« Le gérant de fortune indépendant ne sera plus un homme-orchestre »

csu_2

 

La profession de gérant de fortune indépendant est en profonde transformation. La crise de 2008 et plus récemment deux projets de loi visant à améliorer la protection du client sont principalement à l’origine de ces changements. Eclairage avec Claude Suter, responsable du département gérants indépendants à la Banque Bonhôte & Cie SA

 

Comment définissez-vous le métier gérant de fortune indépendant ?

Il y a deux types de gérants assez différents. Celui que j’appelle «gérant externe»  était employé dans un établissement bancaire et s’est mis à son compte, tout en laissant les fonds qu’il gère essentiellement déposés auprès de ce dernier. Le  gérant vraiment indépendant est, quant à lui, un professionnel de l’investissement, gérant la fortune de sa clientèle déposée auprès de différentes banques dépositaires.

 

Cette profession est en profonde mutation. Quelles sont les raisons de cette transformation ?

La principale est liée à la crise financière de 2008 et aux erreurs de certains grands établissements. Dans de tels cas, pressé notamment par l’opinion publique, le législateur est incité à légiférer. Il augmente le nombre de règles liées à ce secteur d’activité avec le risque d’en faire trop et de surprotéger le client. Son activité n’étant pas régulée, le gérant de fortune est tout naturellement tombé dans son collimateur, l’idée étant d’établir des conditions-cadres l’obligeant à exercer une activité irréprochable. L’arrivée de la technologie a aussi changé la nature du métier. Elle s’est mise au service du gérant pour lui permettre notamment de limiter les coûts liés à l’augmentation des tâches administratives.

Toutefois, certains gérants devront aussi s’attendre à une diminution de revenus en raison du rapatriement dans leur pays d’origine, par suite de déclarations spontanées des clients, des fonds non fiscalisés qui avaient été placés en Suisse.

 

Quelles sont les facettes de ce métier qui passeront ainsi aux oubliettes ?

Un costume que le gérant indépendant ne revêtira plus, c’est celui d’homme-orchestre. Ce personnage qui faisait tout pour ses clients, des investissements en bourse au conseil en passant par le family office. Ceci disparaîtra car les activités d’investissement devront désormais être séparées des activités de contrôle.

 

Deux projets de loi, la loi sur les établissements financiers et la loi sur les services financiers, sont au cœur de cette transformation. Que visent-ils ?

Dans les grandes lignes, ces lois qui sont actuellement en discussion au parlement, imposeront un régime d’autorisation préalable, une surveillance prudentielle, l’obligation d’enregistrement et de formation, une obligation de documentation, ou encore l’affiliation obligatoire à un organe de médiation. Pour faire simple, disons que le législateur veut s’assurer que le gérant comprenne les investissements faits, qu’il soit en mesure de les expliquer à ses clients et qu’ils soient en adéquation avec la propension au risque de ce dernier.

 

Quelles seront les conséquences de l’introduction de ces lois ?

Le client devrait bénéficier d’une plus grande transparence et d’une meilleure protection. Le gérant, pour sa part, devra notamment assumer des coûts administratifs importants engendrés par ces nouveautés structurelles. Des systèmes informatiques, destinés, par exemple, à vérifier si le gérant est autorisé à un investir dans un certain produit pour une typologie de client, devront être mis en place.

 

Bien qu’utiles, ces deux lois se font pourtant attendre…

C’est principalement la surveillance prudentielle qui pose problème. Le législateur souhaite soumettre le gérant à un contrôle très proche de ce qui est imposé aux établissements financiers. Or, celui-ci ne présente pas, comme les grandes banques, de risques systémiques. D’autre part, la FINMA, l’organe de contrôle bancaire, n’a pas les moyens de surveiller les 3000 gérants qui sont en activité. Certains lui prêtent l’intention de vouloir œuvrer en faveur d’une législation suffisamment dure pour réduire leur nombre et, partant, faciliter leur surveillance. A l’heure actuelle, on pense que la  mise en vigueur de ces lois pourrait intervenir en 2018.

 

Cette législation vise-t-elle seulement à améliorer le contrôle ?

Non, il y a aussi l’idée de s’ouvrir au marché européen. Mais l’agenda change. Ce projet a perdu de sa pertinence. La mise en place de l’accord FATCA avec les Etats-Unis et l’adaptation aux normes de l’OCDE ont, par ailleurs, réduit la pression internationale qui pesait sur les autorités suisses afin qu’elles adoptent des règles de surveillance plus strictes.

 

Ces lois vont-elles avoir une influence sur la capacité concurrentielle des gérants suisses ?

Elles ont pour but de mettre tout le monde sur le même pied d’égalité. Aussi, à conditions égales et compte tenu de la qualité de ses services financiers, la Suisse à un avantage comparatif certain. Nous sommes capables de faire des choses que les autres ne peuvent pas. J’ai eu de nombreux échos de clients qui, malgré le fait que l’on se trouve désormais dans un monde transparent au niveau fiscal, gardent leur argent en Suisse, car ils ne trouvent pas la même qualité de service à l’étranger. Pour réduire les coûts de gestion qu’engendreront les contrôles administratifs, le gérant cherchera aussi à cibler ses clients en fonction de leur domicile fiscal.

 

Le nombre de gérants indépendants va-t-il diminuer ?

Une réduction de moitié du nombre de gérants est plausible. Mais je ne pense pas que la masse sous gestion se réduise de manière aussi drastique. Je ne serais d’ailleurs pas surpris si elle restait plus ou moins au niveau actuel.

 

Les gérants indépendants ont désormais tendance à privilégier la collaboration avec des établissements bancaires de taille moyenne? Pourquoi ce phénomène ?

Fixés sur les objectifs de rentabilité, les grands établissements bancaires tendent à industrialiser leurs activités, au détriment du private banking. En travaillant avec des banques plus petites, le gérant indépendant trouve le moyen d’offrir à ses clients un service sur mesure. Il profite toujours des infrastructures techniques de ces banques, comme l’accès au marché, au transactionnel, aux informations, mais conserve le contact humain avec sa banque dépositaire.

 

Malgré l’automatisation, la relation directe avec le client devrait donc subsister?

Nous exerçons une profession de service où la principale plus-value offerte est le conseil. Le monde des fintech est en pleine évolution, ceci ayant comme conséquence une automatisation d’une partie des activités bancaires. Toutefois, la relation de confiance avec le client final est un élément fondamental et continuera à le rester à l’avenir. Compte tenu du flux croissant d’informations et de produits financiers, le client comptera encore d’avantage sur l’expertise de son conseiller.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *