Gratuité comme leurre ou gratuité d’intérêt général?

Discours prononcé lors de l’ouverture de la 21e édition du festival Les Urbaines à Lausanne, le premier décembre 2017

Mesdames et Messieurs,

C’est avec un immense plaisir que je vous souhaite la bienvenue ici, ce soir, à l’occasion la première édition organisée et programmée sous l’égide de notre nouvelle direction. Après la démission de Patrick de Rham, le conseil de fondation a en effet souhaité miser sur la créativité et le renouvellement continus. Il l’a fait sur la forme, en désignant deux co-directeurs qui se proposent d’assumer ensemble la responsabilité artistique, mais aussi de faire fondre les délimitations traditionnelles entre le travail de direction, valorisé et visible, et le travail d’administration, parfois cantonné dans une certaine discrétion.  (suite…)

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La politique des drogues et sa dépendance… des villes

Le Credit Suisse fait régulièrement faire par des professionnels des enquêtes pour connaître l’importance qu’accorde la population à différents problèmes d’actualité, sous l’appellation de Baromètre des préoccupations. Entre les années 1970 et le milieu des années 1990, une moyenne de deux tiers des sondés incluaient la drogue parmi leurs préoccupations majeures. La même période est marquée par l’apparition rapide de drogues en Suisse et par la multiplication du nombre d’usagers. Rappelons que jusque-là, la drogue comme problème public était quasiment inexistante, puisque par exemple la consommation n’était pas pénalement réprimée jusqu’en 1975 (la production et le trafic l’étaient, eux, depuis 1951). (suite…)

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En bus contre le service public

Le débat sur les bus à longues distances a donc atteint la Suisse. Bon, à la vitesse d’un tortillard puisqu’il n’a réellement démarré chez nous que fin 2016, une année et quelques mois après l’affaire de la Loi pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques, la fameuse “Loi Macron”. Dans un éditorial récent, Sylvain Besson, rédacteur en chef adjoint du Temps, estime qu’ouvrir à la concurrence des bus les lignes à longue distance aiderait à lutter contre le monopole des CFF, générateur de prix élevés.

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“My métropole is pro-business!”

En 2014, Manuel Valls, alors Premier ministre de la République française, avait déclaré lors d’un déplacement à la City de Londres: “My government is pro-business“. Au-delà de l’accent de rigueur pour tout ministre français s’exprimant en anglais, cette phrase a suscité d’importantes réactions au sein de la gauche hexagonale. La raison en est simple: la déclaration de Manuel Valls avait un sens précis. Pour lui, être “pro-business”, c’est porter la politique sociale-libérale que nous connaissons: diminuer les charges des entreprises, réduire leur fiscalité, augmenter les abattements pour les investissements productifs ou les dépenses de recherche et développement. Il s’agit de cette fameuse politique de l’offre, qui considère que les problèmes de l’économie française tournent autour du taux de marge et du coût du travail, et qu’il y a lieu de restaurer la compétitivité, probablement l’un des mots les plus utilisés du quinquennat depuis le rapport de Louis Gallois.

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Villes, faites du bruit (?)

La ville fait du bruit. Circulation, chantier, activités commerciales ou artisanales, restaurants, noctambules: le tapage n’est, depuis longtemps, plus seulement nocturne ni ponctuel. Vous vouliez du calme? Il fallait habiter ailleurs, voyons! Telle est en somme – avec des variantes – la réponse à laquelle s’exposent les citadins qui s’agacent de leur difficulté à dormir, à travailler ou à profiter, lorsqu’ils en ont un, de leur balcon. Elle était si pratique, cette réplique: loin, les familles avec leurs moutards sensibles, les délicats de la feuille, les vieux susceptibles, les sensibles en tous genre. Laissez l’urbanité à ceux qui en ont vraiment envie: la ville, on l’aime bruyante ou on la quitte. (suite…)

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Voulez-vous vous faire ubériser?

Marre d’attendre votre électricien toujours en retard?

Marre des heures de travail facturées à des prix prohibitifs?

Marre de ne pas trouver d’installateur qui se déplace après 19h?

Marre de devoir faire appel à un professionnel certifié pour contrôler vos installations ou raccorder une nouvelle chaudière?

Avec e-lectricien.ch et son application pour smartphone disponible sur l’App Store et Google Play, c’est fini! En quelques clics, nous nous assurons de faire venir chez vous quelqu’un qui règle votre problème.

Avec e-lectricien, fini les complications: Pas de CFC, pas d’autorisation selon l’ordonnance fédérale sur les installations à basse tension, pas d’enregistrement de l’horaire de travail, pas de salaire conforme à la convention collective. Simplement un pool d’intervenants débrouillards et capables, contre une modique rémunération, de résoudre votre problème!

Avec e-lectricien, vous avez enfin ce qu’il vous faut et rien de plus: un type qui vient chez vous régler votre problème pour pas cher. 

