déesse moderne, je lui propose d’écrire un bout d’histoire. La séance suivante il me la lit. Je lui demande ce que ça lui fait de me la lire, il me répond qu’il se sent vivant. Il sourit. Moi aussi. Je trouve son histoire captivante, touchante, vivante, animée et le lui dis. Comme à son habitude il prend le temps d’intégrer mon commentaire. Le bureau est alors rempli d’un silence qui permet à un souvenir de me parvenir, celui d’un préadolescent qui avait écrit le premier chapitre d’un roman. Tout fier, il était allé le dire à son père, qui lui avait répondu en souriant « mais Thomas, tout a déjà été écrit ». Voyant qu’il était contrarié, il a fini par lui dire « écris-le ce livre », mais le ton était tel que l’enfant s’est vite enlevé ça de la tête, découragé. Tristan et moi avions donc une histoire en commun.

 

Moi :

J’ai l’élan de vous raconter une histoire personnelle, est-ce que ça vous intéresse ?

Tristan (ses yeux s’ouvrent, évidemment… il aime les histoires !) :

Oui

Moi :

Moi aussi j’écris. Et tout comme vous je me sens vivant quand je le fais. Il y a deux ans, j’étais à votre place. Je disais à ma psy que mon rêve était d’écrire, et elle m’a demandé ce qui m’en empêchait. Il n’y avait que moi. En sortant de la séance j’ai eu un déclic : j’allais simplement le faire

Tristan :

C’est drôle, juste avant dans la salle d’attente je me demandais ce qui a fait que j’étais tombé sur vous

Moi :

C’est une belle histoire

 

Quand Tristan est sorti du bureau je me suis mis à écrire ce billet. Sans réfléchir. C’était comme boucler la boucle.

Tristan cette histoire vous est dédiée, à vous ainsi qu’à chaque personne dont les talents attendent d’éclore et de se manifester.

 

 

 

[1] « Fais-le ». (« Just do it » est le slogan de Nike, dont le nom est emprunté à la déesse grecque de la victoire)

 

 

Extrait de séance est une série d’articles qui propose un aperçu de ce que peut être la réalité de notre travail de psy, en mettant en lumière des instants particuliers.

Credit photo: Madison Mc
(Elle a fait ce montage suite à une proposition que lui a fait son thérapeute d’illustrer son expérience des séances).

Thomas Noyer

Thomas Noyer

Thomas Noyer travaille comme psychologue-psychothérapeute (adultes et couples) en cabinet privé à Neuchâtel et en cabinet médical à Lausanne. Il anime des groupes sur le masculin, les troubles alimentaires et les difficultés relationnelles. / Il contribue aussi à un blog collectif / Son site

3 réponses à “Extrait de séance – une histoire en commun

  1. « Tout a déjà été écrit », ou même alors déjà pensé. Et pour ne pas ennuyer tout le monde il serait donc sage de tout oublier… Mais comment votre père pouvait-il savoir cela ? Parce que ce qu’il avait déjà lu était tout ce qui peut exister, pas plus ?

    Alors à propos de dire, entendre, créer si c’est possible, je me souviens du perroquet que j’avais fini de peindre à l’âge de sept ou huit ans, qui avait une trop grosse tête et en plus avait l’air bête… J’avais donc décidé de commencer un fond en noir à la place de la jungle, faire disparaître ce perroquet et peindre un paon ! Un animal à toute petite tête mais très beau !.. Et voilà que ma mère venait jeter un coup d’œil pour me dire : « Dans une peinture à l’huile on ne fait jamais un fond noir… » J’avais alors abandonné mon paon, heureusement pour le perroquet finalement, il existe toujours dans un de mes cartons à la cave. Il y a une dizaine d’années quand je déménageais, j’étais tombé dessus et avais pensé : « Mais… Il n’est pas si moche que ça, pourquoi on ne m’a pas dit qu’il était beau ! J’avais quand même des parents qui étaient des idiots, mais pas dans tous les domaines, sinon je serais peut-être devenu pire qu’eux… »

    Ha ! Je voudrais raconter l’histoire vraie d’un homme qui voulait créer, et qui avait de grands moyens pour réaliser exactement ce qu’il voulait, et sans efforts. Dans son grand jardin il avait fait amener une grosse pierre par camion, avait engagé un ouvrier sachant employer un marteau-piqueur, puis s’était installé dans un fauteuil posé sur le gazon : « Creusez-là… Stop ! Maintenant plus à gauche, un peu vers le haut… Stop !.. »

