La décision paradoxale de wemakeit sur la campagne #nobillag

Le 6 novembre, la plate-forme de financement participatif wemakeit annonçait une décision qui allait faire du bruit: l’arrêt unilatéral de la campagne de financement des tenants de l’initiative dite “no Billag” visant à supprimer, en Suisse, la perception d’une redevance de radio et de télévision, ainsi que toute exploitation de médias publics (en temps de paix, comme le précise le texte).

wemakeit justifie la décision, prise par “ses fondateurs et sa direction”, en allemand dans un tweet:

Les mêmes, 24 heures plus tard, font un constat simple: ils ont déclenché un “shitstorm”, terme anglais pour désigner un ouragan de réactions que la décence empêche de traduire littéralement. Sans ajouter substantiellement à leur argumentaire de base, ils se justifient à nouveau d’avoir interrompu la récolte de fonds des initiants pour des motifs politiques. Ils défendent la diversité culturelle et la solidarité nationale, d’une façon, ma foi, assez convaincante d’ailleurs.
Si l’on peut être d’accord, dans le cas particulier, avec leur appréciation de l’initiative, la décision des équipes dirigeantes de wemakeit soulève une question de principe. Comme de très nombreuses autres plates-formes en ligne, wemakeit participe à sa façon de la vie démocratique suisse, et c’est heureux. De nombreuses campagnes à connotation plus ou moins explicitement politique s’y sont conduites et, espérons-le, s’y conduiront encore (pour un exemple récent: Ensemble à gauche, dans le canton de Vaud, lors des élections fédérales de 2017). Allons plus loin: wemakeit est aussi, à sa façon, un média, au sens où lancer une opération de financement participatif est l’une des façons de toucher une audience pour qu’elle s’engage, financièrement et ensuite, pourquoi pas, par d’autres moyens.

Mais wemakeit est aussi une entreprise privée, comme le souligne son deuxième communiqué qui parle d’une “décision entrepreneuriale indépendante”. Elle décide de faire usage du pouvoir que lui confère son activité et sa force économique sur le marché du crowdfunding en Suisse pour promouvoir une opinion politique.

La décision de la plate-forme incarne donc précisément ce qu’on peut craindre d’un paysage des médias sans le pôle public qu’incarnes les chaînes et sites de la SSR: un affrontement de groupes pours lesquels l’information est non seulement une activité purement économique, mais aussi parfois une manière de faire avancer des intérêts privés en choisissant lesquelles mettre en avant ou l’angle sous lequel les traiter.

Prise avec les meilleures intentions du monde, la décision de wemakeit a donc aussi quelque chose d’effrayant. Imaginons un instant la même option prise par un réseau social, un site de partage de photos, un serveur de pétitions en ligne (autant d’acteurs qui sont aujourd’hui, au sens large, des médias en ligne)…

On peut donc être d’accord sur le fond de l’initiative “no Billag” avec wemakeit. Mais on ne peut pas souhaiter un avenir où tous les acteurs du débat public en ligne se comporteraient comme wemakeit. Performativement, le site de financement participatif nous donne donc, sans le vouloir, une deuxième bonne raison de préserver une offre médiatique publique.

 

Benoît Gaillard

Benoît Gaillard

Laboratoires des évolutions de la vie sociale et politique, les villes sont le prisme à travers lequel Benoît Gaillard souhaite poser sur l’actualité un regard d’observateur engagé. Membre du Conseil communal (parlement) de Lausanne, il y préside également le Parti socialiste et le festival Les Urbaines.

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