Gratuité comme leurre ou gratuité d’intérêt général?

Discours prononcé lors de l’ouverture de la 21e édition du festival Les Urbaines à Lausanne, le premier décembre 2017

Mesdames et Messieurs,

C’est avec un immense plaisir que je vous souhaite la bienvenue ici, ce soir, à l’occasion la première édition organisée et programmée sous l’égide de notre nouvelle direction. Après la démission de Patrick de Rham, le conseil de fondation a en effet souhaité miser sur la créativité et le renouvellement continus. Il l’a fait sur la forme, en désignant deux co-directeurs qui se proposent d’assumer ensemble la responsabilité artistique, mais aussi de faire fondre les délimitations traditionnelles entre le travail de direction, valorisé et visible, et le travail d’administration, parfois cantonné dans une certaine discrétion. 

Il l’a fait aussi sur le fond, en choisissant une direction qui veut poursuivre et amplifier, explicitement et de manière revendiquée, la quête de la nouveauté, une direction qui assume son goût du risque. Et qui efface, dans la programmation également, les frontières traditionnelles, comme vous l’aurez peut-être constaté un parcourant le programme. Loin d’un jeu purement formel, il s’agit d’une nouvelle façon, pour les Urbaines, de créer une tension avec les attentes des spectateurs, non pas pour le plaisir de provoquer ou de déstabiliser – ou disons, pas seulement pour ce plaisir – mais pour susciter, si possible, de nouveaux enthousiasmes.

Et puis, évidemment, même un festival d’arts émergents qui se veut au service du renouvellement et de la créativité se doit de cultiver quelques invariants, de maintenir quelques principes. Parmi ceux-ci, celui de la gratuité. Les Urbaines sont un festival gratuit et comptent le rester.

Cette gratuité n’est pas celle, trompeuse, des réseaux sociaux, de la deuxième paire de lunettes, de la carte de crédit. Celle qui construit l’illusion de la possibilité de consommer, d’accéder à du contenu, de bénéficier de prestations sans jamais passer à la caisse. Ce qui cherche à se faire passer pour gratuit, dans ces différents cas, ce ne sont rien d’autre que des sorte de hameçons commerciaux, des astuces d’affichages conçues pour nous dissimuler autant que faire se peut la nature réelle du contrat que nous passons avec le prestataire.

L’accès sans paiement à tout son programme proposé par un festival comme les Urbaines est d’un genre tout différent. Les Urbaines n’ont rien à vous vendre – hormis peut-être quelques exemplaires du livre paru l’an passé pour les 20 ans du festival, mais c’est un autre sujet –, et n’attendent de vous rien d’autre qu’une attention aux propositions artistiques de son programme. A ceux qui lancent, en ricanant, qu’il n’y a jamais rien de gratuit, juste quelqu’un qui paie à votre place, en pensant dénoncer une faiblesse fondamentale du principe de gratuité, nous répondons en revendiquant le principe même de la mise en commun de ressources, issues de collectivités publiques et de mécènes, pour rendre possible un projet qui s’adresse non pas à des individus consommateurs mais à des citoyens comme collectif.

Face à la gratuité comme leurre ou comme appât, nous posons et réaffirmons la gratuité au service de l’intérêt général que revêt l’existence d’une scène artistique en mouvement, la gratuité du service public, comme ouverture modeste et temporaire percée dans la nasse de la rationalité utilitariste.

J’espère que vous entendrez, dans la programmation des Urbaines de cette année, quelques échos de cette nécessité. Je vous invite, dans tous les cas, à l’explorer dans cet esprit, et vous souhaite un excellent festival.

Benoît Gaillard

Benoît Gaillard

Laboratoires des évolutions de la vie sociale et politique, les villes sont le prisme à travers lequel Benoît Gaillard souhaite poser sur l’actualité un regard d’observateur engagé. Membre du Conseil communal (parlement) de Lausanne, il y préside également le Parti socialiste et le festival Les Urbaines.

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