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Aide sociale 3/3: étude de cas

Ce n’est pas que je suis obsédé par l’aide sociale, hein, comprenez-moi bien. Je suis simplement un peu agacé par la reprise en boucle, dans les médias ou sur les réseaux, des discours caricaturaux sur l’aide sociale, cette générosité que quelques-uns organiseraient de bon cœur avec l’argent de autres (avec le vôtre, en particulier). Mais je suis davantage encore désespéré par le sentiment de fatalité qui s’exprime explicitement ou non dans ces discours, ainsi que par le mépris des personnes que la parole dominante sur l’aide sociale véhicule. Il y a une année, Le Temps croyait pouvoir expliquer “Pourquoi Lausanne aimante les bénéficiaires de l’aide sociale“. C’est qu’on “attire” les entreprises ou les riches, par contre, on “aimante” les pauvres comme de pauvres débris métalliques…

Non, la perception d’une aide de longue durée n’est pas une fatalité. Non, le passage à l’aide sociale d’un jeune ne signifie pas pour autant la ruine de sa carrière. Et certaines collectivités s’attèlent à le démontrer. Sans prétendre qu’elle est la seule, je vous proposer de regarder un peu plus près ce que fait dans ce sens la Ville de Lausanne. Deux scoops pour commencer: (1) Lausanne n’est pas la commune vaudoise avec le plus haut taux d’aide sociale et (2) le taux d’aide sociale a plutôt tendance à y décroître.

Réinsérer efficacement pour faire baisser l’aide sociale

Lausanne évolue dans le cadre légal cantonal, mais dispose, comme les autres communes, en tant qu’autorité d’exécution, de marges de manœuvre dans la gestion concrète des bénéficiaires. Qu’a-t-elle fait?

  • Plus d’activités pour les bénéficiaires:
    • Un triplement du nombre de mesures d’insertion  entre 2009 et 2014
    • Une utilisation de la totalité du budget cantonal alloué à la formation
    • Une offre spécifique de formation élémentaires des adultes, qui permet d’apprendre les bases de la lecture, de l’écriture, des mathématiques, etc. à ceux qui n’en disposent pas
    • Des stages en entreprises
  • Plus d’exigences sur la qualité du service et vis-à-vis des bénéficiaires :
    • Cadre de référence pour les travailleurs sociaux
    • 50% de sanctions de plus que les autres régions, à prestations équivalentes
    • Prévention active et répression de la fraude

Je ne m’étends pas sur les détails… mais voici un graphique qui donne une idée de l’effet de cette politique:

Dépense nette pour le revenu d'insertion (aide sociale vaudoise) et évolution de la population. Le Centre social régional de Lausanne (couvrant uniquement la commune) a été analysé séparément. Par ailleurs, 2011 et 2012 sont marquées par l'entrée en vigueur de la révision de la loi sur l'assurance-chômage (l'effet sur l'aide sociale est reconnu par l'ensemble des offices statistiques).
Dépense nette pour le revenu d’insertion (aide sociale vaudoise) et évolution de la population.
Le Centre social régional de Lausanne (couvrant uniquement la commune) a été analysé séparément. Par ailleurs, 2011 et 2012 sont marquées par l’entrée en vigueur de la révision de la loi sur l’assurance-chômage (l’effet sur l’aide sociale est reconnu par l’ensemble des offices statistiques). Source: Rapport social 2014 de la Ville de Lausanne.

Les jeunes de 18 à 25 ans, un public particulier

Comme l’écrit le rapport de l’Initiative des villes pour la politique sociale (disponible en allemand uniquement), “Lausanne connaît un recul notable du nombre de cas et du taux d’aide sociale. La baisse est notamment due à une gestion des cas plus efficace, aux conséquences positives de programmes spéciaux pour les jeunes à Lausanne et dans le Canton de Vaud ainsi qu’au système des prestations complémentaires pour les familles” (p. 16). Le rapport ajoute que différents effets et corrections statistiques sont aussi à l’œuvre. Que fait-on pour les jeunes dans le Canton de Vaud et à Lausanne?

  • Le programme cantonal vaudois FORJAD, pour formation des jeunes adultes en difficulté, qui se concentre sur les jeunes sans formation professionnelle et les soutient dans le cadre du régime des bourses d’études. Ceci a demandé un important travail pour ajuster les montants des deux régimes – au départ, un jeune dit “dépendant”, par exemple en ménage avec ses parents, n’avait droit qu’à une allocation minimale s’il entrait en formation… Un effet désincitatif terrible qu’il a fallu réformer. [mise à jour: le Canton de Vaud a publié une très intéressante fiche d’information qui résume le fonctionnement du système FORJAD et son extension pour les adultes, FORMAD]
  • La démarche lausannoise “J’ai 18 ans” qui propose aux jeunes adultes à l’aide sociale des ateliers collectifs spécialement consacrés à leurs besoins. En gros, plus d’encadrement et de soutien pour les jeunes dans la définition d’un projet professionnel ou de formation, pour tenir compte des particularités de ce public dont les besoins sont différents de ceux de bénéficiaires adultes.
  • En enfin, les prestations complémentaires pour les familles, un projet vaudois qui vise à permettre à des familles au revenu insuffisant pour vivre de recevoir un complément sans pour autant tomber dans le régime de l’aide sociale, avec un lissage des effets de seuil pour assurer une chose simple: gagner plus d’argent en travaillant doit toujours signifier en avoir plus à la fin du mois.

