ATS: le visage grimaçant du profit

La rédaction de l’Agence télégraphique suisse, qui fournit des dépêches d’actualité à tous les médias du pays, annonce une grève reconductible ce mardi matin. Après les annonces de coupes claires de la semaine passée, la direction a en effet maintenu une ligne dure. L’interview du directeur, dans la Neue Zürcher Zeitung am Sonntag, n’avait rien fait pour apaiser la situation. Morceaux choisis:

NZZaS: Vous sous-estimez la dimension politique. L’ATS assure un approvisionnement de base en informations, bientôt indemnisé par des l’argent issu de la redevance.

M. Schwab: L’ATS est une société anonyme privée. Le secteur public n’a pas de participation. Comment peut-on croire que nous avons un mandat de service public? Nous exploitons une agence de presse dans l’intérêt des médias. Il n’est pas question de fournir gratuitement des prestations d’intérêt national.

L’ATS ne doit rien à personne?

L’ATS n’est engagée que vis-à-vis de ses actionnaires. Nous n’acceptons aucune autre responsabilité. Nous ne sommes pas une organisation sans but lucratif, mais une entreprise qui a pour but de faire des bénéfices dans une mesure acceptable.

Toute la tactique du “CEO” de l’ATS est dans ces quelques lignes. Elle consiste à faire passer toute idée de responsabilité sociale allant au-delà de la maximisation du profit comme absurde, nulle et non avenue. Pourquoi pourrait-on même imaginer qu’une entreprise privée détenue par des groupes vise simplement l’équilibre de ses comptes, et soit consciente, par ailleurs, de contribuer à la réalisation de buts idéaux et non financiers? Voilà une idée, somme toute, qui ne peut germer que dans l’esprit angélique de quelques belles âmes déconnectées de réalité de l’économie.

Lisons donc la suite:

Dans une brochure de l’ATS de 2008, il est indiqué que l’entreprise ne vise pas à réaliser des bénéfices.

C’est une brochure ancienne, qui n’est plus valable. Les statuts de l’ats ne disent rien de tel.

Selon des propos du responsable de la communication cité dans un autre article paru après cet interview, la brochure en question, datée de mai 2008 était sur le point d’être retirée du site Internet. On peut comprendre qu’elle soit devenue gênante:

Extrait de la brochure “ats. L’agence d’information nationale. Sûre. Rapide. Multimédia” de mai 2008

M. Schwab dirige l’ATS depuis… 2003, comme nous l’apprend le rapport annuel 2016. Il était donc déjà en charge au moment où cette brochure est parue (et comme elle pourrait subrepticement disparaître de leur site, on ne sait jamais, la voici en français et en allemand). Elle fait apparaître ce que la direction et les actionnaires de l’ATS ne veulent pas tout à fait assumer aujourd’hui: la volonté, tout à coup, de distribuer des dividendes et de réduire l’offre de dépêches au mépris de toute idée intérêt général n’est pas une évidence économique intemporelle. C’est un changement d’orientation pure et simple… Dans le même rapport annuel 2016, on lisait en effet encore, sous la plume du président du conseil d’administration et du directeur:

Extrait du rapport annuel 2016

Difficile de lire dans ce texte la position d’une agence qui “n’accepte aucune autre responsabilité” que celle vis-à-vis de ses actionnaires.

Le paysage médiatique a évolué. Bien sûr, les ventes diminuent, évidemment, les recettes sont captées par des acteurs étrangers. La situation des titres de presse est difficile. Mais il faut aussi dire ce qui est: en séparant les activités rentables (telles que les petites annonces, dorénavant hébergées sur des plates-formes dédiées) des journaux, en exigeant une rémunération croissante des capital traduits en objectifs de rentabilité pour chaque titre individuellement, les groupes de presse ont décidé, activement, d’abandonner une part de leur responsabilité citoyenne. C’est leur droit le plus strict en tant qu’entreprises privées. Mais qu’ils assument alors d’incarner le visage grimaçant du libéralisme destructeur.

Benoît Gaillard

Benoît Gaillard

Qu'est-ce qui nous réunit? Comment réaliser la solidarité aujourd'hui? De quelles règles avons-nous besoin? Benoît Gaillard défend et illustra la puissance du collectif dans un environnement marqué par l'individualisme et la mondialisation. Il est conseiller communal socialiste à Lausanne.

2 réponses à “ATS: le visage grimaçant du profit

  1. Merci pour cet article éclairant, en ce qu’il affirme et confirme des positions et des éléments de fait qu’on connaissait ou dont on se doutait.
    Question subsidiaire: le libéralisme – avec quoi le parti socialiste pactise trop souvent – peut-il être autre chose que socialement destructeur ?

    1. Bonjour,
      Merci pour votre commentaire. Quant à la question que vous posez, je pense qu’il est impossible d’y répondre d’un bloc. Parfois, l’ordre social justifie l’oppression de personnes ou de groupes et alors, il est nécessaire de le modifier au sens de le rendre plus libéral. Dans d’autres cas, nombreux, le triomphe séduisant des libertés individuelles et formelles sur les règles collectives est un désastre pour la majorité. Il faudrait au moins un long article ici pour essayer de préciser les choses : que veut-on dire par oppression, par ordre social, par liberté sont autant d’enjeux de définition qu’il s’agirait de commencer par poser. Je ne désespère pas de m’y atteler !

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