Extrait de “HBO et le porno” : la mobilité des images sexuelles dans “Euphoria”

HBO et le porno vient de paraître aux Presses universitaires François-Rabelais. Dans cette monographie de 422 pages, je traite des représentations de nudité et de sexe dans les séries produites par HBO depuis 1997. Parmi celles-ci, il en est une qui a renouvelé l’imagerie du teen drama en confrontant frontalement le genre à l’influence grandissante de la pornographie sur les adolescents et les jeunes adultes : Euphoria. Voici un extrait (p. 195-196) qui revient sur la manière dont s’y prend cette série pour aborder ce sujet des plus complexe.

« Le pilote d’Euphoria (2019-) montre un autre usage possible de l’image sexuelle accessible à la demande. Au début de l’épisode, Rue Bennett, adolescente dépressive, alcoolique et toxicomane, se rend au lycée avec sa petite sœur. En classe, l’enseignante éteint les lumières et ferme la porte à clé après le déclenchement de l’alarme de l’établissement. Accroupie dans le noir au milieu de ses camarades, Rue est filmée de face en travelling avant ; un rapide panoramique vers la droite montre un lycéen en train de mimer une fellation avec sa main gauche et sa langue, image redoublée par une véritable fellation (gros plan de visage de femme et de pénis en érection) diffusée sur un smartphone qu’il tient dans sa main droite ; la caméra revient sur le visage de Rue, filmé en gros plan, le regard vide qu’il renvoie exprimant autant un souci de ne pas prêter attention à ce genre de provocation qu’une manière tacite d’acter leur banalité et leur quotidienneté.

“J’ai débarqué un jour sans carte ni boussole, commente Rue d’une voix off totalement dévitalisée. Et personne n’a été foutu de me donner un seul bon conseil. Ça peut sembler triste mais, après tout, ce n’est pas moi qui ai inventé le système, ni moi qui l’ai détraqué.” D’emblée, le ton est donné d’une jeunesse américaine en perdition, prise dans un étau qui se resserre sur elle sans qu’elle ait demandé à se retrouver dans une position aussi inconfortable.

Si elle n’en est pas l’unique composante, la pornographie tient, à travers les messages de constante disponibilité qu’elle envoie, un rôle non négligeable dans le système détraqué que décrit Rue. Elle signale un basculement dans un régime visuel plus cru, plus explicite, plus radical, comme la concrétisation en images de pensées impures autrefois rentrées. Les photogrammes montrant le lycéen en train de provoquer Rue (qu’il traite implicitement de “suceuse”, et invite à rester fidèle à sa réputation en lui faisant une fellation) illustrent bien une telle tendance : à l’attitude indécente de l’adolescent se greffe celle, pornographique, qu’adoptent les adultes mis en action par son smartphone. Le léger mouvement de caméra de droite à gauche sur le garçon dévoyé (du mime à l’acte “pour de vrai”, de l’indécence à la pornographie) achève d’attester la dépravation d’une jeunesse si pressée de devenir adulte qu’elle en vient à brûler les étapes pourtant si formatrices de l’adolescence. Paradoxalement, c’est par l’image que s’incarne l’allusion sexuelle, signe d’une propension de la pornographie à s’insinuer entre les corps et à faire écran en amont, voire au cours même de l’acte sexuel. »

HBO et le porno. Raconter des histoires par le sexe. Presses universitaires François-Rabelais, coll. « Sérial ». 422 pages, 28 €. ISBN : 978-2-86906-872-8.

Benjamin Campion

Benjamin Campion est enseignant-chercheur en études cinématographiques et audiovisuelles. Il travaille sur l’histoire, l’économie et l’esthétique des séries télévisées, la censure cinématographique et télévisuelle, ainsi que les liens entre cinéma et nouvelles images.

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