Extrait de séance

Extrait de séance – le psy sur le grill

Extrait de séance est une série d’articles qui propose un aperçu de ce que peut être la réalité de notre travail de psy, en mettant en lumière des instants particuliers.

Pour le premier épisode, je vous propose un extrait d’une rencontre de groupe où je me suis trouvé confronté à une zone d’ombre de manière inattendue…

 

Contexte

L’histoire se passe lors d’un groupe de rencontre[1] que je co-anime avec Anne Fontaine (ma compagne), et dont le thème du jour porte sur la manipulation et le pouvoir. Un des participants du groupe est un ancien collègue de formation, aussi psychothérapeute (je l’ai nommé Lucien). Suite à un tour de table où chacun s’exprime sur la place qu’a ce thème dans sa vie, Lucien m’invite à répondre pour moi. Je le fais d’habitude si je sens que ça peut apporter quelque chose à la dynamique du groupe, mais à ce moment sa question m’a surpris et embarrassé, car même si je m’étais déjà penché sur ma relation à ce thème, je n’avais pas souvent exprimé en public la place qu’il avait dans mon cheminement personnel :

 

       Lucien (à moi) :

Et toi, tu le vis comment ce thème ?

       Moi (un peu surpris et mal à l’aise, fuyant de manière malhabile) :

Je n’ai pas vraiment quelque chose à dire là-dessus me concernant

       Lucien (hésitant) :

C’est pas vraiment ce que tu disais… mais je ne sais pas si c’est OK d’en parler ici…

       Moi (comprenant de quoi il s’agit, me sentant coincé) :

Oui, je t’en prie

       Lucien :

Lors d’une de nos supervisions je me souviens que tu disais de toi que tu avais une faille narcissique[2]

       Moi (un peu sous le choc, absent, stressé, commençant à beaucoup transpirer) :

Oui c’est vrai… (j’essaie de réfléchir, en vain)… c’est vrai, mais je ne sais pas quoi dire… (me tournant vers Anne) : est-ce que toi qui me connais si bien tu aurais quelque chose à dire peut-être ?

       Anne (sachant que j’avais besoin de me sentir en confiance pour revenir dans le rôle du thérapeute) :

Ce que je peux dire, c’est que tu as beaucoup évolué par rapport à ce thème durant ces dernières années

       Moi (laissant ses paroles m’imprégner, reprenant mes esprits) :

Je te remercie pour ton intervention, qui me permet de clarifier un peu mes idées… (à Lucien) : je réalise que j’ai de la gêne par rapport à ta question, parce que mes prises de conscience sont relativement récentes et dès lors pas assez clairement intégrées pour les partager spontanément. Je vais essayer de les clarifier encore un peu plus maintenant (je continue à réfléchir, un moment s’écoule, le groupe attend la suite)… c’est pas facile pour moi, je me sens pris entre une envie de répondre au mieux et honnêtement à ta question, et aussi de ne pas prendre le rôle d’un participant en prenant trop de l’espace de parole que je souhaite qui vous soit réservé… (un moment encore s’écoule)… ce qui me vient à présent c’est le souvenir de sentir mon père me dénigrer, me faisant comprendre que j’étais bon à rien et stupide, et le fait que j’ai cherché certaines formes de pouvoir et de reconnaissance pour exister à ses yeux… ça me fait du bien de pouvoir vous le partager aussi clairement.

 

Commentaire

Lorsque Lucien m’a retourné la question, je sentais bien que c’était une manière de ne pas s’impliquer voire peut-être une forme de prise de pouvoir; je savais par ailleurs que ce thème prenait de la place dans sa vie. Pourtant, pour des raisons personnelles, j’ai vécu ce qu’on appelle une dissociation (comme une absence d’assez longue durée), ce qui m’a empêché de prendre le recul nécessaire pour réagir de manière professionnelle, par exemple en partageant ce que je ressentais, en lui retournant la question puis d’y répondre éventuellement pour moi.

J’ai toujours milité pour l’importance du développement de la conscience du thérapeute[3].

Facile à dire. En pratique, des moments comme celui que j’expose sont très difficiles à vivre, et il faut du courage pour oser jongler avec l’imprévu, l’inconnu et le jugement (le sien et celui des autres); sans compter la difficulté de clarifier un vécu intérieur émotionnel sur le moment. Ce qui me frappe quand je me replonge dans cet échange de groupe, c’est la force et l’intensité de la vulnérabilité et de l’authenticité. Suite à cette rencontre, certains participants m’ont dit avoir été touchés ; une des participantes a demandé de me voir en séances individuelles. Je me suis aussi senti plus proche d’Anne et elle de moi.

J’ai une certaine peur à être vrai (comme vous avez pu le constater dans cet extrait), et chaque fois que j’en ai eu le courage j’en ai aussi retiré un profond sentiment de joie, de me sentir vivant, que la vie avait un sens et que j’y contribuais.

Classiquement il y a deux manières de réagir à un exemple douloureux ou dysfonctionnel: faire la même chose ou faire l’inverse. L’humilité, me disait une chamane[4], c’est d’être à sa place, ni plus ni moins. Cette idée m’accompagne et m’apaise quand j’ai des envies disproportionnées de petitesse ou de grandeur.

Vos commentaires sont les bienvenus !

 

[1] J’aime bien définir les groupes de rencontre selon Carl Rogers comme des laboratoires des relations humaines. Pour plus d’informations, lire Rogers, C. (2006). Les groupes de rencontre. Animation et conduite de groupes. Paris, Dunod – ou rejoignez-nous à un groupe de rencontre, ou encore à un séminaire sur la facilitation de groupes

[2] On parle de faille narcissique lorsque la personnalité n’a pas pu se consolider de manière sécure dans le jeune âge, ce qui donne lieu soit à une personnalité effacée, soit à des besoins de compensation « pour exister », typiquement à travers le culte de sa personnalité ou vouloir susciter l’admiration ou la crainte d’autrui

[3] Cela vous paraît peut-être évident, mais dans la réalité de la formation en Suisse psychologues et médecins doivent attendre leur éventuelle formation de psychothérapeute pour débuter un travail sur soi

[4] Valérie Clément

 

Credit photo: Madison Mc
(Elle a fait ce montage suite à une proposition que lui a fait son thérapeute d’illustrer son expérience des séances).

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Thomas Noyer

Thomas Noyer travaille comme psychologue-psychothérapeute (adultes et couples) en cabinet privé à Neuchâtel et en cabinet médical à Lausanne. Il anime des groupes sur le masculin, les troubles alimentaires et les difficultés relationnelles. / Son blog personnel / Son site

2 réponses à “Extrait de séance – le psy sur le grill

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