Et si c’était à refaire?

S’il fallait mettre en place un système de retraites aujourd’hui, aurions-nous la capacité et le courage de créer l’AVS? Saurions-nous encore préférer un ambitieux contrat entre générations, assis sur des cotisations prélevées sur tous les revenus sans barre supérieure, à l’épargne individualisée sur le modèle des deuxième et troisième pilier, ce modèle que chérit la majorité de droite du Parlement fédéral en Suisse?

S’il s’agissait de créer une protection contre le risque du chômage, l’idée d’une assurance sociale, comprenant des contributions de solidarité de la part des hauts revenus parviendrait-elle encore à s’imposer? Le droit de refuser un emploi moins qualifié ou trop mal payé, ce droit qu’Emmanuel Macron veut restreindre, prévaudrait-il encore?

Si l’impôt sur le revenu n’existait pas, le concept même de progressivité aurait-il encore une chance? Le principe que les mieux lotis contribuent davantage résisterait-il face à la flat tax de laquelle se réclament ouvertement de plus en plus d’acteurs de la droite libérale?

Si la semaine de travail ne connaissait pas de durée maximale, la fixerions-nous encore dans la loi? Cette limitation aurait-elle encore la moindre chance dans le nouveau monde de la guerre de tous contre tous, alors que les demandes de suppression des durées légales fleurissent en Suisse comme dans les pays voisins au nom de cette fameuse et incontournable compétitivité?

S’il n’existait pas de service public de l’eau, de l’électricité, du gaz ou du courrier postal, pourrions-nous les construire avec pour fondements la desserte obligatoire de tous les territoires, la gratuité ou le prix coûtant des prestations, la planification publique et collective des développements? Ou notre modernité préférerait-elle laisser le marché organiser seul la fourniture des biens de consommation même les plus essentiels?

Un peu simplificatrices, pour certaines excessives, parfois caricaturales, ces questions n’ont qu’un but:  nous faire mesurer l’importance et l’ampleur des règles sociales que nous avons hérité du passé, qui forment le cadre de notre vie quotidienne et nous octroient quelques sécurités vitales dans les domaines fondamentaux. Alors qu’il est devenu de bon ton de parler de “conservatisme social” ou de “gauche passéiste”, et de taxer de rétrogrades les opposants à la modernité du libre-échange et de la concurrence de tous contre tous, le Premier mai nous offre l’occasion de nous rappeler que le passé, parfois, a du bon, que l’atmosphère ambiante n’a pas toujours été à la dérégulation généralisée, et que défendre les acquis est parfois une tâche plus noble que de s’adapter à un hypothétique futur toujours empreint d’idéologie.

Benoît Gaillard

Benoît Gaillard

Qu'est-ce qui nous réunit? Comment réaliser la solidarité aujourd'hui? De quelles règles avons-nous besoin? Benoît Gaillard défend et illustra la puissance du collectif dans un environnement marqué par l'individualisme et la mondialisation. Il est conseiller communal socialiste à Lausanne.

5 réponses à “Et si c’était à refaire?

  1. Vous avez raison: aujourd’hui la gauche progressiste libérale pro européenne macroniste ne permettrait pas tout ça. C’est certain. Mais si vous trouvez que c’est dommage, alors on attend de vous que vous vous désolidarisiez publiquement de cette gauche progressiste libérale et antisociale. Par exemple il faudrait que vous appeliez à barrer la route à Macron en France, où au moins à l’abstention. Mais ca, bien sur, vous ne le ferez pas.

    Votre parti est mal pris de ce côté là car il a été un fidèle soutien de toutes les initiatives européennes visant à annuller les acquis de la sociale démocratie. Pas étonnant si ce parti est tombé à 6 % en France. En fait il mériterait le même sort en Suisse, mais étonnament il semble se maintenir un peu mieux. À mon avis c’est du au fait que grâce à l’UDC la Suisse n’est pas dans l’Union Européenne et par conséquent le démantèlement de l’état social est moins avancé chez nous. Celà crée l’illusion que le PS y est pour quelque chose.