Dans le premier volet de cette série, j’écrivais que baisser les montants de l’aide sociale n’était certainement pas la panacée pour faire baisser le nombre de bénéficiaires. Les évolutions décrites ci-dessus, entamées bien avant la décision de diminuer certains montants, tendent à le démontrer. Elles prouvent une autre chose, que j’évoquais dans le deuxième article: essayer de faire diminuer les dépenses à court terme risque bien de coûter plus cher en fin de compte; il faut parfois, au contraire, oser un investissement pour sortir les bénéficiaires de la dépendance.

 

La lumière sur les nuits lausannoises

Il y a trois ans de cela, un été très agité avait imposé dans le débat public un nouveau mot-clé: les nuits lausannoises. A quelques reprises au cours des mois les plus chauds, des échauffourées devant l’une ou l’autre discothèque avaient dégénéré en bagarres générales – rapidement rebaptisées “émeutes” dans un langage médiatique qui apprécie de moins en moins la nuance. Certains débordements, jets de bouteilles contre des ambulanciers, détérioration de matériel public, avaient néanmoins de quoi alarmer.

Les partis, c’est leur rôle, ont formulé quelques propositions. Le débat a été fort agité durant quelques mois. Que pouvait faire Lausanne, avec ses compétences, face à ce phénomène? Que devait faire, en particulier, une majorité de gauche? Lorsque celle-ci a communiqué son projet, les échos ont été quasi-unanimes: la Municipalité choisissait une approche liberticide, basée sur le contrôle et la surveillance, et allait tuer ces nuits qui faisaient la fierté de la petite capitale de la nuit.

Lausanne a bougé

Avec trois ans de recul, et sans prétendre à juger dans leur globalité ce que sont devenues les nuits lausannoises sur le plan de la qualité, il est peut-être temps de dresser un premier bilan… Sur le plan politique, que s’est-il passé depuis 2012?

  • L’horaire limite de fermeture pour les discothèques a passé de 5h à 6h du matin. La condition: cesser de vendre de l’alcool à 5h.
  • Une évolution des horaires des bus de nuit est en cours, afin des les étaler jusqu’à 4h30, soit environ une heure avant la reprise du service normal des transports publics.
  • Une brigade dite “sécurité, intervention, prévention” sur le modèle zurichois a été créée. Composée d’agents communaux en uniformes non armés, elle vise simplement à assurer une présence susceptible de désamorcer les conflits, sans laisser ce rôle uniquement aux agents privés.
  • Les ouvertures nocturnes des salles de gymnastique des écoles ont été renforcées, afin de proposer aussi des alternatives aux jeunes.
  • Les possibilités de vente d’alcool à l’emporter ont été réduites: avec la nouvelle loi cantonale, la vente d’alcool s’arrête après 20h. Selon l’évaluation réalisée d’une mesure analogue mise en place à Genève, c’est un petit effort pour un effet intéressant sur la surconsommation problématique en particulier chez les jeunes. Aujourd’hui, avec la nouvelle loi cantonale, les magasins peuvent rester ouverts, mais doivent tirer le rideau sur le rayon alcool à 20h.
  • Les “concepts de sécurité” conclus avec les boîtes de nuit définissent plus précisément comment celles-ci doivent s’assurer de la sécurité en leur sein et à leurs abords (notamment, détecteurs de métaux, saisie des armes, nombre d’agents de sécurité).

Les nuits bougent encore…

Quiconque a passé une soirée à Lausanne durant cet été qui s’y prêtait particulièrement a pu à mon avis s’en convaincre: l’ambiance nocturne qui distingue Lausanne n’a pas disparu. Avec 30 établissements nocturnes, Lausanne a perdu quelques boîtes de nuit, gagné une dizaine de terrasses, et pas connu de graves troubles depuis depuis trois ans.

Oui, il y a quelques règles de plus. Non, il ne faut pas minimiser les efforts concédés par tous les acteurs, autorités comme tenanciers. Mais sauf si les mots n’ont plus aucun sens, il faut reconnaître que Lausanne la nuit en 2015, ce n’est pas exactement ce que laissaient imaginer les gros titres et leur sur-enchère de “tour de vis”, de “mesures liberticides”, de “politique anti-jeunes”, ou de “mise au pas”… Ah, et la criminalité a baissé de 18% entre 2013 et 2014. Un domaine dans lequel on peut se réjouir d’un peu moins d'”animation”…