Avec “Betty” (HBO), le Covid-19 entre de plain-pied dans la fiction

Créée, produite et entièrement réalisée par Crystal Moselle, Betty est une comédie existentielle de HBO adaptée de son long-métrage Skate Kitchen (2018). Contrairement à la plupart des séries américaines lancées en 2020, la diffusion de sa deuxième saison n’a pas été retardée. Et pour cause : elle a été tournée à la fin de l’été et durant l’automne 2020, dans un New York confiné par la pandémie de Covid-19. Le virus est devenu fictionnel, donc plus que jamais réel.

La pandémie de Covid-19 n’a pas tardé à s’insinuer dans la fiction américaine, comme elle l’a fait dans nos vies au printemps 2020. Retardée de deux mois et réduite à 17 épisodes (contre une vingtaine d’ordinaire), la dix-septième saison de Grey’s Anatomy (ABC, 2005-) en a même fait le cœur de son récit, entre saturation des urgences, craintes de clusters, mesures de protection et mises en quarantaine. Cependant, il y a quelque chose de saisissant dans la manière dont Betty, à travers les modestes six épisodes d’une demi-heure qui composent sa deuxième saison, rend le virus présent, tangible, presque palpable.

Dès les premiers plans, le port du masque s’impose comme une frontière qui nous sépare des expressions du visage de nos cinq héroïnes (un groupe de skateuses qui lutte contre la misogynie ambiante dans les rues new-yorkaises). Bien souvent, ledit masque est porté sous le menton par commodité personnelle – quand il ne « tombe » pas sous l’effet d’une prise de parole. Mais tout de même : sa simple présence fait entrer la fiction dans une nouvelle ère, si proche de notre quotidien que toute échappatoire semble hors d’atteinte. Après avoir abordé de front les répercussions du mouvement #MeToo en saison 1, Betty se confronte plus que jamais aux mutations du monde contemporain (aussi peu réjouissantes soient-elles).

Dans l’épisode de reprise (« Octopussy », 2.01), Indigo, qui a pris un petit boulot dans une supérette pour rembourser l’argent qu’elle doit à sa mère fortunée, a un subit mouvement de recul quand elle s’aperçoit qu’une cliente âgée déambulant dans son rayon ne porte pas de masque. Une action jusqu’alors anodine (et qui le reste dans la plupart des fictions où la pandémie n’a pas cours) se transforme soudainement en crime entraînant messages d’avertissement, dernières sommations et intervention d’un agent de sécurité. À ceux qui douteraient d’un impact concret du Covid-19 sur notre vie de tous les jours, Betty est là pour rappeler que nos réactions les plus instinctives en sont elles-mêmes altérées.

Outre le port (ou non) du masque, nombreux sont les échos que renvoie la série à la pandémie : « check » du coude, distanciation sociale (« 6 feet apart »), crainte de la projection de gouttelettes, annulation de visites immobilières à cause du virus, violation du protocole sanitaire (« Covid violation ») à l’occasion d’une fête sauvage, etc. Le « Covid » est lui-même nommé à plusieurs reprises, signe qu’il s’injecte dans la fiction par la plume des scénaristes qui lui donnent vie. C’est peut-être ce qui frappe tant les esprits : que notre réalité anxiogène passe de l’autre côté de l’écran a désormais moins pour effet de la déréaliser que de la rendre inextricable. Plus de doute, la fiction va elle aussi devoir vivre avec le virus qui a chamboulé nos vies.

Benjamin Campion

Benjamin Campion est enseignant-chercheur en études cinématographiques et audiovisuelles. Il travaille sur l’histoire, l’économie et l’esthétique des séries télévisées, la censure cinématographique et télévisuelle, ainsi que les liens entre cinéma et nouvelles images.

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