    Personnellement ce que je regrette c’est l’absence d’un parti populiste de gauche, résolument anti européen, par souci de maintenir les services publics et les acquis sociaux. Ce parti devrait aussi être anti immigration et surtout en faveur du principe de la préférence nationale a l’embauche. C’est à dire en l’occurrence partisan de l’application stricte de l’art 121a Constitution fédérale.

    Alors là l’érosion électorale de la gauche serait stoppée.

    Chiche?

    1. Je n’ai pas à appeler qui que ce soit à quoi que ce soit dans le cadre de l’élection présidentielle française, ne disposant même pas de cette nationalité. Je constate que M. Mélenchon tient une position qui s’approche de celle que vous décrivez, appelant à ne pas voter pour Mme le Pen sans se prononcer sur les moyens à employer dans ce but. J’en comprends une partie: il ne souhaite pas se retrouver associé de quelque façon que ce soit à ce qui sera le bilan libéral du quinquennat. Sans forcément partager cette appréciation – mais je ne suis pas en situation – j’ai eu l’occasion de dire ici où là l’intérêt que je porte à la ligne souverainiste, républicaine et sociale de M. Mélenchon.

  2. Votre ouverture à la discussion avec des contradicteurs est appréciable. C’est une attitude trop rare.

    D’accord vous n’avez pas d’obligation à prendre position dans des scrutins étrangers. Pourtant vous les commentez abondamment. Alors…

    Je note votre intérêt pour la position assez correcte de Mélenchon refusant de donner une consigne de vote pour quelqu’un de totalement opposé à la ligne sociale qu’il défend. Mais je ne pense pas que Mélenchon puisse servir de modèle pour la gauche sociale populaire que j’appelle de mes voeux en Suisse. Car cette gauche ne saurait avoir le moindre sens, ni la moindre chance de reconquérir l’électorat populaire, si elle ne place pas au premier plan de son programme l’application stricte de l’art. 121a Cst féd. c’est à dire la préférence nationale à l’embauche et par conséquent la résiliation de l’ALCP.

    A première vue il n’y a absolument aucune chance pour vous portiez cette proposition politique là. Mais il faudra bien que quelqu’un le fasse, sinon la classe ouvrière suisse (qui existe encore même si on tente de l’éliminer par l’immigration massive et le programme politique de madame Communauté des Etats Socialistes Latino Américains), désespérée, n’aura d’autre choix que de se tourner vers des mouvements populistes ouvertement d’extrême droite, à la droite de l’UDC. Certains mouvements de ce type, un peu confus, existent déjà.

    1. Un parcours politique encore bref mais néanmoins riche d’enseignements m’a appris une chose: les coups de menton et les grandes déclarations ne sont pas très fertiles au-delà de la satisfaction immédiate qu’ils peuvent procurer. Il faut donc admettre que les évolutions soient un peu plus lentes, en particulier dans un système politique fédéral qui ne supporte ni d’ailleurs ne permet les changements brutaux de cap.
      Avant le vote du 9 février 2014, la dernière position exprimée par le PS suisse était critique sur la libre-circulation, comme en atteste ce communiqué d’août 2013. L’acceptation de l’art. 121a a crispé les fronts, et a paradoxalement rendu plus difficile un débat serein sur ces questions – sans rien résoudre sur le fond, comme le prouve le fait que le parti initiant, tout en déplorant une mauvaise application, a renoncé à l’outil simple du référendum.

  3. Il me semble que la première cause d’abandon de la classe ouvrière vient du monde économique avec une vision de profit à court terme : normal = les managers doivent justifier leur travail de restructuration , pour ensuite justifier leur bonus.
    Même les anciennes régies d’Etat s’y mettent !
    Dans notre pays on essaie bien de freiner cette façon de faire par différentes initiatives mais dans ce domaine le silence de la majorité des partis est assez explicite.
    Mettre tous ses maux sur le parti qui a encore une fibre sociale est un raccourci facile . Même le parti du peuple doit faire avec le mouvement de la société . Peuple qui est, qui réfléchi de plus en plus en individualiste juste au jour ou il a besoin d’un parti “social” qui défende ses acquis propres.
    Avant il était “populiste” quand on est concerné il devient “social”.

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