    La sculpture n’avait eu aucun succès lors du vernissage, et l’artiste déçu avait alors décidé d’écrire… Un gros manuscrit qu’aucun éditeur n’a voulu publier. Donc il avait fait imprimer lui-même une série de livres à imposantes reliures, mais personne n’avait eu le courage de tourner au-delà des trois premières pages… Les livres sont restés alignés dans la bibliothèque, la sculpture dans le jardin, et un jour l’homme s’est mis en colère. Il a décidé de créer « le plus moche et grossier possible », et a choisi son nom d’artiste : « Le Prince du mauvais goût ». Sa grande maison s’est vite remplie de sculptures plastifiées de femmes roses, rouges, violettes, de ballons jaune vif, de rubans en travers des hauts plafonds… J’ignore s’il a eu les honneurs de son vivant, mais les témoignages de ses œuvres et un petit film sur sa vie survivront encore longtemps après lui, il est un artiste reconnu de l’art brut. Alors est-ce qu’il n’y a pas des esseulés qui voudraient montrer ce que personne n’a trop envie de regarder, et qui tout d’un coup arrivent à exister, tout autrement qu’ils ne l’imaginaient, peut-être pour avoir trop voulu plaire. Les gens qui ont découvert la galerie du Prince du mauvais goût ont été sincèrement émus, et en y pensant c’est si drôle, parce que plutôt que de persister dans son premier art il avait décidé de dire « M…. ! » à tout le monde… Et de l’autre côté il y a tant de visiteurs aux vernissages qui s’ennuient en mangeant des petits gâteaux, échangent des sourires et attendent le passage de l’artiste pour lui poser de judicieuses questions, des fois très bien accueillies. Tout le monde rêve, mais à quoi ? Ah je suis un pessimiste qui oublie de contribuer à une vie sociale agréable, excusez-moi, j’aime peut-être trop ce qui est de mauvais goût, ou rire parfois de l’ennui qui finalement est parfaitement inoffensif.

    1. L’art dépasse sans doute la plupart du temps la volonté de l’artiste. En tout cas ce qui me touche, dans l’art mais aussi dans la rencontre (entre autre thérapeutique), c’est l’authenticité. Si je sens que c’est vrai, l’émotion qui en découle me fait me sentir vivant et heureux. Ça demande un risque, celui d’oser se manifester ou manifester quelque chose qui sort de soi, être vulnérable. Prince du mauvais goût ou de l’authenticité! Oser un fond noir, une femme rose ou écrire un bouquin de plus parce que c’est vrai pour qui on est au moment où on le fait…

  2. Oui à votre réponse, ces moments de rencontres authentiques, quand je les vis, sont une compensation au comportement conforme et de rigueur dans de nombreuses situations courantes. Et c’est là que je me dis que vous avez un beau métier… Cela m’arrive de me sentir mal quand on me répond, au cours d’une conversation : « Oh tout ça c’est de la philosophie, est-ce qu’on a besoin de chercher à compliquer les choses pour vivre mieux ? C’est comme ça et c’est tout ». Alors je suis devenu plus prudent, je laisse d’abord parler et ne parle pas trop au début, pour ne pas aller « trop loin » dans ce que la personne souhaite, dans « ce qui est vrai » pour elle. Il y a bien quelque chose que j’aime beaucoup voir, qui me fait sentir très bien : Deux enfants qui dialoguent avec des paroles, des rires, des gestes, des mimiques… Souvent je ne comprends pas leurs communications, mais je suis certain qu’ils échangent beaucoup, et je n’ai encore pas entendu l’un dire à l’autre : « Tu dis n’importe quoi, ce serait mieux que tu te taises ». Dans le fond chez les plus petits c’est toujours authentique, dans le sens où vous le dites, non ? Et dans ces moments ils se sentent à coup sûr « vivants et heureux » (ou se quittent clairement sans inutile politesse).

    Les dernières lignes de votre commentaire me mettent en paix, je sens que je vais bien dormir mais pas encore pour toujours, et même faire un rêve plaisant…
    Merci et bon week-end !

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